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DICTIONNAIRE
PHILOSOPHIQUE.
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DICTIONNAIRE
PHILOSOPHIQUE ,
Par VOLTAIRE.
TOME SEPTIÈME,
MEC. — QUI.
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PARIS.
CHEZ L'ÉDITEUR\" RUE DE LÀ' HUCHETTE,N° iE
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fu Ottawa.
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I
v
DICTIONNAIRE
PHILOSOPHIQUE.
MÉCHANT.
On nous crie que la nature humaine est essentielle-
ment perverse, que l'homme est né enfant du diable et
méchant. Rien n'est plus mal avisé ; car, mon ami, toi
qui me prêches que tout le monde est né pervers, tu
m'avertis donc que tu es né tel, qu'il faut que je me
défie de toi comme d'un renard ou d'un crocodile.
Oh, point! me dis-tu, je suis régénéré, je ne suis ni
hérétique, ni infidèle, on peut se lier à moi. Mais le
reste du genre humain, qui est ou hérétique, ou ce
que tu appelles infidèle, ne sera donc qu'un assem-
blage de monstres, et toutes les fois que tu parleras a
un luthérien ou à un Turc , tu dois être sûr qu'ils te
voleront et qu'ils t'assassineront, car ils sont enfant
du diable; ils sont nés méchans; l'un n'est point ré-
généré , et l'autre est dégénéré. 11 serait bien plus rai-
sonnable, bien plus beau de dire aux hommes : ce Vous
êtes tous nés bons ; voyez combien il serait affreux de
corrompre la pureté de votre être. » Il eût fallu en
user avec le genre humain comme on en use avec tous
les hommes en particulier. Un chanoine mène-t-il une
vie scandaleuse, on lui dit ; Est-il possible que vous
déshonoriez la dignité de chanoine ? On fait souvenir
un homme de robe qu'il a l'honneur d'être conseiller
du roi, et quil doit l'exemple. On dit à un soldat,
6 MÉCHANT.
pour l'encourager : Songe que tu es du régiment do
Champagne. On devrait dire à chaque individu : Sou-
viens-toi de ta dignité d'homme.
Et en effet, malgré qu'on en ait, on en revient tou-
jours là; car que veut dire ce mot si fréquemment
employé chez toutes les nations, rentrez en vous-
même? Si vous étiez ué enfant du diable, si votre
origine était criminelle , si votre sang était formé
d'une liqueur infernale, ce mot, rentrez en vous-même^
signifierait, consultez, suivez votre nature diaboli-
que, soyez imposteur, voleur, assassin, c'est la loi
de votre père.
L'homme n'est point né méchant, il le devient ?
comme il devient malade. Des médecins se présen-
tent et lui disent : Vous êtes né malade ; il est bien sûr
que ces médecins, quelque chose qu'ils disent et
qu'ils fassent, ne le guériront pas si sa maladie est
inhérente à sa nature ; et ces raisonneurs sont très-
malades eux-mêmes.
Assemblez tous les enfans de l'univers, vous ne
verrez en eux que l'innocence , la douceur et la
crainte; s'ils étaient nés médians, malfesans, cruels,
ils en montreraient quelque signe , comme les petits
serpens cherchent à mordre, et les petits tigres à dé-
chirer. Mais, la nature n ayant pas donné à l'homme
plus d'armes offensives qu'aux pigeons et aux lapins ,
elle ne leur a pu donner un instinct qui les porte à
détruire.
L'homme n'est donc pas né mauvais; pourquoi
plusieurs sont-ils donc infectés de cette peste de la
méchanceté? c'est que ceux qui sout à leur tête, étant
MÉCHANT. y
pris de la maladie, la communiquent au reste des
hommes, comme une femme attaquée du mal que
Christophe Colomb rapporta d'Amérique répand ce
venin d un bout de l'Europe à l'autre. Le premier
ambitieux a corrompu la terre.
Vous m'allez dire que ce premier monstre a dé-
ployé le germe d'orgueil, de rapine, de fraude, de
cruauté, qui est dans tous les hommes. J'avoue qu'en
général la plupart de nos frères peuvent acquérir ces
qualités ; mais tout le monde a-i-il la fièvre putride ,
la pierre et la gravelle , parce que tout le monde y est
exposé ?
11 y a des nations entières qui ne sont point mé-
chantes; les Philadelphiens, les Banians, n'ont jamais
tué personne. Les Chinois, les peuples du ïunquin,
de Lao, de Siam, du Japon même, depuis plus de
cent ans, ne connaissent point la guerre. À peine
voit- on en dix ans un de ces grands crimes qui
étonnent la nature humaine, dans les villes de Rome,
4e Venise, de Paris, de Londres, d'Amsterdam, villes
où pourtant la cupidité, mère de tous les crimes, est
extrême.
Si les hommes étaient essentiellement méchans ,
s'ils naissaient tous soumis à un être aussi malfesant
que malheureux , qui pour se venger de son supplice
leur inspirerait toutes ses fureurs, on verrait tous les
matins les maris assassinés par leurs femmes, et les
pères par leurs enfans, comme on voit à laube du
jour des poules étranglées par une fouine qui esi
venue sucer leur san",.
Sil y a un milliard d'hommes sur la terre r c'est
8 MÉCHANT.
beaucoup; cela donne environ cinq cents millions de
femmes qui cousent, qui filent, qui nourrissent leurs
petits, qui tiennent la maison ou la cabane propre, et
qui médisent un peu de leurs voisines. Je ne vois pas
quel grand mal ces pauvres innocentes font sur la
terre. Sur ce nombre d'habitans du globe il y a deux
cents millions d'enfans au moins, qui certainement
ne tuent ni ne pillent, et environ autant de vieillards
ou de malades qui n'en ont pas le pouvoir. Restera
tout au plus cent millions de jeunes gens robustes et
capables du crime. De ces cent millions il y en a
quatre-vingt-dix continuellement occupés à forcer la
terre par un travail prodigieux à leur fournir la nour-
riture et le vêtement; ceux-là n'ont guère le temps de
mal faire.
Dans les dix millions restans seront compris les
gens oisifs et de bonne compagnie, qui veulent jouir
doucement, les hommes à talens occupés de leurs
professions, les magistrats, les prêtres, visiblement
intéressés à mener une vie pure, au moins en appa-
rence. Il ne restera donc de vrais méchans que quel-
ques politiques, soit séculiers, soit réguliers, qui
veulent toujours troubler le monde, et quelques mil-
liers de vagabonds qui louent leurs services à ces
politiques. Or il n'y a jamais à la fois un million de
ces bêtes féroces employées; et dans ce nombre je
compte les voleurs de grands chemins. Vous avez
donc, tout au plus, sur la terre dans les temps les
plus orageux, un homme sur mille qu'on peut appe-
ler méchant, encore ne l'est-il rias toujours.
Il y a donc infiniment moins de mal sur la terre
MÉDECINS. 9
qu'on ne dît et qu'on ne croit. Il y en a encore trop ,
sans doute; on voit des malheurs et des crimes horri-
bles : mais le plaisir de se plaindre et d'exagérer est
si grand, qu'à la moindre égratignure vous criez que
la terre regorge de sang. Avez-vous été trompé, tous
les hommes sont des parjures. Un esprit mélancoli-
que qui a souffert une injustice voit l'univers couvert
de damnés, comme un jeune voluptueux soupant
avec sa dame, au sortir de l'opéra, n'imagine pas
qu'il y ait des infortunés.
MÉDECINS;
Il est vrai que régime vaut mieux que médecine.
II est vrai que très-long-temps sur cent médecins il y
a eu quatre-vingt-dix-huit charlatans. Il est vrai que
Molière a eu raison de se moquer d'eux. Il est vrai
que rien n'est plus ridicule que de voir ce nombre in-
fini de femmelettes, et d'hommes non moins femmes
qu'elles, quand ils ont trop mangé, trop bu, trop
joui, trop veillé, appeler auprès d'eux pour un mal
de tête un médecin, l'invoquer comme un dieu, lui
demander le miracle de faire subsister ensemble l'in-
tempérance efela santé, et donner un écu à ce dieu
qui rit de leur faiblesse.
Il n'est pas moins vrai qu'un bon médecin nous peut
sauver la vie (a) en cent occasions, et nous rendre
(a) Ce n'est pas que nos jours ne soient compte's. Il est bien
sur que tout arrive par une nécessité invincible , sans quoi tout
irait au hasard, ce qui est absurde. IN'ul homme ne peut augmen-
te* ni le nombre de ses cheveux, ni le n « bre de ses jours; ni
10 MÉDECINS.
l'usage de nos membres. Un homme tombe en apo-
plexie; ce ne sera ni un capitaine d'infanterie, ni Un
conseiller de la cour des aides qui le guérira. Des ca-
taractes se forment dans mes yeux, ma voisine ne nie
les lèvera pas. Je ne distingue point ici le médecin
du chirurgien; ces deux professions ont été long-
temps inséparables.
Des hommes qui s'occuperaient de rendre la santé
à d'autres hommes par les seuls principes d'huma-
nité et de bienfesance , seraient fort au-dessus de
tous les grands de la terre ; ils tiendraient de la Divi-
nité. Conserver é*t réparer est presque aussi beau
que faire.
Le peuple romain se passa plus de cinq cents ans
de médecins. Ce peuple alors n'était occupé qu'à
tuer, et ne fesait nul cas de l'art de conserver la vie.
Comment donc en usait-on à Rome quand on avait la
fièvre putride, une fistule à l'anus, un bubonocèle ,
une fluxion de poitrine? On mouraitv
Ce petit nombre de médecins grecs qui s'introdui-
sit à Rome n'était composé que d'esclaves. Un méde-
cin devint enfin chez les grands seigneurs romains
un objet de luxe comme un cuisinier^. Tout homme
riche eut chez lui des parfumeurs , des baigneurs ,
un médecin , ni un ange ne peuvent ajouter une minute aux mi-
nutes que l'ordre éternel des choses nous destine irrévocable-
ment : mai ; celui qui est destiné a être frappé dans un certain
temps d'une apoplexie, est destiné aussi à trouver un médecin
sage qui le saigne, qui le purge et qui le fait vivre jusqu'au mo-
ment fatal. La destinée nous donne la vérole et le mercure, h
fièvre et le quinqui
MÉDECINS. |f
des gîtons et des médecins. Le célèbre Musa, méde-
cin d'Auguste, était esclave; Il fut affranchi et fait
chevalier romain ; et alors les médecins devinrent des
personnages considérables.
Quand le christianisme fut si bien établi, et que
nous fûmes assez heureux pour avoir des moines, ii
leur fut expressément défendu par plusieurs conciles
d'exercer la médecine. C'était précisément le con-
traire qu'il eût fallu faire, si on avait voulu être utile
au genre humain,
Quel bien pour les hommes d'obliger ces moines
d'étudier la médecine , et de guérir nos maux pour
l'amour de Dieu ! n'ayant rien à gagner que le ciel, ils
n'eussent jamais été charlatans. Ils se seraient éclai-
rés mutuellement sur nos maladies et sur les remèdes.
C'était la plus belle des vocations, et ce fut la seule
qu'on n'eut point. On objectera qu'ils eussent pu em-
poisonner les impies; mais cela même eût été avanta-
geux à l'église. Luther n'eût peut-être jamais enlevé
la moitié de l'Europe catholique à notre saint père le
pape; car, à la première fièvre continue qu'aurait «ue
l'augustin Luther, un dominicain aurait pu lui don-
ner des pilules. Vous me direz qu'il ne les aurait pas
prises ; mais enfin avec un peu d'adresse on aurait
pu les lui faire prendre. Continuons.
Il se trouva enfin, vers l'an 1 5 1 7, un citoyen,
nommé Jean , animé d'un zèle charitable ; ce n'est
pas Jean Calvin que je veux dire , c'est Jean sur- *
nommé de Dieu, qui institua les frères de la Charité.
Ce sont avec les religieux de la rédemption des cap-
iifs les seuls moines utiles. Aussi ils ne sont paj
12 MESSE.
comptés parmi les ordres. Les dominicains , francis-
cains, bernardins, prémontrés, bénédictins, ne re-
connaissent pas les frères de la Charité. On ne parle
pas seulement d'eux dans la continuation de 1 Histoire
ecclésiastique de Fleuri. Pourquoi? c'est qu'ils ont
fait des cures, et qu'ils n'ont point fait de miracles.
Ils ont servi, et ils n'ont point cabale. Ils ont guéri
de pauvres femmes , et ils ne les ont ni dirigées , ni
séduites. Enfin, leur institut étant la charité, il était
juste qu'ils fussent méprisés par les autres moines.
La médecine ayant donc été une profession mer-
cenaire dans le monde, comme l'est en quelques en-
droits celle de rendre justice , elle a été sujette à
d'étranges abus. Mais est-il rien de plus estimable au
monde qu'un médecin qui, ayant dans sa jeunesse
étudié la nature, connu les ressorts du corps humain,
les maux qui le tourmentent , les remèdes qui peu-
vent le soulager , exerce son art en s'en défiant,
soigne également les pauvres et les riches, ife reçoit
d'honoraires qu'à regret, et emploie ces honoraires à
secourir l'indigent ? Un tel homme n'est-il pas un peu
supérieur au général des capucins, quelque respec-
table que soit ce général (*) ?
MESSE.
La messe dans le langage ordinaire est la plus
grande et la plus auguste des cérémonies de l'église.
On lui donne des surnoms différons , selon les rites
usités dans les diverses contrées où elle est célébrée,
(*) Voyez l'article Maladie.
MESSE. l3
tels que la messe mosarabe ou gothique , la messe
grecque \ la messe latihe, Durai.dus et Eckius appel-
lent sèche la messe où il ne se fait point de consécra-
tion, comme celle qu'on Tait dire en particulier aux
aspirans à la prêtrise ; et le cardinal Bona (a) rap-
porte, sur la foi de Guillaume de Nangis, que saint
Louis, dans son voyage d'outre-mer, la fesait dire
ainsi pour ne pas risquer que l'agitation du vaisseau
fit répandre le vin consacré. ïl cite aussi Genébrard
qui dit avoir assisté à Turin en i58y à une pareille
messe célébrée dans une église, mai? après dîner, et
fort tard, pour les funérailles d'une personne noble.
Pierre le Chantre parle aussi de la messe à deux ,
à trois , et même à quatre faces , dans laquelle le
prêtre célébrait la messe du jour ou de la fête jusqu'à
l'offertoire; puis il en commençait une seconde, une
troisième , et quelquefois une quatrième , jusqu'au
même endroit; ensuite il disait autant de secrètes
qu'il avait commencé de messes; mais pour toutes il
ne récitait qu'une fois le canon, et à la fin il ajoutait
autant de collectes qu'il avait réuni de messes (b).
Ce ne fut que vers la fin du quatrième siècle que le
mot de messe commença à signifier la célébration de
l'eucharistie. Le savant Beatus Rhenanus , dans ses
notes sur Tertullien (c) , observe que saint Àmbroise
consacra cette expression du peuple prise de ce qu'on
(a) Liv. I, chap. XV, sut la liturgie.
(2>) Bingham, Origin. célest. , t. VI r liv. XV. chap. ÏY, art. V.
(c) liv. IV contre Marc-ion.
Oict. plr. 7. &
ï 4 MESSE.
mettait dehors le catéchumènes après la lecture uc
i?évangile.
On trouve dans les Constitutions apostoliques (d)
une liturgie sous le nom de saint Jacques , par la-
quelle il paraît qu'au lieu d'invoquer les saints au
canon de la messe , la primitive église priait pour
eux. Nous vous offrons encore, Seigneur, disait le
célébrant, ce pain et ce calice pour tous les saints
qui vous ont été agréables depuis le commencement
des siècles, pour les patriarches, les prophètes, les
justes, les apôtres, les martyrs, les confesseurs, les
évêques, les prêtres , les diacres , les sous- diacres %
les lecteurs, les chantres, les vierges, les veuves, les
laïques, et tous ceux dont les noms vous sont con-
nus. Mais saint Cyrille de Jérusalem, qui vivait dans
le quatrième siècle, y substitue cette explication :
Après cela, dit-il (e) , nous fesons commémoration
de ceux qui sont morts avant nous, et premièrement
des patriarches, des apôtres, des martyrs, afin que
Dieu reçoive nos prières par leur intercession. Cela
prouve, comme nous le dirons à l'article Relique^ que
le culte des saints commençait alors à s'introduire
dans l'église.
Noël Alexandre (f) cite des Actes de saint André,
où Ton fait dire a cet apôtre : J'immole tous les jours
sur l'autel du seul vrai Dieu, non les chairs des tau-
reaux, ni le sang des boucs, mais l'agneau imma-
culé , qui demeure toujours entier et vivant après
< ■ ■ . ■ ■ ' ■ * *
(cl) I.iv. VIII, cîi.-ip. XXII. — (e) Ciuqniôme catéchèse.
(/") Siècle i,page 109. <
Il ESSE. ï 0
qu'il est sacrifié , et que tout le peuple fidèle en a
mangé la chair : mais ce savant dominicain avouu
que cette pièce n'est connue que depuis le huitième
siècle. Le premier qui Tait citée estJËtherius, évêque
cTOsma en Espagne , qui écrivit contre Éiipand en
788.
Abdias (jg) rapporte que saint Jean, averti par le
Seigneur de la fin de sa course, se prépara a la mort>
et recommanda son église à Dieu. Puis, ayant pris du
pain qu'il se fit apporter, il lova les yeux au ciel, ls
hénit, le rompit et le distribua à tous ceux qui étaient
présens, en leur disant : Que mon partage soit le
vôtre, et que le vôtre soit le mien. Cette manière de
célébrer l'eucharistie, qui veat; dire action de grâces,
est plus conforme à l'institution de cette cérémonie.
En effet, saint Luc (Ji) nous apprend que Jésus,
aîprès avoir distribué du pafri et du* vin à ses apôtres
qui soupaient avec lui $ leur dit i Faites ceci en mé-
moire de moi. Saint Matthieu (/) et saint Marc (A)
disent de plus que Jésus chanta une hymne; Saint
Jean, qui ne parle dans son évangile ni de la distribu-
tion du pain et du vin, ni de' l'hymne, s'étend fort au
long sur ce dernier article dans ses actes dont voici
1 j texte cité par le second concile de Nicée (') :
Avant que le Seigneur fût pris par les Juifs, dit cet
apôtre bien-aimé de Jésus, il nous assembla tous et
nous dit : Chantons une hymne à l'honneur du Père,
(<j) Hist. apost. , Iiv. t, art. xxtt ot tïxttz. — [h; Cfc aXIJ,
v. 19. — (i) Chap. XXVI, v. 3o. — (h) Char. XJV, v. 26.—
(I) Col. 353.
i6
M L S S E.
après quoi nous exécuterons le dessein que nous
avons formé. Il nous ordonna donc de faire un cercle
et de nous tenir tous par la main • puis, s'étant mis au
milieu du cercle, il nous dit : A;ncn, suivez-moi.
Alors il commença le cantique, et dit : Gloire voui
soit donnée, 6 Père ! nous repondîmes tous : Amen.
Jésus continuant à dire : Gloire au verbe, etc.! gloire
à l'esprit, etc.! gloire à la grâce! les apôtres répon-
daient toujours : A.tiien.
Après quelques autres doxologies Jésus dit : Je
veux être sauvé et je veux sauver : Amen. Je veux
être délié et je veux déli er : Amen . Je veux être blessé
et je veux blesser : Aiiuvi. Je veux naître et je veux
engendrer : Amen. Je veux manger et je veux être
consumé : Amen. Je veut être écouté et je veux écou-
ter : Amen, Je veux êtro compris de Fesprit, étant-
tôut esprit, toute •intelligence : Amen. Je veux être
lavé et je veux laver : Amen. La grâce mène la danse,
je veux jouer de la flûte, dansez tcus : Am<:n. Je veux
chanter des airs lugubres , lamentez -vous tous ■
Amen.
Saint Augustin qui commente une partie de cette
hymne, dans son épîtye (m) à Crétius, rapporte de
plus ce qui suit : Je veux parer et être paré. Je suis
une lampe pour ceux qui me voient et qui me con-
naissent. Je suis la porte pour tous ceux qui veulent
y frapper. Vous qui voyez ce que je fais, gardez-vous
bien d'en parler.
Cahp ilansft de Jésus et des apntroe oct visiblement
(m) Épître 237 .
MESSE. T^
imitée de celle des thérapeutes d'Egypte, lesquels
après le souper dansaient dans leurs assemblées,
d'abord partagés en deux chœurs, puis réunis les
hommes et les femmes ensemble, après avoir, comme
en la fête de Bacchus, avalé force vin céleste, comme
dit Philon (n).
On sait d'ailleurs que, suivant la tradition des
Juifs, après leur sortie d'Egypte et le passage de la
mer Rouge, d'où la solennité de pâque prit son nom,
Moise (0), et sa sœur rassemblèrent deux chœurs de
musique j l'un composé d'hommes, l'autre de femmes,
qui chantèrent en dansant un cantique d'actions de
grâces. Ces instrumens rassemblés sur-le-champ,
ces chœurs arrangés avec tant de promptitude, la fa-
cilité avec laquelle les chants et la danse furent exé-
cutés, supposent une habitude de ces deux exercices
fort antérieure au moment de l'exécution.
Cet usage se perpétua dans 1 a suite chez les Juifs (p)>
Les filles de Silo dansaient selon la coutume à la fête
solennelle du Seigneur, quand les jeunes gens de la
tribu de Benjamin, à qui on les avait refusées pour
épouses, les enlevèrent par le conseil des vieillards
d'Israël. Encore aujourd'hui dans la Palestine, les
femmes, assemblées auprès des tombeaux de leurs
proches, dansent d'une manière lugubre et poussent
des cris lamentables (q).
(n) Traité de la vie contemplative.
(0) Exode, chap. XV, et Philon, Vie de Moïse 9 Ht. I.
(p) Les Juges, ehap. XXI, v. 21.
(<j) Voyage de Le Brun*
i3 MESSE.
On sait aussi que les premiers chrétiens feraient
en're eux des agapes ou repas de charité, en mémoire
de la dernière cène que Jésus célébra avec ses apô-
tres; les païens en prirent même occasion de leur
faire les reproches les plus odieux; alors, pour en
bannir toute ombre de licence, les pasteurs défen-
dirent que le baiser de paix, par où unissait cette
cérémonie, se donnât entre les personnes de sexe
différent (r). Mais divers autres abus dont se plaignait
déjà saint Paul (5), et que le concile de Gangres,
Tan 324, entreprit en vain de reformer, firent enfin
abolir les agapes, l'an J97, par le troisième concile
de Carthage, dont le canon quarante-unième ordonna
de célébrer les saints mystères à jeun.
On ne doutera point que la danse n'accompagnait
ces festins, si l'on fait attention que, suivant Scali-
ger, les évêques ne furent nommés prœsules dans
l'église latine 1 a prœsiliendo, que parce qu'ils com-
mençaient la danse. Le piepus Héliot, dans son His-
toire des ordres monastiques, dit aussi que pendant
les persécutions qui troublaient la paix des premiers
chrétiens, il se forma des congrégations d'hommes
et de femmes, qui, à l'exemple des thérapeutes, se
retirèrent dans les déserts; là ils se rassemblaient
dans les hameaux les dimanches et les fêtes, et ils
y dansaient pieusement en chantant les prières de
l'église.
En Portugal, en Espagne, dans le Roussillon, l'on
(r) Thomnssin, d:scip. de l'Église, pari. III, c. XLVII, n. 1.
(s) Coriuth. I , chap. XI.
MESSE. 19
exécute encore aujourd'hui des danses solennelles en
l'honneur des mystères du christianisme. Toutes les
veilles des fêtes de la Vierge, les jeunes filles s'as-
semblent devant la porte des églises qui lui sont dé-
diées, et passent la nuit à danser en rond, et à chanter
des hymnes et des cantiques en son honneur. Le car-
dinal Ximénès rétablit de son temps dans la cathé-
drale de Tolède l'ancien usage àas messes mosarabes,
pendant lesquelles on danse dans le chœur et dans la
nef avec autant d'ordre que de dévotion. En Franc*
même on voyait encore vers le milieu du dernier
siècle les prêtres et tout le peuple de Limoges danser
en rond dans la collégiale en chantant : Sant Mai-
clan, pregas per nous et nous epingar&n per bous; c'est*
à-dire, Saint Martial, priez pour nous, et nous dan-
serons pour vous.
Enfin le jésuite Menestrier., dans la préface de
son Traité des ballets publié en 1682, dit quil avait
vu encore les chanoines de quelques églises, qui, le
Jour de Pâques , prenaient par la main les enfans de
chœur, et dansaient dans le chœur en chantant des
hymnes de réjouissance. Ce que nous avons dit à
l'article Kalmdes des danses extravagantes de la fête
des fous, nous découvre une partie des abus qui ont
fait retrancher la danse des cérémonies de la messe ,
lesquelles plus elles ont de gravité , plus elles sont
propres à en imposer aux simples.
ao MESSIE.
AVERTISSEMENT.
( Cet article est de M. Palier de Bottens, d'une ancienne fa-
mille de France, établie depuis deux cents ans en Suisse. Il est
premier pasteur de Lausanne. Sa science est égale à sa pieté. Il
composa cet article pour le grand Dictionnaire encyclopédique ,
dans lequel il fut inséré. On en supprima seulement quelques en-
droits, dont les examinateurs crurent que des catholiques moins
savans et moins pieux que V auteur pourraient abuser. Il fut
reçu avec Vapplaudissement de tous les sraes.
On l imprima en même temps dans un autre petit diction-
naire, et on l'attribua en France à un homme qu'on n'était pas
fâché d'inquiéter. On supposa que l'article était impie, parce
qu'on le supposait d'un laïque, et on se déchaîna contre Vou-
vrage et contre V auteur prétendu. L'homme accusé se contenta
de rire de cette méprise. Il voyait avec compassion sous ses yeux
cet exemple des erreurs et des injustices que les hommes com-
mettent tous les jours dans leurs jugemens, car il avait le ma-
nuscrit du sage et savant prêtre écrit tout entier de sa main. Il
le possède encore. Il sera montré à qui voudra l'examiner. On y
verra jusqu'aux ratures faites alors par ce laïque même, pour
prévenir les interprétations malignes.
Nous réimprimons donc aujourd'hui cet article dans toute
l'intégrité de l'original. Nous en avons retranché pour ne pas
répéter ce que nous avons imprime. ailleurs j mais nous n\avons
oas ajouté un seul mot.
Le bon de toute cette affaire, c'est qu'un confrère de fau-
teur respectable écrivit les choses du monde les plus ridicules
contre cet article de son confrère, croyant écrire contre un en-
nerai commun. Cela ressemble à ces combats de nuitt dans les-
quels on se bat contre ses camarades.
Il est arrivé mille fois que des controversistes ont condamne
des passages de saint Augustin , de saint Jérôme, ne sachant pas
qu'ils fussent de ces pères. Ils anat hé matiser aient une partie du
nouveau Testament, s'ils n'avaient point ouï dire de qui est ç$
livre. C'est ainsi qu'on juge trop souvent.)
MESSIE. 2Î
Messie, Messias, ce terme vient de l'hébreu ; il est
synonyme du mot grec Christ. L'un et l'autre sont des
termes consacrés dans la religion, et qui ne se don-
nent plus aujourd'hui qu'à l'oint par excellence, ce
souverain libérateur que l'ancien peuple juif atten-
dait, après la venue duquel il soupire encore, et que
les chrétiens trouvent dans la personne de Jésus, fils
de Marie, qu'ils regardent comme l'oint du Seigneur,
le Messie promis à l'humanité : les Grecs emploient
au si le mot d'Elcimmero.: , qui signifie la même chose
que Christos.
Nous voyons dans l'ancien Testament que le mot
de Messie, loin d'être particulier au libérateur après
la venue duquel le peuple d'Israël soupirait, ne Fê-
tait pas seulement aux vrais et fidèles serviteurs de
Dieu , mais que ce nom fut souvent donné aux roisi et
aux princes idolâtres , qui étaient dans la main de
l'Eternel les ministres de ses vengeances, ou des in-
strumens pour l'exécution des conseils de sa sagesse.
C'est ainsi que l'auteur de l'Ecclésiastique dit d'Eli-
sée (a), qui ungis reges ad pœnitentiam > ou comme
l'ont rendu les Septante, ad vindictam. «Vous oignez
les rois pour exercer la vengeance du Seigneur. »
C'est pourquoi il envoya un prophète pour oindre
Jéhu roi d'Israël. Il annonça l'onction sacrée à Ha-
zaël, roi de Damas et de Syrie (h) , ces deux princes
étant les Messies du Très-Haut pour venger les crimes
et les abominations de la maison d'Achab.
(a) Ecclésiast. , chap. XLVUI, v. 8.
(b) III des Rois, chap. XIX, v. i5 et 16.
22 MESSIE.
Mais au XLVC d'Isaîe, v. i, le nom de Messie est
expressément donné à Cyrus. « Ainsi a dit lÉternel à
Cyrus son oint, son Messie duquel j'ai pris la main
droite, afin que je terrasse les nationsdevantlui,ete.u
Ezéchiel, au XXVIIIe de ses révélations, v. i4>
donne le nom de Messie au roi de Tyr, qu'il appelle
aussi chérubin , et parle de lui et de sa gloire dans
des termes pleins d'une emphase dont on sent mieux
les beautés qu'on ne peut en saisir le sens. « Fils de
l'homme, dit l'Éternel au prophète, prononce à haute
voix une complainte sur le roi de Tyr, et lui dis :
Ainsi a dit le Seigneur , l'Éternel , tu étais le sceau de
la ressemblance de Dieu, plein de sagesse et parfait
en beautés; tu as été le jardin dÉden du Seigneur (ou,
suivant d'autres versions, tu étais toutes les délices du
Seigneur); ta couverture était de pierres précieuses
de toutes sortes, de sardoine, de topaze, de jaspe,
de chrysolite, d'onyx, de béril, de saphir, d'escar-
boucle , d'émeraude et d'or. Ce que savaient faire tes
tambours et tes flûtes a été chez toi ; ils ont été tout
prêts au jour que tu fus créé , tu as élé un chérubin ,
un Messie pour servir de protection; je t'avais établi;
tu as été dans la sainte montagne de Dieu , tu as
marché entre les pierres flamboyantes, tu as été par-
fait en tes voies, des le jour que tu fus créé, jusqu'à
ce que la perversité a été trouvée en toi. »
Au reste le nom de Me^siah, en grec Christ, se
donnait aux rois, aux prophètes et aux grands-pré-
très des Hébreux. Nous lisons dans le Ier livre des
Rois, ch. XII, v. 5 : « Le Seigneur et son Messie
sont témoins, c'cst-à-dirt, le Seigneur et le roi qu'il
MESSIE. 23
a établi. » Et ailleurs, « ne touchez point mes oints,
et ne faites aucun mal à mes prophètes. » David ,
animé de l'esprit de Dieu, donne dans plus d'un en-
droit à Saiil, son beau -père, qui le persécutait et
qu'il n'avait pas sujet d'aimer; il donne, dis-je, à ce
roi réprouvé, et de dessus lequel l'esprit de l'Eternel
s'était retiré, le nom et la qualité d'oint, de Messie
du Seigneur. « Dieu me garde , dit-il fréquemment ,
de porter ma main sur l'oint du Seigneur, sur le
Messie de Dieu. »;
Si le beau nom de Messie , d'oint de l'Eternel , a
été donné à des rois idolâtres, à des princes cruels
et tyrans, il a été très-employé dans nos anciens
oracles pour désigner véritablement l'oint du Sei-
gneur, ce Messie par excellence , objet du désir et
de l'attente de tous les fidèles d'Israël. Ainsi Anne ,
inère de Samuel , conclut son cantique par ces pa-
roles remarquables, et qui ne peuvent s'appliquer à
aucun roi (c) , puisqu'on sait que pour lors les Hé-
breux n'en avaient point : « Le Seigneur jugera les
extrémités de la terre , il donnera l'empire à son roi ,
il relèvera la corne de son Christ, de son Messie. »
On trouve ce même mot dans les oracles suivans :
Psaume II, v. p.. Psaume XXVII, v. 8. Jércmie
(Tkven.) IV, v. 20. Daniel IX, v. 26. Habacuc III,
v. i3.
Que si l'on rapproche tous ces divers oracles, et
en général tous ceux qu'on applique pour l'ordinaire
au Messie, il en résulte des contrastes en quelque
(c) I. Rois, cLap. II, y. 10.
3 4 MESSIE.
sorte inconciliables, et qui justifient jusqu'à un cer-
tain point l'obstination du peuple à qui ces oracleg
furent donnés.
Comment en effet concevoir, avant que l'événe-
ment l'eût si bien justifié dans la personne de Jésus,
fils de Marie; comment concevoir, dis -je, une in-
telligence en quelque sorte divine et humaine tout
ensemble, un être grand et abaissé qui triomphe du?
diable, et que cet esprit infernal, ce prince des puis-
sances de l'air, tente, emporte et fait voyager malgré
lui, maître et serviteur, roi et sujet, sacrïiieateur et
victime tout ensemble, mortel et vainqueur de la
mort, riche et pauvre, conquérant glorieux dont le
règne éternel n'aura pas de fin, qui doit soumettre
toute la nature par Ses prodiges, et cependant qui
sera un homme de douleur, privé des commodités,
souvent même de Tabsolument nécessaire dans cette
vie dont il se dit le roi, et qu'il vient comblé do
gloire et d'honneurs terminant une vie innocente,
malheureuse, sans cesse contredite et traversée, par
un supplice également honteux et cruel, trouvant
même dans cette humiliation, cet abaissement ex-
traordinaire , la source d'une élévation unique qui le
conduit au plus haut point de gloire, de puissance et
de félicité, c'est-à dire, au rang de la première des
créatures ?
Tous les chrétiens s'accordent à trouver ces ca-
ractères , en apparence si incompatibles, dans la
personne de Jésus de Nazareth qu'ils appellent U
Christ ; ses sectateurs lui donnaient ce titre par
excellence, non qu'il eût été oiut d'une manière se»-
MESSIE. 25
sible et matérielle, comme l'ont été anciennement
quelques rois, quelques prophètes et quelques sacri-
ficateurs, mais parce que l'esprit divin l'avait désigné
pour ces grands offices, et qu'il avait reçu l'onction
spirituelle nécessaire pour cela.
(*) A Nous en étions là sur un article aussi impor-
îant, lorsqu'un prédicateur hollandais, plus célèbre
par cette découverte que par les médiocres produc-
tions d'un génie d'ailleurs faible et peu instruit, nous
a fait voir que notre Seigneur Jésus était le Christ, le
messie de Dieu, ayant été oint dans les trois plus
grandes époques de sa vie, pour être notre roi, notre
prophète et notre sacrificateur.
Lors de son baptême, la voix du souverain maîtrj
de la nature le déclare son fils, son unique , son bien
aimé, et par-là même son représentant.
Sur le Thabor, transfiguré, associé à Moïse et à
Élie, cette même voix surnaturelle l'annonce à l'hu-
manité comme le fils de celui qui aime et envoie les
prophètes, et qui doit être écouté par préférence.
Dans Gethsémané^ un ange descend du ciel pour
le soutenir dans les angoisses extrêmes où le réduit
l'approche de son supplice; il le fortifie contre les
frayeurs cruelles d'une mort qu'il ne peut éviter, et
le met en état d'être un sacrificateur d'autant plus
excellent qu'il est lui-même la victime innocente et
pure qu'il va offrir.
(*) On supprima dans les Dictionnaires (depuis^ jusqu'à B)
tout ce paragraphe concernant le prédicateur hollandais , parce
cju'on le crut hors-d'œuvre.
Dict. pk. 7., 3
2() MESSIE.
Le judicieux prédicateur hollandais, disciple de
l'illustre Coccéius, trouve l'huile sacrarnentale de cfcs
diverses onctions célestes , dans les signes visibles
crue la puissance de Dieu fit paraître sur son oint ;
dans son baptême, l'ombre de la colombe, qui repré-
sentait le Saint - Esprit qui descendit sur lui ; au
Thabor , la nue miraculeuse qui le couvrit; en Gethsé-
mané, la sueur de grumeaux de sang dont son corps
fut couvert.
Après cela, il faut pousser l'incrédulité à son
comble pour ne pas reconnaître à ces traits l'oint du
Seigneur par excellence, le messie promis; et l'on
ne pourrait sans doute assez déplorer l'aveuglement
inconcevable du peuple juif, s'il ne fût entré dans le
plan de l'infinie sagesse de Dieu, et n'eût été, dans
ses vues toutes miséricordieuses, essentiel à l'accom-
plissement de son œuvre et au salut de l'humanité. B
Mais aussi il faut convenir que dans l'état d'op-
pression sous lequel gémissait le peuple juif, et après
toutes les glorieuses promesses que l'Éternel lui avait
faites si souvent, il devait soupiner après la venue
d'un messie , l'envisager comme Vépoque de son heu-
reuse délivrance; et qu'ainsi il est en quelque sorte
excusable de n'avoir pas voulu reconnaître ce libé-
rateur dans la personne du Seigneur Jésus, d'autant
plus qu'il est de l'homme de tenir plus au corps qu'à
i esprit, et d'être plus sensible aux besoins présens,
que flatté des avantages à venir, et toujours incertains
par-là même.
Au reste , on doit croire qu'Abraham , et après lui
un assez petit nombre de patriarches et de prophètes,
MESSIE. 1J
ont pu se faire une idée de la nature du règne spiri-
tuel du messie; mais ces idées durent rester dans le
petit cercle des inspirés; et il n'est pas étonnant
qu'inconnues à la multitude, ces notions se soient
altérées au point que lorsque le Sauveur parut dans
la Judée, le peuple et ses docteurs, ses princes
mêmes, attendaient un monarque, un conquérant,
qui par la rapidité de ses conquêtes devait s'assujettir
tout le monde; et comment concilier ces idées flat-
teuses avec l'état abject, en apparence, misérable de
Jésus -Christ ? Aussi scandalisés de l'entendre s'an-
noncer comme le messie, ils le persécutèrent, le reje-
tèrent et le firent mourir par le dernier supplice.
Depuis ce temps-là, ne voyant rien qui achemine à
l'accomplissement de leurs oracles, et ne voulant
point y renoncer, ils se livrent à toutes sortes d'idées
plus chimériques les unes que les autres.
Ainsi, lorsqu'ils ont vu les triomphes de la religion
chrétienne, qu'ils ont senti qu'on pouvait expliquer
spirituellement, et appliquer à Jésus-Christ la plupart
de leurs anciens oracles, ils se sont avisés, contre le
sentiment de leurs pères, de nier que les passages que
nous leur alléguons dussent s'entendre du messie,
tordant ainsi nos saintes Écritures à leur propre perte.
Quelques-uns soutiennent que leurs oracles ont
été mal entendus; qu'en vain on soupire après la
venue du messie, puisqu'il est déjà venu en la per-
sonne d'Ezéchias. C'était le sentiment du fameux
Hillel. D'autres plus relâchés, ou cédant avec politi-
que aux temps et aux circonstances, prétendent que
la croyance de la venue d'un messie n'est point un
2 8 MESSIE.
article fondamental de foi, et qu'en niant ce dogme
on ne pervertit point la loi, on ne lui donne qu'une
légère atteinte. C'est ainsi que le juif Albo disait au
pape que, nier la venue du messie, c'était seulement
couper une branche de l'arbre sans toucher à la ra-
cine.
Le fameux rabbin Salomon Jarchy ouRaschy, qui
vivait au commencement du douzième siècle, dit,
dans ses Talmudiques, que les anciens Hébreux ont
ciu que le messie était né le jour de la dernière des-
truction de Jérusalem par les armées romaines; c'est,
comme on dit, appeler le médecin après la mort.
Le rabbin Rimchy, qui vivait aussi au douzième
siècle, annonçait que le messie, dont il croyait la
venue très - prochaine , chasserait de la Judée les
chrétiens qui la possédaient pour lors; il est vrai que
les chrétiens perdirent la Terre-Sainte; mais ce fut
Saladin qui les vainquit : pour peu que ce conquérant
eût protégé les Juifs, et se fût déclaré pour eux, il est
vraisemblable que dans leur enthousiasme ils en au-
raient fait leur messie..
Les auteurs sacrés, et notre Seigneur Jésus lui-
même, comparent souvent le règne du messie et l'é-
ternelle béatitude à des jours de noces, à des festins;
mais les talmudistcs ont étrangement abusé de ces
paraboles; selon eux, le messie donnera à son peuple
rassemblé dans la terre de Canaan, un repas dont le
vin sera celui qu'Adam lui-même fit dans le paradis
terrestre, et qui se conserve dans de vastes celliers,
creusés par les anges au centre de la terre.
On servira pour entrée le fameux poisson appelé
MESSIE. / 29
le grand Léviathan, qui avale tout d'un coup un pois-
son moins grand que lui, lequel ne laisse pas d'avoir
trois cents lieues de long; toute la masse des eaux est
portée surLéviathan. Dieu au commencement en créa
un mâle et un autre femelle; mais de peur qu'ils ne
renversassent la terre, et qu'ils ne remplissent Puni-
vers de leurs semblables, Dieu pia. la femelle, et la
sala pour le festin du messie.
Les rabbins ajoutent qu'on tuera pour ce repas le
taureau Béhémoth, qui est si gros qu'il mange chaque
jour le foin de mille montagnes : la femelle de ce
taureau fut tuée au commencement du monde, afin
qu'une espèce si prodigieuse ne se multipliât pas, ce
qui n'aurait pu que nuire aux autres créatures; mais
ils assurent que l'Éternel ne la sala pas, parce que la
vache salée n'est pas si bonne que la léviathane. Les
Juifs ajoutent encore si bien foi à toutes ces rêveries
rabbiniques, que souvent ils jurent sur leur part du
bœuf Béhémoth, comme quelques chrétiens impies
jurent sur leur part du paradis.
Après des idées si grossières sur la venue du mes-
sie et sur son règne, faut-il s'étonner si les Juifs tant
anciens que modernes, et plusieurs même des pre-
miers chrétiens, malheureusement imbus de toutes
ces rêveries, n'ont pu s'élever à l'idée de la nature
divine de l'oint du Seigneur, et n'ont pas attribué la
qualité de Dieu au messie ? Voyez comme les Juifs
s'expriment là-dessus dans l'ouvrage intitulé Judœi
Lusitani queestiones ad Chistianos (d). ((Reconnaître,
1$ Çusest. I, II, IV, XXIII, etc.
3.
30 MESSIE.
disent-ils, un homme-Dieu, c'est s'abuser soi-même,
c'est se forger un monstre, un centaure, le bizarre
composé de deux natures qui ne sauraient s'allier. »
Ils ajoutent que les prophètes n'enseignent point que
le messie soit homme-Dieu, qu'ils distinguent expres-
sément entre Dieu et David, qu'ils déclarent le pre-
mier maître et le second serviteur, etc
Lorsque le Sauveur parut, les prophéties, quoique
claires, furent malheureusement obscurcies par les
préjugés sucés avec le lait. Jésus-Christ lui-même, ou
par ménagement, ou pour ne pas révolter les esprits,
paraît extrêmement réserve sur l'article de sa divi-
nité; « il voulait, dit saint Clnysostôme, accoutumer
insensiblement ses auditeurs à croire un mystère si
fort élevé au-dessus de la raison. >« S'il prend l'auto-
rité d'un Dieu en pardonnant les péchés, cette action
soulève tous ceux qui en sont les témoins; ses mi-
racles les plus évidens ne peuvent convaincre de sa
divinité ceux même en faveur desquels il les opère.
Lorsque devant le tribunal du souverain sacrificateur
il avoue, avec un modeste détour, qu'il est le fils de
Dieu, le grand-prêtre déchire sa robe et crie au blas-
phème. Avant l'envoi du Saint-Esprit, les apôtres ne»
soupçonnent pas même la divinité de leur cher
maître; il les interroge sur ce que le peuple pense de
lui; ils répondent que les uns le prennent pour Ëlie,
les autres pour Jérémie, ou pour quelque autre pro-
phète. Saint Pierre a besoin d'une révélation parti-
culière pour connaître que Jésus est le Christ, le fus
du Dieu vivant.
Les Juifs, révoltés contre la divinité de Jésus-
MESSIE, 3 1
Christ, ont eu recours à toutes sortes de voies pour
détruire ce grand mystère; ils détournent le sens de
leurs propres oracles, ou ne les appliquent pas au
messie; ils prétendent que le nom de Dieu,Eloï, n'est
pas particulier à la divinité, et qu'il se donne même
par les auteurs sacrés aux juges, aux magistrats, en
général à ceux qui sont élevés en autorité; ils citent
en effet un très-grand nombre de passages des saintes
Écritures, qui justifient cette observation , mais qui ne
donnent aucune atteinte aux termes exprès des an-
ciens oracles qui regardent le messie.
Enfin ils prétendent que, si le Sauveur, et après lui
les évangélistes, les apôtres et les premiers chrétiens,
appellent Jésus le fils de Dieu, ce terme auguste ne
signifiait, dans les temps évangéliques, autre chose
que l'opposé de fils de Bélial, c'est-à-dire, homme de
bien, serviteur de Dieu, par opposition à un méchant,
un homme qui ne craint point Dieu.
Si les Juifs ont contesté à Jésus-Christ la qualité
de messie et sa divinité, ils n'ont rien négligé aussi
pour le rendre méprisable, pour jeter sur sa nais-
sance, sa vie et sa mort, tout le ridicule et tout l'op-
probre qu'a pu imaginer leur criminel acharnement.
De tous les ouvrages qu'a produits l'aveuglement
des Juifs, il n'en est point de plus odieux et de plus
extravagant que le livre ancien intitulé Sepher Toldos
Jesckut, tiré de la poussière par M. Vagenseil dans le
second tome de son ouvrage intitulé Tela igneay etc.
Cest dans ce Sepher Toldos Jeichut qu'on lit une
histoire monstrueuse de la vie de notre Sauveur,
forgée avec toute la passion et la mauvaise foi pos-
32 MESSIE.
sible. Ainsi , par exemple, ils ont osé écrire qu'un
nommé Panllier ou Pandcra, habitant de Bethléem,
était devenu amoureux d'une jeune femme mariée à
Jokanan. Il eut de ce commerce impur un fils qui fut
nommé Jésuà ou Jésu.Le père de cet enfant fut obligé
de s'enfuir, et se retira à Babylone. Quant au jeune
Jésu. on Fenvoya aux écoles; mais, ajoure l'auteur,
il eut l'insolence de lever la tête et de se découvrir
devant les sacrificateurs, au lieu de paraître devant
eux la tête baissée et le visage couvert, comme c'était
la coutume; hardiesse qui fut vivement tancée; ce
qui donna lieu d'examiner sa naissance qui fut
trouvée impure, et l'exposa bientôt à l'ignominie.
Ce détestable livre Sepher Toldos Jeschut était
connu dès le second siècle ; Celse le cite avec con-
fiance , et Origène le réfute au chapitre neuvième.
Il y a un autre livre intitulé aussi Toldos Jeschut 5
publié l'an 1700 par M. Huldric ; qui suit de plus
près l'Évangile de l'enfance, mais qui commet à tout
moment les anachronismcs les plus grossiers; il fait
naître et mourir Jésus-Christ sous le règne d'Hérode
le Grand; il veut que ce soit à ce prince qu'aient étt
faites les plaintes sur l'adultère de Panther et de Ma-
rie , mère de Jésus.
L'auteur, qui prend le nom de Jonatham, qui se
dit contemporain de Jésus-Christ et demeurant à Jé-
rusalem, avance qu'Hérodc consulta sur le fait de
Jésus-Christ les sénateurs d'une ville dans la terre de
Césarée : nous ne suivrons pas un auteur aussi ab-
surde dans toutes ses contradictions.
Cependant c'est à la faveur de toutes ces calom-
MESSIE. 3,3
nies que les Juifs s'entretiennent dans leur haine im-
placable contre les chrétiens et contre l'Evangile ;
ils iront rien négligé pour altérer la chronologie du
vieux Testament , et pour répandre des doutes et des
difficultés sur le temps de la venue de notre Sauveur.
Ahmed -ben-Cassum- la- Andacousy, Maure de
Grenade , qui vivait sur la fin du seizième siècle , cite
un ancien manuscrit arabe qui fut trouvé avec seize
lames de plomb, gravées en caractères arabes , dans
une grotte près de Grenade. Dom Pedro y Quinones,
archevêque de Grenade, di a rendu lui-même témoi-
gnage; ces lames de plomb, qu'on appelle de Gre-
nade, ont été depuis portées à Rome, où, après un
examen de plusieurs années, elles ont été enfin con-
damnées comme apocryphes sous le pontificat d'A-
lexandre YII ; elles ne renferment que des histoires
fabuleuses touchant la vie de Marie et de son fils.
Le nom de messie , accompagné de l'épithète de
faux, se donne encore à ces imposteurs qui, dans
divers temps , ont cherché à abuser la nation juive.
Il y eut de ces faux messies avant même la venue du
véritable oint de Dieu. Le sage Gamaliel parle (e)
d'un nommé Théodas, dont l'histoire se lit dans les
Antiquités judaïques de Josèphe, liv. XX, chap. II.
Il se vantait de passer le Jourdain à pied sec ; il attira
beaucoup de gens à sa suite : mais les Romains, étant
tombés sur sa petite troupe , la dissipèrent , cou-
pèrent la tête au malheureux chef, et l'exposèrent
dans Jérusalem.
(e) Act. apost., c. Y, v. 34 , 33, 36.
34 MESSIE.
Gamaliel parle aussi de Judas le Galiléen, qui est
sans doute le même dont Josèphe fait mention dans
le douzième chapitre du second livre de la guerre
des Juifs. Il dit que ce faux prophète avait ramassé
près de trente mille hommes; mais l'hyperbole est le
caractère de l'historien juif.
Dès les temps apostoliques, l'on vit Simon, sur-
nommé le Magicien (f), qui avait su séduire les habi-
(ans de Samarie au point qu'ils le considéraient
comme la vertu de Dieu.
Dans le siècle suivant, l'an 17& et 179 de l'ère
chrétienne, sous l'empire d'Adrien, parut le faux
messie Barchochébas, à la tête d'une armée. L'empe-
reur envoya contre lui Julius Severus qui, après plu-
sieurs rencontres, enferma les révoltés dans la ville
de Bithcr; elle soutint un siège opiniâtre et fui em-
portée : Barchochébas y fut pris et mis à mort. Adrien
crut ne pouvoir mieux prévenir les continuelles ré-
i Toiles des Juifs qu'en leur défendant par un édit
d'aller à Jérusalem; il établit même des gardes aux
portes de cette ville pour en défendre l'entrée aux
restes du peuple d'Israël.
On lit dans Socrate, historien ecclésiastique (<y),
que, l'an 4^4? ^ parut dans l'île de Candie un faux
messie qui s'appelait Moïse. Il se disait l'ancien libé-
rateur des Hébreux , ressuscité pour les délivrer
encore.
Un siècle après, en 53o , il y eut dans la Palestine
(f)Act. apost., c. VIII, v. 9.
[ij) Socr., Hist. eccl., liv. II, chap. XXXVIII.
MESSIE. 33
un faux messie , nommé Julien: il s'annonçait comme
un grand conquérant qui, à la têt? de sa nation, dé-
truirait par les armes tout le peuple chrétien; séduits
par ses promesses, les Juifs armés massacrèrent plu-
sieurs chrétiens. L'empereur Justinien envoya des
troupes contre lui; on livra bataille au faux Christ; il
fut pris et condamné au dernier supplice.
Au commencement du huitième siècle, Serenus,
Juif espagnol, se porta pour messie , prêcha , eut des
disciples, et mourut comme eux dans la misère.
Il s'éleva plusieurs faux messies dans le douzième
siècle. Il en parut un en France sous Louis le Jeune;
il fut pendu lui et ses adhérons, sans qu'on ait jamais
su les noms ni du maître, ni des disciples.
Le treizième siècle fut fertile en faux messies; on
en compte sept ou huit qui parurent en Arabie, en
Perse , dans l'Espagne , en Moravie : lun d'eux , qui
se nommait David el Re, passe pour avoir été un
très-grand magicien; il séduisit les Juifs, et se vit
à la tête d'un parti considérable ; mais ce messie fut
assassiné.
Jacques Zieglerne de Moravie , qui vivait au mi-
lieu du seizième siècle, annonçait la prochaine mani-
festation du messie, né , à ce qu'il assurait, depuis
quatorze ans ; il l'avait vu, disait-il , à Strasbourg, et
il gardait avec soin une épée et un sceptre pour les
lui mettre en main dès qu'il serait en âge d'enseigner*
L'an 1624, un autre Zieglerne confirma la prédic-
tion du premier.
L'an 1666, Sabatei-Sévî , né dans Alep, se dit \e
messie prédit par les Zieglernes. Il débuta par prê~
i6 MESSIE.
cher sur les grands chemins et au milieu des cam-
pagnes; les Turcs se moquaient de lui ? pendant que
ses disciples l'admiraient. Il paraît qu'il ne mit pas
d'abord dans ses intérêts le gros de la nation juive,
puisque les chefs de la synagogue de Smyrne por-
tèrent contre lui une sentence de mort; mais il en fut
quitte pour la peur et le bannissement.
Il contracta trois mariages, et l'on prétend qu'il
n'en consomma point, disant que cela était au-des-
sous de lui. Il s'associa un nommé Nathan-Lévi ;
celui-ci fît le personnage du prophète Elie, qui devait
précéder le messie,. Ils se rendirent à Jérusalem, et
Nathan y annonça Sabatci-Sévi comme le libérateur
des nations. La populace juive se déclara pour eux ;
mais ceux qui avaient quelque chose à perdre les
anathématisèrent.
Sévi, pour fuir l'orage, se retira à Constantinople,
et de là à Smyrne. Nathan-Lévi lui envoya quatre
ambassadeurs, qui le reconnurent et le saluèrent pu-
bliquement en qualité de messie; cette ambassade en
imposa au peuple et même à quelques docteurs, qui
déclarèrent Sabatei- Sévi messie et roi des Hébreux.
Mais la synagogue de Smyrne condamna son roi à
être empalé.
Sabatei se mit sous la protection du cadi de Smyrne ,
et eut bientôt pour lui tout le peuple juif; il fit dresser
deux trônes, un pour lui et l'autre pour son épouse
favorite ; il prit le nom de roi des rois , et donna à
Joseph Sévi , son frère , celui de roi de Juda. Il pro-
mit aux Juifs la conquête de l'empire ottoman assurée.
Il poussa même l'insolence jusqu'à faire ôter de la
MÉTAMORPHOSE. MÉTEMPSYCOSE. ÔJ
liturgie juive le nom de l'empereur, et y faire substi-
tuer le sien.
On le fit mettre en prison aux Dardanelles ; les
Juifs publièrent qu'on n'épargnait sa vie que parce
que les Turcs savaient bien qu'il était immortel. Le
gouverneur des Dardanelles s'enrichit des présens
que les Juifs lui prodiguèrent pour visiter leur ro^,
leur messie prisonnier , qui dans les fers conservait
toute sa dignité et se fesait baiser les pieds.
Cependant le sultan, qui tenait sa cou>* à Àndri-
nople , voulut faire finir cette comédie ; il fit venir
Sévi, et lui dit que, s'il était messie, il devait être in-
vulnérable; Sévi en convint. Le graisd-seigneur le fit
placer pour but aux flèches de ses icoglans ; le messie
avoua qu'il n'était point invulnérable , et protesta
que Dieu ne l'envoyait que pour rendre témoignage à
la sainte religion musulmane. Fustigé par les minis-
tres de la loi, il se fit mahométan, et il vécut et mou-
rut également méprisé des Juifs et des musulmans,*
ce qui a si fort décrédité la profession de faux messie,
que Sévi est le dernier qui ait paru (*).
METAMORPHOSE. MÉTEMPSYCOSE.
N'est-il pas bien naturel que toutes les métamor-
phoses dont la terre est couverte aient fait imaginer
dans l'orient , où on a imaginé tout , que nos âmes
passaient d'un corps à un autre ; un point presque
imperceptible devient un ver, ce ver devient un pa-
(*) Voyez l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, t. XX,
chap. CXCI, où l'histoire de Sévi est plus détaillée.
Diet. ph. y. 4
o'6 MÉTAMORPHOSE. MÉTEMPSYCOSE.
pillou ; un gland se transforme en chêne , un œuf en
oiseau ; l'eau devient nuage et tonnerre ; le bois se
change en feu et en cendre; tout paraît enfin méta-
morphosé dans la nature. On attribua bientôt aux
âmes, qu'on regardait comme des figures légères, ce
qu'on voyait sensiblement dans des corps plus gros-
sj^rs. L'idée de la métempsycose est peut-être le
plus ancien dogme de l'univers connu , et il règne
encore dans une grande partie de l'Inde et de la
Chine.
Il est encore très-naturel que toutes les métamor-
phoses dont nous sommes les témoins aient produit
ces anciennes fables qu'Ovide a recueillies dans son
admirable ouvrage. Les Juifs même ont eu aussi
leurs métamorphoses.. Si Niobé fut changée en mar-
bre, Edith, femme de Loth, fut changée en statue de
sel. Si Euridice resta dans les enfers pour avoir re-
gardé derrière elle, c'est aussi pour la même indis-
crétion que cette femme de Loth fut privée de la na-
ture humaine. Le bourg qu'habitaient Baucis et Phi-
lémon en Phrygie est changé en un lac ; la même
chose arrive à Sodome. Les filles d'Anius changeaient
l'eau en huile ; nous avons dans l'Écriture une méta-
morphose à peu près semblable , mais plus vraie? et
plus sacrée. Cadmus fut changé en serpent; la verge
d'Aaron devint serpent aussi.
Les dieux se changeaient très-souvent en hommes ;
les Juifs n'ont jamais vu les anges que sous la forme
humaine; les anges mangèrent chez Abraham. Paul,
dans sa deuxième cpître aux Corinthiens, dit que l'ange
MÉTAPHYSIQUE. 3$
de Satan lui a donné des soufflets : Angélus Satànœ me
volaphlzet.
MÉTAPHYSIQUE.
Trans lïaturam, au delà de la nature. Mais ce qui
est au delà de la nature est-il quelque chose ? par na*-
ture on entend donc matière, et métaphysique est ce
qui n'est pas matière.
Par exemple, votre raisonnement qui n'est ni long,
ni large, ni haut, ni solide, ni pointu;
Votre âme à vous inconnue qui produit votre rai-
sonnement;
Les esprits dont on a toujours parlé, auxquels on
a donné long -temps un corps si délié qu'il n'était
plus corps, et auxquels on a ôté enfin toute ombre
de corps, sans savoir ce qui leur restait;
La manière dont ces esprits sentent sans avoii?
l'embarras des cinq sens, celle dont ils pensent sans
tête, celle dont ils se communiquent leurs pensées
sans paroles et sans signes;
Enfin , Dieu que nous connaissons par ses ou-
vrages, mais que notre orgueil veut définir; Dieu
dont nous sentons le pouvoir immense; Dieu entre
lequel et nous est l'abîme de l'infini , et dont nous
osons sonder la nature;
Ce sont là les objets de la métaphysique.
On pourrait encore y joindre les principes mêmes
des mathématiques , des points sans étendue , des
lignes sans largeur, des surfaces sans profondeur,
des unités divisibles à l'infini, etc.
Bayle lui-même croyait que ces objets étaient des
4o MIRACLES,
ôtres de raison ; mais ce ne sont en effet que les choses
matérielles considérées dans leurs masses,. dans leurs
superficies, dans leurs simples longueurs ou largeurs,
dans les extrémités de ces simples longueurs ou lar-
geurs. Toutes les mesures sont justes et démontrées,
et la métaphysique n'a rien à voir dans la géométrie.
C'est pourquoi on peut être métaphysicien sans
être géomètre. La métaphysique est plus amusante;
c'est souvent le roman de l'esprit. En géométrie, au
contraire, il faut calculer, mesurer. C'est une gêne
continuelle, et plusieurs esprits ont mieux aimé rêver
doucement que se fatiguer.
MIRACLES.
SECTION PREMIÈRE
Un miracle, selon l'énergie du mot, est une chose
admirable ; en ce cas tout est miracle. L'ordre prodi-
gieux, de la nature , la rotation de cent millions de
globes autour d'un million de soleils , l'activité de
la lumière , la vie des animaux , sont des miracles
perpétuels.
Selon les idées reçues, nous appelons miracle la
violation de ces lois divines et éternelles. Qu'il y ait
une éclipse de soleil pendant la pleine lune , qu'un
mort fasse à pied deux lieues de chemin en portant
sa tête entre ses bras, nous appelons cela un miracle.
Plusieurs physiciens soutiennent qu'en ce sens il
n'y a point de miracles, et voici leurs argumens :
Un miracle est la violation des lois mathémati-
ques, divines, immuables, éternelles. Par ce seul
MIRACLES. 41
exposé ? uu miracle est une contradiction dans les
termes : une loi ne peut être à la fois immuable et
violée. Mais une loi, leur dit -on, étant établie par
Dieu même, ne peut-elle être suspendue par son au-
teur? Ils ont la hardiesse de répondre que non, et
qu'il est impossible que l'être infiniment sage ait fait
des lois pour les violer. 11 ne pouvait, disent-ils, dé-
ranger sa machine que pour la faire mieux aller; or
il est clair qu'étant Dieu il a fait cette immense ma-
chine aussi bonne qu'il Ta pu; s'il a vu qu'il y aurait
quelque imperfection résultante de la nature de la
matière, il y a pourvu dès le commencement; ainsi
il n'y changera jamais rien.
De plus Dieu ne peut rien faire sans raison; or
quelle. raison le porterait à défigurer pour quelque
temps son propre ouvrage ?
C'est en faveur des hommes, leur dit-on. C'est
donc au moins en faveur de tous les hommes , ré-
pondent-ils; car il est impossible de concevoir que
la nature divine travaille pour quelques hommes en
particulier, et non pas pour tout le genre humain;
encore même le genre humain est bien peu de chose :
il est beaucoup moindre qu'une petite fourmilière en
comparaison de tous les êtres qui remplissent l'im-
mensité. Or n'est-ce pas la plus absurde des folies
d'imaginer que l'être infini intervertisse en faveur de
trois ou quatre centaines de fourmis, sur ce petit
amas de fange, le jeu éternel de ces ressorts immenses
qui font mouvoir tout l'univers.
Mais supposons que Dieu ait voulu distinguer un
petit nombre d'hommes par des faveurs particulières,
»•
4'2 MIRACLES.
faudra-t-il qu'il change ce qu'il a établi pour tous les
temps et pour tous les lieux ? Il n'a cerlcs aucun be-
soin de ce changement, de cette inconstance, pour
favoriser ses créatures; ses faveurs sont dans ses lois
mêmes. Il a tout prévu, tout arrangé pour elles;
toutes obéissent irrévocablement à la force qu'il a
imprimée pour jamais dans la nature.
Pourquoi Dieu ferait -il un miracle? Pour venir à
bout d'un certain dessein sur quelques êtres vrvans !
Il dirait donc : Je n'ai pu parvenir par la fabrique de
l'univers, par mes décrets divins^ par mes lois éter-
nelles, à remplir un certain dessein; je vais changer
mes éternelles idées , mes lois immuables , pour
tâcher d'exécuter ce que je n'ai pu faire par elles. Ce
serait un aveu de sa faiblesse, et non de sa puissance ;
ce serait, ce semble, dans lui la plus inconcevable
contradiction. Ainsi donc, oser supposer à Dieu des
miracles, c^est réellement l'insulter (si des hommes
peuvent insulter Dieu ). C'est lui dire : Vous êtes un
être faible et inconséquent. Il est donc absurde de
croire des miracles , c'est déshonorer en quelque
sorte la Divinité.
On presse ces philosophes; on leur dit : Vous avez
beau exalter l'immutabilité de l'Être suprême, l'éter-
nité de ses lois, la régularité de ses mondes infinis ;
notre petit tas de boue a été tout couvert de miracles ;
les histoires sont aussi remplies de prodiges que
d'événemens naturels. Les filles du grand - prêtre
Anius changeaient tout ce qu'elles voulaient en blé:,
en vin ou en huile; Athalide, fille de Mercure, rcssiisj-
cita plusieurs fois; Esculape ressuscita Iïippoiyte ;
MIRACLES, 43
Hercule arracha Alceste à la mort, Hérès revint au
monde après avoir passé quinze jours dans les enfers.
Romuîus et Rémus naquirent d'un dieu et d'une ves-
tale; le palladium tomba du ciel dans la ville de
Troie; la chevelure de Bérénice devint un assemblage
d'étoiles; la cabane de Baucis et de Philémon fut
changée en un superbe temple ; la tête d'Orphée
rendait des oracles après sa mort; les murailles de
Thébès se construisirent d'elles-mêmes au son de la
flûte, en présence des Grecs; les guérisons faites
dans le temple d'Esculape étaient innombrables, et
nous avons encore des monumens chargé du nom des
témoins oculaires des miracles d'Esculape.
Nommez-moi un peuple chez lequel il ne se soit
pas opéré des prodiges incroyables, surtout dans des
temps où Fon savait à peine lire et écrire.
Les philosophes ne répondent à ces objections
qu'en riant et en levant les épaules; mais les philoso-
phes chrétiens disent : Nous croyons aux miracles
opérés dans notre sainte religion; nous les croyons
par la foi , et non par notre raison que nous nous
gardons bien d'écouter; car, lorsque la foi parle, on
sait assez que la raison ne doit pas dire un seul mol :
nous avons une croyance ferme et entière dans les
miracles de Jésus -Christ et des apôtres, mais per-
mettez-nous de douter un peu de plusieurs autres ;
souffrez, par exemple, que nous suspendions notre
jugement sur ce que rapporte un homme simple au-
quel on a donné le nom de grand. Il assure qu'un
petit moine était si fort accoutumé à faire des mira-
cle, que le prieur lui défendit enfin d'exercer soa
44 .AURA CLE S.
talent. Le petit moine obéit; mais, avant vu un pauvre
couvreur qui tombait du haut d'un toit, il balança
entre le désir de lui sauver la vie et la sainte obé-
dience. Il ordonna seulement au couvreur de rester
en l'air jusqu'à nouvel ordre, et courut vite conter à
son prieur l'état des choses. Le prieur lui donna l'ab-
solution du péché qu'il avait commis en commençant
un miracle sans permission, et lui permit de l'ache-
ver, pourvu qu'il s'en tînt là, et qu'il n'y revînt plus.
On accorde aux philosophes qu'il faut un peu se dé-
fier de celte histoire.
Mais comment oseriez-vous nier, leur dit-on, que
saint Gervais et saint Protais aient apparu en songe à
saint Ambroise, qu'Us lui aient enseigné l'endroit où
étaient leurs reliques? que saint Ambroise les ait dé-
terrées, et qu'elles aient guéri un aveugle? Saint Au-
gustin était alors à Milan; c'est lui qui rapporte ce
miracle, immens o populo teste, dit -il dans sa Cité de
Dieu, livre XXII. Yoilà un miracle des mieux consta-
tés. Les philosophes disent qu'ils n'en croient rien,
que Gervais et Protais n'apparaissent à personne,
qu'il importe fort peu au genre humain qu'on sache
où sont les restes de leurs carcasses; qu'ils n'ont pas
plus de foi à cet aveugle qu'à celui de Vespasien; que
c'est un miracle inutile; que Dieu ne fait rien d'inu-
tile; et ils se tiennent fermes dans leurs principes.
Mon respect pour saint Gervais et saint Protais ne me
permet pas d'être de l'avis de ces philosophes; je
rends compte seulement de leur incrédulité. Ils font
grand cas du passage de Lucien qui se trouve dans In
mort de Percgrinus. « Quand un joueur de gobelets
MIRACLES. 45
adroit se fait chrétien, il est sûr de faire fortune. »
Mais, comme Lucien est un auteur profane, il ne doit
avoir aucune autorité parmi nous.
Ces philosophes ne peuvent se résoudre à croire
les miracles opérés dans le second siècle. Des témoins
oculaires ont beau écrire que Pévêque de Smyrne,
saint Polycarpe, ayant été condamné à être brûlé, et
étant jeté dans les flammes , ils entendirent une voix
du ciel qui criait : Courage , Polycarpe , sois fort ,
montre-toi homme; qu'alors les flan mes du bûcher
s'écartèrent de son corps , et former erà un pavillon
de feu au-dessus de sa tête, et que du milieu du bû-
cher il sortit une colombe; enfin on fut obligé de
trancher la tête de Poly carpe. A quoi bon ce miracle ?
disent les incrédules; pourquoi les flammes ont-elles
perdu leur nature, et pourquoi la hache de l'exécu-
teur n'a-t-elle pas perdu la sienne 1 D'où vient que
tant de mart}rrs sont sortis sains et saufs de l'huile
bouillante, et n'ont pu résister au tranchant du glaive?
On répond que c'est la volonté de Dieu. Mais les
philosophes voudraient avoir vu tout cela de leurs
yeux avant de le croire.
Ceux qui fortifient leurs raisonnemens par la
science vous diront que les pères de l'église ont
avoué souvent eux-mêmes qu'il ne se fesait plus de
miracles de leur temps. Saint Chrysostôme dit expres-
sément : «Les dons extraordinaires de l'esprit étaient
donnés même aux indignes, parce qu'alors l'église
avait besoin de miracles; mais aujourd hui ils ne sont
pas même donnés aux dignes, parce que l'église n'en
a plus besoin. » Ensuite il avoue qu'il n'y a plus per-
46 MIRACLES.
sonne qui ressuscite les morts , ni môme qui guérisse
les malades.
Saint Augustin lui-même, malgré le miracle de
Gervais et de Protais, dit dans sa Cité de Dieu :
« Pourquoi ces miracles qui se fesaient autrefois ne
se font-ils plus aujourd'hui ? » et il en donne la même
raison.
Cur, iîiqulunt, nunc Ma miracula quœ prœdicatis facia esse
non fiunt? Possem cjuidem dicere necessaria prias fuisse, quàm
crederet mundus , ad hoc ut crederet mundus.
On objecte aux philosophes que saint Augustin,
malgré cet aveu, parle pourtant d'un vieux savetier
d'Hippone qui, ayant perdu son habit, alla prier à la
chapelle des vingt martyrs; qu'en retournant il trouva
un poisson dans le corps duquel il y avait un anneau
d'or, et que le cuisinier qui fit cuire le poisson dît
au savetier : a Voilà ce que les vingt martyrs vous
donnent. »
A cela les philosophes répondent qu il ny a rien
dans cette histoire qui contredise les lois de la nature,
que la physique n'est point du tout blessée qu'un
poisson ait avalé un anneau d'or, et qu'un cuisinier
ait donné cet anneau à un savetier; qu'il n'y a là
aucun miracle.
Si on fait souvenir ces philosophes que, selon saint
Jérôme, dans sa vie de l'ermite Paul, cet ermite eut
plusieurs conversations avec des satyres et avec des
faunes, qu'un corbeau lui apporta tous les jours,
pendant trente ans, la moitié d'un pain pour son
dîner, et un pain tout entier le jour que saint Antoine
vint le voir, ils pourront répondre encore que tout
MIRACLES. 47
cela n'est pas absolument contre la physique, que
des satyres et des faunes peuvent avoir existé , et qu'en
tout cas, si ce conte est une puérilité, cela n'a rien
de commun avec les vrais miracles du Sauveur et de
ses apôtres. Plusieurs bons chrétiens ont combattu
l'histoire de saint Siméon Stylite ., écrite par Théo-
doret; beaucoup de miracles qui passent pour au-
thentiques dans l'église grecque ont été révoqués en
doute par plusieurs latins, de même que des miracles
latins ont été suspects à l'église grecque; les protes-
tans sont venus ensuite, qui ont fort maltraité les
miracles de l'une et l'autre église.
Un savant jésuite (*), qui a prêché long-temps
dans les Indes, se plaint de ce que ni ses confrères ni
lui n'ont jamais pu faire de miracle. Xavier se la-
mente, dans plusieurs de ses lettres, de n'avoir point
le don des langues; il dit qu'il n'est chez les Japonais
que comme une statue muette : cependant les jésuites
out écrit qu'il avait ressuscité huit morts : c'est beau-
coup ; mais il faut considérer qu'il les ressuscitait à
six mille lieues d'ici. Il s'est trouvé depuis des gens
qui ont prétendu que ï'abolissement des jésuites en
France est un beaucoup plus grand miracle que ceux
de Xavier et d'Ignace.
Quoi qu'il en soit, tous les chrétiens conviennent
que les miracles de Jésus-Christ et des apôtres sont
d'une vérité incontestable; mais qu'on peut douter à
toute force de quelques miracles faits dans nos der-
(*) Ospiniam, page a3o..
^8 MIRACLES.
niers temps, et qui n'ont pas eu une authenticité
certaine.
On souhaiterait, par exemple, pour qu'un miracle
fût bien constaté, qu'il fût fait en présence de l'aca-
démie des sciences de Paris, ou de la société royale
de Londres, et de la faculté de médecine, assistées
d'un détachement du régiment des gardes, pour con-
tenir la' foule du peuple qui pourrait par son indis-
crétion empêcher l'opération du miracle.
On demandait un jour à un philosophe ce qu'il
dirait s'il voyait le soleil s'arrêter, c'est-à-dire, si le
mouvement de la terre autour de cet astre cessait;
si tous les morts ressuscitaient, et si toutes les mon-
tagnes allaient se jeter de compagnie dans la mer, le
tout pour prouver quelque vérité importante , comme ,
par exemple, la grâce versatile ? Ce que je dirais, ré-
pondit le philosophe, je me ferais manichéen; je
dirais qu'il y a un principe qui défait ce que l'autre a
fait.
SECTION II.
Définissez les termes, vous dis-je, ou jamais nous
ne nous entendrons. Miraculum, res miranàa, prodi-
(jumiy portentum, monstrum. Miracle, chose admi-
rable; prodigium , qui annonce chose étonnante; por-
tentum9 porteur de nouveauté: monstrum, chose à
montrer par rareté.
Voilà les premières idées qu'on eut d'abord des
miracles.
Comme on raffine sur tout, on raffinera sur cette
détinition; on appela miracle ce qui est impossible à
miracles; 4 5
la nature. Mais on ne songea pas que c'était dire que
tout miracle est réellement impossible. Car qu'est-ce
que la nature ? vous entendez par ce mot l'ordre
éternel des choses. Un miracle serait donc impossible
dans cet ordre î En ce sens Dieu ne pourrait faire de
miracle.
Si vous entendez par miracle un effet dont vous
ne pouvez voir la caust. en ce sens tout est miracle,
J/ attraction et la direction de l'aimant sont des mi-
racles continuels. Un limaçon auquel il revient une
tête est un miracle. La naissance de chaque animal ,
la production de chaque végéta] sont des miracles de
tous les jours.
Mais nous sommes si accoutumés à ces prodiges,
qu'ils ont perdu leur nom d'admirables, de niiracu-
leux. Le canon n'étonne plus les Indiens.
Nous nous sommes donc fait une autre idée de
miracle. C'est, selon l'opinion vulgaire, ce qui n'était
jamais arrivé et ce qui n'arrivera jamais. Voilà l'idée
qu'on se forme de la mâchoire d'âne de Samson , des
discours de l'ânesse de Balaam, de ceux d'un ser-
pent avec Eve, des quatre chevaux qui enlevèrent
Ëlie, du poisson qui garda Jonas soixante et douze
heures dans son ventre, des dix plaies d'Egypte,
des murs de Jéricho, du soleil et de la lune arrêtés à
midi, etc., etc., etc., etc.
Pour croire un miracle, ce n'est pas assez de l'avoir
vu; car on peut se tromper. On appelle un sot, té-
moin de miracles : et non-seulement bien des gens
pensent avoir vu ce qu'ils n'ont pas vu, et avoir en-
tendu ce qu'on ne leur a point dit; non-seulement ils
Dict. Pli. 7.; 5
5o wniÀCLES.
lûnt témoins de miracles, maïs ils sont sujets de mi*
racles. Ils ont été tantôt malades, tantôt guéris par
un pouvoir surnaturel. Ils ont été changés en loups;
ils ont traversé les airs sur un manche à balai, ils ont
été incubes et succubes.
Il faut que le miracle ait été bien vu par un grand
nombre de gens très-sensés , se portant bien , et n'ayant
nul intérêt à la chose. Il faut surtout qu'il ait été so-
lennellement attesté par eux; car, si on a besoin de
formalités authentiques pour les actes les plus sim-
ples, comme l'achat d'une maison, un contrat de
mariage, un testament, quelles formalités ne faudra-
t-il pas pour constater des choses naturellement im-
possibles , et dont le destin de la terre doit dépendre ?
Quand un miracle authentique est fait, il ne prouve
encore rien ; car l'Ecriture vous dit en vingt endroits
que des imposteurs peuvent faire des miracles , et que ,
si un homme, après en avoir fait, annonce un autre
dieu que le dieu des Juifs , il faut le lapider.
On exige donc que la doctrine soit appuyée par
les miracles, et les miracles par la doctrine.
Ce n'est point encore assez. Comme un fripon peut
prêcher une très -bonne morale pour mieux séduire ,
et qu'il est reconnu que des fripons, comme les sor-
ciers de Pharaon, peuvent faire des miracles, il faut
que ces miracles soient annoncés par des prophéties.
Pour être sûr de la vérité de ces prophéties , il faut
les avoir entendu annoncer clairement, et les avoir
vu s'accomplir réellement (*). Il faut posséder par-
(*) Voyez l'article Prophétie,
MIRACLES.' ~ 5l
{alternent la langue dans laquelle elles sont conservées .
Il ne suffit pas même que vous soyez témoin de
leur accomplissement miraculeux ; car vous pouvez
être trompé par de fausses apparences. Il est, néces-
saire que le miracle et la prophétie soient juridique-
ment constatés par les premiers de la nation ; et en-
core se trouvera-t-il des douteurs. Car il se peut que
la nation soit intéressée à supposer une prophétie et
un miracle; et, dès que l'intérêt s'en mêle, ne comptez
sur rien. Si un miracle prédit n'est pas aussi public,
aussi avéré qu'une éclipse annoncée dans l'almanach,
soyez sûr que ce miracle n'est qu'un tour de gibe-
cière, ou un conte de.vieille.
section m.
Un gouvernement théocratique no peut être fondé
que sur des miracles, tout doit y être divin. Le grand
souverain ne parle aux hommes que par des prodiges;
ce sont là ses ministres et ses lettres - patentes. Ses
ordres sont intimés par l'Océan qui couvre toute la
terre pour noyer les nations, ou qui ouvre le fond de
son abîme pour leur donner passage.
Aussi vous voyez que dans l'histoire juive tout est
miracle depuis la création d'Adam et la formation
d'Eve, pétrie d'une côte d'Adam, jusqu'au melch ou
roitelet Saul.
Au temps de ce Saiil , la théocratie partage encore
le pouvoir avec la royauté. IJ y a encore par consé-
quent des miracles de temps en temps; mais ce n'est
plus cette suite éclatante de prodiges qui étonnent
continuellement la nature. On ne renouvelle point
52 MIRACLES.
les dix plaies d'Egypte ; le soleil et la lune ne s'arrê-
tent point en plein midi pour donner le temps à un
capitaine d'exterminer quelques fuyards déjà écrasés
par Une pluie de pierres tombées des nues. Un Sam-
son n'extermine plus mille Philistins avec une mâ-
choire d'âne. Les ânesses ne parlent plus; les mu-
railles ne tombent plus au son du cornet; les villes
ne sont plus abîmées dans un lac par le feu du ciel ;
la race humaine n'est plus détruite par le déluge.
Mais le doigt de Dieu se manifeste encore; t'ombre
de Saul apparaît à une magicienne. Dieu lui-même
promet à David qu'il défera les Philistins à Baal-Pha-
rasim.
« Dieu assemble son armée céleste du temps
d'Aehab, et demande aux esprits (a) : Qui est-ce
qui trompera Achab, et qui le fera aller à la guerre
contre Ramoth en Galgala ? Et un esprit s'avança
devant le Seigneur , et dit : Ce sera moi qui le trom-
perai. » Mais ce ne fut que le prophète Michée qui*
fut témoin de cette conversation ; encore reçut-il un
soufflet d'un autre prophète nommé Scdékias, pour
avoir annoncé ce prodige.
Des miracles qui s'opèrent aux yeux de toute la
nation, et qui changent les lois de la nature entière,
on n'en voit guère jusqu'au temps d'Elie , à qui le
Seigneur envoya un char de feu et des chevaux de
feu qui enlevèrent Elie des bords du Jourdain au
ciel, sans qu'on sache en quel endroit du ciel.
Depuis le commencement des temps historiques,
(a) Rois, liv. III. ebag. XXII.
MIRACLES. 53
c'est-à-dire, depuis les conquêtes d'Alexandre, vous
ne voyez plus de miracles chez les Juifs.
Quand Pompée vient s'emparer de Jérusalem ,
quand Crassus pille le temple ,. quand Pompée fait
passer le roi juif Alexandre par la main du bourreau ,
quand Antoine donne la Judée à l'Arabe Hérode ,
quand Titus prend d'assaut Jérusalem, quand elle
est rasée par Adrien, il ne se fait aucun miracle. Il
en est ainsi chez tous les peuples de la terre. On
commence par la théocratie, on finit parles choses
purement humaines. Plus les sociétés perfectionnent
les connaissances, moins il y a de prodiges.
Nous savons bien que la théocratie des Juifs était
la seule véritable , et que celles des autres peuplçs
étaient fausses ; mais il arriva la même chose chez
eux que chez les Juifs. —
En Egypte, du temps de Yulcain et de celui dTsis
et d'Osiris, tout était hors des lois de la nature, tout
y rentra sous les Ptolomées.
Dans les siècles de Phos, de Chrysos et d'Ëpheste,
les dieux et les mortels conversaient très- familière-
ment en Chaldée. Un dieu avertit le roi Xissutre qu'il
y aura un déluge en Arménie, et qu'il faut qu'il bâ-
tisse vite un vaisseau de cinq stades de longueur et
de deux de largeur. Ces choses n'arrivent pas aux
Darius et aux Alexandre.
Le poisson Oannès sortait autrefois tous les jours
de FEuphrate pour aller prêcher sur le rivage. Il n'y
a plus aujourd'hui de poisson qui prêche. Il est bien
vrai que saint Antoine de Padoue les a prêches, mais
54 MIRACLES.
c'est un fait qui arrive si rarement, qu'il ne tire pas à
conséquence.
Numa avait de longues conversations avec la
nymphe Égérie; on ne voit pas que César en eut avec
.Vénus, quoiqu'il descendit d'elle en droite ligne. Le
inonde va toujours, dit-on, se raffinant un peu.
Mais, après s'être tiré d'un bourbier pour quelque
temps , il retombe dans un autre ; à des siècles de po-
litesse succèdent des siècles de barbarie. Cette bar-
barie est ensuite chassée; puis elle reparaît : c'est
l'alternative continuelle du jour et de la nuit.
SECTION IV.
I)e ceux qui ont eu la témérité impie de nier
absolument la réalité des miracles de Jésus-
Christ.
Parmi les modernes, Thomas Woolston, docteur
de Cambridge, fut le premier, ce me semble, qui osa
n'admettre dans les évangiles qu'un sens typique,
allégorique , entièrement spirituel , et qui soutint
effrontément qu'aucun des miracles de Jésus n'avait
été réellement opéré. Il écrivit sans méthode, sans
art, d'un style confus et grossier, mais non pas sans
vigueur. Ses six discours contre les miracles de
Jésus- Christ se vendaient publiquement à Londres
dans sa propre maison. Il en fit en deux ans, depuis
l7^7 jusqu'à 1739, trois éditions de vingt millo
exemplaires chacune; et il est difficile aujourd'hui
d "en trouver chez les libraires.
Jamais chrétien n'attaqua plus hardiment le chn*
MIRACLES. 55
tianisme. Peu cPécrivains respectèrent moins le pu-
blie, et aucun prêtre ne se déclara plus ouvertement
l'ennemi des prêtres. Il osait même autoriser cette
haine de celle de Jésus -Christ envers les pharisiens
et les scribes ; et il disait qu'il n'en serait pas comme
lui la victime, parce qu'il était venu dans un temps
plus éclairé.
Il voulut, à la vérité, justifier sa hardiesse en se
$auvant par le sens mystique; mais il emploie des
expressions si méprisantes et si injurieuses que toute
oreille chrétienne en est oFensée.
Si on l'en croit (b) , le diable envoyé par Jésus-
Christ dans le corps de deux mille cochons est un vol
fait au propriétaire de ces animaux. Si on en disait
autant de Mahomet , on le prendrait pour un méchant
sorcier a ivizard, un esclave juré du diable, a sworn
slave to the deviL Et si le maître des cochons, et les
marchands qui vendaient dans la première enceinte
du temple des bêtes pour les sacrifices (c;) , et que
Jésus chassa à coups de fouet, vinrent demander
justice quand il fut arrêté , il est évident qu'il dut être
condamné, puisqu'il n'y a point de jurés en Angle-
terre qui ne l'eussent déclaré coupable.
Il dit la bonne aventure à la Samaritaine comme
un franc bohémien (d) ; cela seul suffisait pour le faire
chasser comme Tibère en usait alors avec les devins.
£e m'étonne, dit-il, que les bohémiens d'aujourd'hui,
les gipsy , ne se disent pas les vrais disciples de Jésus,
puisqu'ils font le même métier. Mais je suis fort aise
• i » i m . i ,. i ii i un i ii. ■ lu
[h) Tome I,. page 38. — (c) Page 5$. — (à) Page 5a-,
56 MIRACLES.
qu'il n'ait pas extorqué de l'argent de la Samaritaine,
comme font nos prêtres modernes, qui se font large-
ment payer pour leurs divinations (tj).
Je suis les numéros des pages. L'auteur passe de
là à l'entrée de Jésus- Christ dans Jérusalem. On ne
sait, dit -il (/), s'il était monté sur un âne, ou sur
une finesse , ou sur un ânon , ou sur tous les trois à la
fois.
Il compare Jésus tenté par le diable à saintDunstan
qui prit le diable par le nez (g) , et il donne à saint
Dunstan la préférence.
A l'article du miracle du figuier séché pour n'avoir
pas porté des figues hors de la saison; c'était, dit-
il (A), un vagabond, un gueux, tel qu'un frère quê^
teur y a ivandererj a mendicantlikea friar, et qui, avant
de se faire prédicateur de grand chemin, n'avait été
qu'un misérable garçon charpentier, no better thrtn a
journey-man carpenter. Il est surprenant que la cour
de Rome n'ait pas parmi ses reliques quelque ouvrage
de sa façon, un escabeau, un casse-noisette. En un
mot , il est difficile de pousser plus loin le blasphème.
Il s'égaie sur la piscine probatique de Betsaïda,
dont un ange venait troubler l'eau tous les ans. Il de-
mande comment il se peut que ni Flavien Josèphe, ni
Philon n'aient point parlé de cet ange , pourquoi
saint Jean est le seul qui raconte ce miracle annuel ,
par quel autre miracle aucun Romain ne vit jamais
cet ange (i) et n'en entendit jamais parler.
(e) Tome I, page 55. — (f) Page 65. — (rj) Page 66.
(h) Troisième discours, page 8. — (i) Tome 1 , page Go.
MIRACLES. 5;7
L'eau changée en vin aux noces de Cana excite \
selon lui, le rire et le mépris de tous les hommes qui
ne sont pas abrutis par la superstition.
Quoi! s7écrie-t-il (A) , Jean dit expressément que
les convives étaient déjà ivres, methits tosi; et Dieu
descendu sur la terre opère son premier miracle pour
les faire boire encore !
Dieu fait homme commence sa mission par assister
à une noce de village. Il n'est pas certain que Jésus
et sa mère fussent ivres comme le reste de la compa-
gnie (/). Wlicther Jésus and kis mother themselçes aère
ail ont as acre others ofthe company, it is not certain.
Quoique la familiarité de la dame avec un soldat
fasse présumer qu'elle aimait la bouteille , il paraît
cependant que son fils était en pointe de vin, puis-
qu'il lui répondit avec tant d'aigreur et d'inso-
lence (fti), Waspishty and snappishly; femme, qu'ai-je
à faire à toi ? Il paraît par ces paroles que Marie
n'était point vierge, et que Jésus n'était point son fils;
autrement, Jésus n'eût point ainsi insulté son père et
sa mère, et violé un des plus sacrés commandemens
de la loi. Cependant il fait ce que sa mère lui de-
mande, il remplit dix-huit cruches d'eau, et en fait
du punch. Ce sont les propres paroles de Thomas
Woolston. Elles saisissent d'indignation toute âme
chrétienne.
C'est à regret, c'est en tremblant que je rapporte
ces passages- mais il y a eu soixante mille exem-
plaires de ce livre, portant tous le nom de l'auteur 7
(k) Quatrième discours, pag. 3 1. — (l) Pag. 3 2, — (m) Pag. 34
58 MIRACLES.
et tous vendus publiquement chez lui. On ne peut pas
dire que je le calomnie.
C'est aux morts ressuscites par Jésus -Christ qu'il
en veut principalement. Il affirme qu'un mort res-
suscité eût été l'objet de l'attention et de Pétonnement
de l'univers; que toute la magistrature juive, que sur-
tout Pilate en auraient fait les procès verbaux les
plus authentiques ; que Tibère ordonnait à tous les
proconsuls, préteurs, présidons des provinces, de
l'informer exactement de tout; qu'en aurait interrogé
Lazare qui avait été mort quatre jours entiers, qu'on
aurait voulu savoir ce qu'était devenue son âme pen-
dant ce temps-là.
Avec quelle curiosité avide Tibère et tout le sénat
de Rome ne Feussent-ils pas interrogé; et non-seule-
ment lui , mais la fille de Jaïr et le fils de Naïm ? Trois
morts rendus à la vie auraient été trois témoignages
de la divinité de Jésus, qui auraient rendu en un
moment le monde entier chrétien. Mais au contraire,
tout l'univers ignore pendant plus de deux siècles ces
preuves éclatantes. Ce n'est qu'au bout de cent ans
que quelques hommes obscurs se montrent les uns
aux autres dans le plus grand secret les écrits qui
contiennent ces miracles. Quatre-vingt-neuf empe-
reurs, en comptant ceux à qui on ne donna que le
nom de tyrans, n'entendent jamais parler de ces ré-
surrections qui devaient tenir toute la nature dans la
surprise. Ni 1 historien juif Flavien Josèphe, ni le sa-
vant Philon, ni aucun historien grec ou romain ne
fait mention de ces prodiges. Enfin, Woolston a
l'imprudence de dire que l'histoire de Lazare est ai
MIRACLES'. 5$
pîeînc d'absurdités , que saint Jean radotait quand il
décrivît. Is so brimfull of absurdities that saint John ,
ivhenhewrote, it had liv'd beyond his sensés. Page 38!
tome IL
Supposons, dit Woolston (ji) , que Dieu envoyât
aujourd'hui un ambassadeur à Londres pour con-
vertir le clergé mercenaire, et que cet ambassadeur
ressuscitât des morts, que diraient nos prêtres?
Il blasphème l'incarnation, la résurrection, l'as-
cension de Jésus -Christ suivant les mêmes prin-
cipes (o). Il appelle ces miracles, l'imposture la plus
effrontée et la plus manifeste qu'on ait jamais pro-
duite dans le monde. The most vianifest, and thc
most bare-faced imposture that ever was put upon thc
world.
Ce qu'il y a peut-être de plus étrange encore, c'est
que chacun de ses discours est dédié à un évêque. Cs
ne sont pas assurément des dédicaces à la française.
Il n'y a ni compliment ni flatterie. Il leur reproche
leur orgueil, leur avarice, leur ambition, leurs ca-
bales; il rit de les voir soumis aux lois de l'état comm«
les autres citoyens.
A la fin, ces évêques, lassés d'être outragés par un
simple membre de l'université de Cambridge, implo-
rèrent contre lui les lois auxquelles ils sont assujettis.
Ils lui intentèrent procès au banc du roi par-devanl le
lord-justice Raimon en 1729. Woolston fut mis en
prison, et condamné à une amende et à donner cau-
tion pour cent cinquante livres sterling. Ses amis
(n} Tome fl, page 47. — (0) Id. , 'discours VI , pa^c 27.
6 Ô MIRACLES.
fournirent la caution, et il ne mourut point en pri-
son, comme il est dit dans quelques-uns de nos
dictionnaires faits au hasard. Il mourut chez lui à
Londres après avoir prononcé ces paroles : Tliis is a
pass that eÇ.éry man must corne to. C'est un pas que
tout homme doit faire. Quelque temps avant sa mort,
une dévote, le rencontrant dans la rue, lui cracha au
visage; il s'essuya, et la salua. Ses mœurs étaieui
simples et douces : il s'était trop entêté du sens mys-
tique, et avait blasphémé le sens littéral; mais il est
à croire qu'il se repentit à la mort, et que Dieu lui a
fait miséricorde.
En ce même temps parut en France le testament
de Jean Meslier, curé de But et d'Etrepigni en Cham-
pagne, duquel nous avons déjà parlé à l'article 60/1-
tradiclion.
C'était une chose bien étonnante et bien triste, que
deux prêtres écrivissent en même temps contre la
religion chrétienne. Le curé Meslier est encore plus
emporté que Woolston; il ose traiter le transport de
notre Sauveur par le diable sur la montagne, la noce
deCana, les pains et les poissons, de contes absurdes,
injurieux à la Divinité, qui furent ignorés pendant
trois cents ans de tout l'empire romain, et qui enfin
passèrent de la canaille jusqu'au palais des empe-
reurs, quand la politique les obligea d'adopter les
folies du peuple pour le mieux subjuguer. Les décla-
mations du prêtre anglais n'approchent pas de celles
du prêtre champenois. Woolston a quelquefois des
ménagemens; Meslier n'en a point; c'est un homme
si profondément ulcéré des crimes dont il a été te-
MIRACLES. 6f
moîn, qu'il en rend la religion chrétienne respon^
sable, en oubliant qu'elle les condamne. Point de
miracle qui ne soit pour lui un objet de mépris et
d'horreur; point de prophétie qu'il ne compare à
celles de Nostradamus. Il va même jusqu'à comparer
Jésus-Christ à don Quichotte, et saint Pierre à San-
cho Pança : et ce qui est plus déplorable, c'est qu'il
écrivait ces blasphèmes contre Jésus-Christ entre les
bras de la mort, dans un temps où les plus dissimulés
n'osent mentir, et où les plus intrépides tremblent,
Trop pénétré de quelques injustices de ses supé-
rieurs , trop frappé des grandes difficultés qu'il trou-
vait dans l'Écriture, il se déchaîna contre elle plus
que les Acosta et tous les Juifs, plus que les fa-
meux Porphyre, les Celse, les lamblique, les Julien,
les Libanius, les Maxime, les Simmaque et tous les
partisans de la raison humaine n'ont jamais éclaté
contre nos incompréhensibilités divines. On a im-
primé plusieurs abrégés de son livre : mais heureu-
sement ceux qui ont en main l'autorité, les ont
supprimés autant qu'ils l'ont pu.
Un curé de Bonne-Nouvelle près de Paris,. écrivit
sur le même sujet; de sorte qu'en même temps l'abbé
Becheran et les autres convulsionnaires fesaient des
miracles, et trois prêtres, écrivaient contre les mi-
racles véritables.
Le livre le plus fort contre les miracles et contre
les prophéties, est celui de milord Bolingbroke (z1).
Mais par bonheur il est si volumineux , si dénué de
(p) Eu six volumes.
Dict. ph. y. 6
6-2 MIRACLES.
méthode, son slylc est si verbeux, ses phrases si
longues, qu'il faut une extrême patience pour le lire.
Il s'est trouvé des esprits qui, étant enchantés des
miracles de Moïse et de Josué, n'ont pas eu pour
ceux de Jésus-Christ la vénération qu'on leur doit*
leur imagination élevée par le grand spectacle de la
mer qui ouvrait ses abîmes et qui suspendait ses flots
pour laisser passer ia horde hébraïque , par les dix
plaies d'Egypte, par les astres qui s'arrêtaient dan:,
leur course sur Gabaon et sur Aïalon, etc., ne pou-
vait plus se rabaisser à de petits miracles comme de
l'eau changée en vin, un figuier séché, des cochons
noyés dans un lac.
Vaghenseil disait avec impiété que c'était entendre
une chanson de village au sortir d'un grand concert.
Le ïalmud prétend qu'il y a eu beaucoup de chré-
tiens qui , comparant les miracles de l'ancien Testa-
ment à ceux du nouveau, ont embrassé le judaïsme :
ils croyaient qu'il n'est pas possible que le maître de
la nature eût fait tant de prodiges pour une religion
qu'il voulait anéantir. Quoi, disaient-ils, il y aura eu
pendant des siècles une suite de miracles épouvan-
tables en faveur d'une religion véritable qui deviendra
fausse! quoi! Dieu même aura écrit que cette reli-
gion ne périra jamais, et qu'il faut lapider ceux qui
voudront la détruire ! et cependant il enverra son
propre fils, qui est lui-même, pour anéantir ce qu'il
Jà édifié pendant tant de siècles!
Il y a bien plus; ce fils, continuent-ils, ce Dieu
éternel s'étant fait juif, est attaché à la religion juive
pendant toute sa vie; il en fait toutes les fonctions, il
MIRACLES. 63
fréquente le temple juif, il n'annonce rien de con-
traire à la loi juive, tous ses disciples sont juifs, tous
observent les cérémonies juives. Ce n'est certaine-
ment pas lui, disent-ils, qui a établi la religion chré-
tienne ; ce sont des juifs dissidens qui se sont joints à
des platoniciens. Il n'y a pas un dogme du christia-
nisme qui ait été prêché par Jésus-Christ.
C'est ainsi que raisonnent ces hommes téméraires
qui, ayant à la fois l'esprit faux et audacieux, osent
juger les œuvres de Dieu, et n'admettent les miracles
de l'ancien Testament que pour rejeter tous ceux du
nouveau.
De ce nombre fut cet infortuné prêtre de Pont-à-
Mousson en Lorraine, nommé Nicolas Antoine; on
ne lui connaît point d'autre nom. Ayant reçu ce qu'on
appelle les quatre mineurs en Lorraine, le prédicant
•Ferri, passant à Pont-à-Mousson lui donna de grands
scrupules, et lui persuada que les quatre mineurs
étaient le signe de la bête. Antoine, désespéré de
porter le signe de la bête , le fit effacer par Ferri , em-
brassa la religion protestante , et fut ministre à Ge
neve vers Pan i63o.
Plein de la lecture des rabbins, il crut que, si les
protestans avaient raison contre les papistes, les Juifs
avaient bien plus raison contre toutes les sectes chré-
tiennes. Du village de Divonne où il était pasteur il
alla se faire recevoir juif à Venise , avec un petit
apprenti en théologie qu'il avait persuadé , et qui
après l'abandonna , n'ayant point de vocation pour
le martyre.
. D'abord le ministre Nicolas Antoine s'abstint de
64 MIRACLES.
prononcer le nom de Jésus -Christ dans ses sermons
et dans ses prières : mais bientôt échauffé et enhardi
par l'exemple des saints juifs qui professaient har-
diment le judaïsme devant les princes de Tyr et de
Babylone, il s'en alla pieds nus à Genève confesser
devant les juges et devant les commis des halles,
quïl n'y a qu'une seule religion sur la terre, parce
qu'il n'y a qu'un Dieu; que cette religion est la juive,
qu'il faut absolument se faire circoncire; que c'est un
crime horrible de manger du lard et du boudin. Il
exhorta pathétiquement tous les Genevois qui s'at-
troupèrent , à cesser d'être enfans de Bélial y à être
bons Juifs, afin de mériter le royaume des cieux. On
le prit, on le lia.
Le petit conseil de Genève, qui ne fait rien alors
sans consulter le conseil des prédicans, leur demanda
leur avis. Les plus sensés de ces prêtres opinèrent à
faire saigner Nicolas Antoine à la veine céphalique, à
le baigner et le nourrir de bons potages , après quoi
on l'accoutumerait insensiblement à prononcer le
nom de Jésus -Christ, ou du moins à l'entendre pro-
noncer sans grincer des dents comme il lui arrivait
toujours. Us ajoutèrent que les lois souffraient les
Juifs , qu'il y en avait huit mille à Rome , que beaucoup
de marchands sont de vrais Juifs; et que, puisque
Rome admettait huit mille enfans de la synagogue ,
Genève pouvait bien en tolérer un. A ce mot de to-
lérance f les autres pasteurs en plus grand nombre,
grinçant des dents beaucoup plus qu'Antoine au nom
de Jésus-Christ, et charmés d'ailleurs de trouver une
occasion de pouvoir faire brûler un homme ce qui
M IRA CLES. 65
arrivait très -rarement, furent absolument pour la
brûlure. Ils décidèrent que rien ne servirait mieux a
raffermir le véritable christianisme, que les Espagnols
n'avaient acquis tant de réputation dans le monde
que parce qu'ils fesaient brûler des Juifs tous les ans;
et qu'après tout, si l'ancien Testament devait l'em-
porter sur le nouveau, Dieu ne manquerait pas de
venir éteindre lui-même la flamme du bûcher, comme
il fit dans Babylone pour Sydrac, Misac et Abàenago;
qu'alors on reviendrait à l'ancien Testament ; mais
qu'eu attendant il fallait absolument brûler Nicolas
Antoine. Partant, ils conclurent à bter le méchant; ee
sont leurs propres paroles.
Le syndic Sarasin et le syndic Godefroi, qui étaient
de bonnes têtes, trouvèrent le raisonnement du san-
hédrin genevois admirable; et, comme les plus forts,
ils condamnèrent Nicolas Antoine, le plus faible, à
mourir de la mort de Calanus et du conseiller Du-
bourg. Cela fut exécuté le 20 avril i632 dans une
très-belle place champêtre appelée Plain-Palais , en
présence de vingt mille hommes qui bénissaient la
nouvelle loi et le grand sens du syndic Sarasin et cU»
syndic Godefroi.
Le dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, ne renou-
vela point le miracle de la fournaise de Babylone en
faveur d'Antoine.
Abauzit, homme très-véridique, rapporte dans ses
notes, qu'il mourut avec la plus grande constance, eâ
qu'il persista sur le bûcher dans ses sentimens. Il ne
«'emporta point contre ses juges lorsqu'on le lia au
poteau ; il ne montra ni orgueil ni bassesse 9 il ne
6.
G6 MISSIONS.
pleura point, il ne soupira point, il se résigna. Jamais
martyr ne consomma son sacrifice avec une foi plus
vive; jamais philosophe n'envisagea une mort horri-
ble avec plus de fermeté. Cela prouve évidemment
que sa folie n'était autre chose qu'une forte persua-
sion. Prions le Dieu de l'ancien et du nouveau Testa^
ment de lui faire miséricorde.
J'en dis autant pour le jésuite Malagrida, qui était
encore plus fou que Nicolas -Antoine, pour l'ex-
jésuite Patouillet et pour Pcx -jésuite Paulian, si ja-
mais on les brûle.
Des écrivains en grand nombre, qui ont eu le mal-
heur d'être plus philosophes que chrétiens, ont été
assez hardis pour nier les miracles de notre Seigneur:
mais après les quatre prêtres dont nous avons parlé
il ne faut plus citer personne. Plaignons ces quatre
infortunés, aveuglés par leurs lumières trompeuses,
at animés par leur mélancolie qui les précipita dans
un abîme si funeste (*).
MISSIONS.
Ce n'est pas du zèle de nos missionnaires, et de la
vérité de notre religion qu'il s'agit; on les connaii
assez dans notre Europe chrétienne, et on les res-
pecte assez.
Je ne veux parler que des lettres curieuses et
édifiantes des révérends pères jésuites qui ne soht pas
aussi respectables. A peine sont -ils arrivés dans
(*) Voyez l'ouvrage intitulé, Questions sur les miracles , va-
lu; ae des Fi-cclies.
MISSIONS. 67
l'Inde, qu'ils y prêchent, qu'ils y convertissent des
milliers d'Indiens, et qu'ils font des milliers de mi-
racles. Dieu me préserve de les contredire : on sait
combien il est facile à un Biscayen , à un Bergamas-
que, à un Normand, d'apprendre la langue indienne
en peu de jours, et de prêcher en indien.
A Fégard des miracles, rien n'est plus aisé que
d'en faire à six mille lieues de nous, puisqu'on en a
tant fait à Paris dans la paroisse Saint-Médard. La
grâce suffisante des molinistes a pu sans doute opérer
sur les bords du Gange, aussi-bien que la* grâce
efficace des jansénistes au bord de la rivière des
Gobelins. Mais nous avons déjà tant parlé des mi-
racles que nous n'en dirons plus rien.
Un révérend père jésuite arriva l'an passé àDéli,
à la cour du grand-mogol; ce n'était pas un jésuite
mathématicien et homme d'esprit, venu pour corri-
ger le calendrier et pour faire fortune ; c'était un de
ces pauvres jésuites de bonne foi, un de ces sol-
dats que leur général envoie , et qui obéissent sans
raisonner.
M. Audrais, mon commissionnaire, lui demanda
ce qu'il venait faire à Déli ; il répondit qu'il avait
ordre du révérend père Ricci de délivrer le grand-
mogol des griffes du diable , et de convertir toute sa
cour. J'ai déjà, dit-il, baptisé plus de vingt enfans
dans la rue, sans qu'ils en sussent rien, en leur jetant
quelques gouttes d'eau sur la tête. Ce sont autant
d'anges, pourvu qu'ils aient le bonheur de mourir
incessamment. J'ai guéri une pauvre vieille femme
de la migraine en fesant le signe de la croix derrière
68 MISSIONS.
clic. J'espère en peu de temps convertir les mahonié-
tans de la cour et les gentous du peuple. Vous verrez
dans Déli, dans Agra et dans Bénarès, autant de bons
catholiques adorateurs de la vierge Marie, que.d'ido-
lâtres adorateurs du démon.
M. AUDRAIS.
Vous croyez donc, mon révérend père, que les
peuples de ces contrées immenses adorent des idoles
et le diable ?
LE JÉSUITE.
Sans doute, puisqu'ils ne sont pas de ma religion.
M. AUDRAIS.
Fort bien. Mais, quand il y aura dans l'Inde autant
de catholiques que d'idolâtres, ne craignez -vous
point qu'ils ne se battent, que le sang ne coule long-
temps , que tout îe pays ne soit saccagé? cela est déjà
arrivé partout où vous avez mis le pied.
LE JÉSUITE.
Vous m'y faites penser; rien ne serait plus salu-
taire. Les catholiques égorgés iraient en paradis
(dans le jardin), et les gentous dans l'enfer éternel
créé pour eux de toute éternité , selon la grande misé-
ricorde de Dieu, et pour sa grande gloire; car Dieu
est excessivement glorieux.
M. AUDRAIS,
Mais si on vous dénonçait, et si on vous donnait
les étrivières?
LE JÉSUITE.
Ce serait encore pour sa gloire ; mais je vous con-
jure de me garder le secret, et de m'épargner le boa-
heur du martyre.
moïse. 6g
MOÏSE.
SECTION PREMIÈRE.
La philosophie dont on a quelquefois passé les
bornes , les recherches de l'antiquité , l'esprit de
discussion et de critique, ont été poussés si loin ,
qu'enfin plusieurs savans ont douté s'il y avait ja-
mais eu un Moïse, et si cet homme n'était pas un êtro
fantastique tels que l'ont été probablement Persée ,
Bacchus, Atlas, Penlhésilëe, Vesla, Rhéa Sjftvia,
Isis , Sammonocodom , Fo , Mercure Trismégiste ,
Odin , Merlin, Francus , Robert le Diable, et tant
d'autres héros de romans dont on a écrit la vie et le$
prouesses.
Il n'est pas vraisemblable, disent les incrédules,
qu'il ait existé un homme dont toute la vie est un pro-
dige continuel.
Il n'est pas vraisemblable qu'il eut fait tant do
miracles épouvantables en Egypte, en Arabie et en
Syrie , sans qu'ils eussent retenti dans toute la terre.
Il n'est pas vraisemblable qu'aucun écrivain égyp-
tien ou grec n'eût transmis ces miracles à la posté-
rité. Il n'en est cependant fait mention que par les
seuls Juifs : et, dans quelque temps que cette histoiro
ait été écrite par eux, elle n'a été connue d'aucune
nation que vers le second siècle. Le premier auteur
qui cite expressément les livres de Moïse, est Long;/n>
ministre de la reine Zénobie du temps de l'empereur
Aurélien (a).
(a) Longin , Traité du sublime.
70 MOÏSE.
Il est a remarquer que l'auteur du Mercure Tris-
mégiste, qui certainement était Égyptien, ne dit pas
un seul mot de ce Moïse.
Si un seul auteur ancien avait rapporte un seul de
ces miracles, Eusèbe aurait sans doute triomphé de
ce témoignage, soit dans son Histoire, soit dans sa
Préparation évangélique.
Il reconnaît à la vérité des auteurs qui ont cité son
nom, mais aucun qui ait cité ses prodiges. Avant lui
les Juifs Joscphe et Philon, qui ont tant célébré leur
nation, ont recherché tous les écrivains chez lesquels
le nom de Moïse se trouvait; mais il n'y en a pas un
seul qui fasse la moindre mention des actions mer-
veilleuses qu'on lui attribue.
Dans ce silence général du monde entier, voici
comme les incrédules raisonnent avec une témérité
qui se réfute d'elle-même.
Les Juifs sont les seuls qui aient eu le Pentateuque
qu'ils attribuent à Moïse. Il est dit dans leurs livres
môme, que ce Pentateuque ne fut connu que sous
leur roi Josias , trente-six ans avant la première
destruction de Jérusalem et de captivité ; on n'en
trouva qu'un seul exemplaire chez le pontife Hel-
cias (b) , qui le déterra au fond d'un coffre-fort en
comptant de l'argent. Le poutife l'envoya au roi par
son scribe Saphan.
Cela pourrait, disent-ils, obscurcir l'authenticité
du Pentateuque.
En effet, eût-il été possible que, si le Pentateuque
(b) IV, Rois, chap XXIII, et Paralipom. II, chaç. XXXIV.
MOÏSE- 71
eût été connu de tous les Juifs, Salomon, le sage
Salomon, inspiré de Dieu même, en lui bâtissant un
temple par son ordre , eût orné ce temple de tant de
figures contre la loi expresse de Moïse?
Tous las prophètes juifs qui avaient prophétisé au
nom du Seigneur depuis Moïse jusqu'à ce roi Josias,
ne se seraient-ils pas appuyés dans leurs prédications
de loutes les lois de Moïse? n'auraient-ils pas cité
mille fois ses propres paroles? ne les auraient-ils pas
commentées? aucun d'eux cependant n'en cite deux
lignes; aucun ne rappelle le texte de Moïse; ils lui
sont même contraires en plusieurs endroits.
Selon ces incrédules, les livres attribués à Moïse
n'ont été écrits que parmi les Babyloniens pendant la
captivité, ou immédiatement après par Esdras. On ne
voit en effet que des terminaisons persanes et chal-
déennes dans les écrits juifs : Babel, porte de dieu;
Phëgor-beel ou Becl-phégor } dieu du précipice; Zebutlt*
beel ou Bcel-zebuth , dieu des insectes; Bethel, maison
de dieu; Daniel, jugement de dieu; Gabriel, homme
de dieu ; Jahel , affligé de dieu; Jaïel ., la vie de dieu ;
Israël, voyant dieu; Oviel, force de dieu; Raphaël ,
secours de dieu; JJriel, le feu de dieu.
Ainsi tout est étranger chez la nation juive, étran-
gère elle-même en Palestine; circoncision, cérémo-
nies , sacrifices , arche , chérubin , bouc Hazàzcl ;
baptême de justice, baptême simple, épreuves, devi«
nation, explication des. songes, enchantement des
serpens, rien ne venait de ce peuple; rien ne fut
inventé par lui.
Le, célèbre milord Bolingbrokc ne croit point du
?2 MOÏSE.
tout que Moïse ait existé : il croit voir dans le Penta-
teuque une foule de contradictions et de fautes do
chronologie et de géographie qui épouvantent, des
noms de plusieurs villes qui n'étaient pas encoro
bâties, des préceptes donnés aux rois, dans un temps
où non-seulement les Juifs n'avaient point de rois,
mais où il n'était pas probable qu'ils en eussent ja-
mais, puisqu'ils vivaient dans des déserts sous des
tentes à la manière des Arabes Bédouins,
Ce qui lui paraît surtout de la contradiction la
plus palpable, c'est le don de quarante-huit villes
avec leurs faubourgs fait aux lévites, dans un pays où
il n'y avait pas un seul village : c'est principalement
sur ces quarante-huit villes qu'il relance Abadie , et
qu'il a même la dureté de le traiter avec l'horreur et
le mépris d'un seigneur de la chambre haute et d'un
ministre d'état pour un petit prêtre étranger qui veut
faire le raisonneur.
Je prendrai la liberté de représenter au vicomte
de Bolingbroke, et à tous ceux qui pensent comme
lui, que non-seulement la nation juive a toujours cru
à l'existence de Moïse et à celle de ses livres, mais
que Jésus-Christ même lui a rendu témoignage. Les
quatre évangélistes, les Actes des apôtres la recon-
naissent; saint Matthieu dit expressément que Moïse
et Élie apparurent à Jésus-Christ sur la montagne,
pendant la nuit de la transfiguration, et saint Luc en
dit autant.
Jésus -Christ déclare dans saint Matthieu qu'il
n'est point venu pour abolir cette loi, mais pour l'ac-
complir. On renvoie souvent dans le nouveau Tes-
MOÏSE. ^3
tanient à la loi de Moïse et aux prophètes; l'église
entière a toujours cru le Pentateuque écrit par Moïse;
et de plus, de cinq cents sociétés différentes qui se
sont établies depuis si long-temps dans le christia-
nisme, aucune n'a jamais douté de l'existence de ce
grand prophète : il faut donc soumettre notre raison,
comme tant d'hommes ont soumis la leur.
Je sais fort bien que je ne gagnerai rien sur l'esprit
du vicomte ni de ses semblables. Ils sont trop per-
suadés que les livres juifs ne furent écrits que très-
tard, qu'ils ne furent écrits que pendant la captivité
des deux tribus qui restaient. Mais nous aurons la
consolation d'avoir l'église pour nous.
Si vous voulez vous instruire et vous amuser de
l'antiquité , lisez la vie de Moïse à l'article Apocryphes,
section 11.
Etf vain plusieurs savans ont cru que le Penta-
teuque ne peut avoir été écrit par Moïse, (c) Ils disent
(c) Est-il bien vrai qu'il y ait eu un Moïse? Si un homme
qui commandait à la nature entière eût existé chez les Égyp-
tiens, de si prodigieux événemens n'auraient-ils pas fait la par-
lie principale de l'histoire d'Egypte ? Sanchoniathon, Manethon,
Mégasthène, Hérodote n'en auraient-ils point parlé? Josèphe
l'historien a recueilli tous les témoignages possibles en faveur
des Juifs ; il n'ose dire qu'aucun des auteurs qu'il cite ait dit un
seul mot des miracles de Moïse. Quoi ! le Nil aura été changé en
sang ; un ange aura égorgé tous les premiers-nés dans l'Egypte ;
la mer se sera ouverte, ses eaux auront été suspendues à droite et
à gauche , et nul auteur n'en aura parlé î et les nations auront
oublié ces prodiges , et il n'y aura qu'un petit peuple d'esclaves
Dict. Pli. 7» 7
J 4 MOÏSE.
que par l'Écriture même il est avéré que le premier
exemplaire connu fut trouve du temps du roi Josias ,
et que cet unique exemplaire fut apporté au roi par
le secrétaire Saphan. Or entre Moïse et cette aventure
du secrétaire Saphan, il y a mille cent soixante-sept
années par le comput hébraïque. Car Dieu apparut à
Moïse dans le buisson ardent Tan du monde 22 1 3, et
le secrétaire Saphan publia le livre de la loi l'an du
monde 338o. Ce livre trouve sous Josias fut inconnu
jusqu'au retour de la captivité de Babylone; et il est
dit que ce fut Esdras, inspiré de Dieu, qui mit en
lumières toutes les saintes écritures.
Mais que ce soit Esdras ou un autre qui ait rédige
barbares qui nous aura conté ces histoires des milliers d'années
après l'événement !
Quel est donc ce Moïse inconnu à la terre entière jusqu'au
temps où un Ptolomée eut, dit-on, la curiosité de faire traduire
en grec les écrits des Juifs? Il y avait un grand nombre de siècles
que les fables orientales attribuaient à Bacchus tout ce que les
Juifs ont dit de Moïse. Bacchus avait passé la mer Rouge à pied
sec, Bacchus avait changé les eaux en sang, Bacchus avait jour-
nellement opéré des miracles avec sa verge ; tous ces faits étaient
chantés dans les orgies de Bacchus avant qu'on eût le moindre
commerce avec les Juifs, avant qu'on sût seulement si ce pauvre
peuple avait des livres. ]N 'est-il pas de la plus extrême vraisem-
blance que ce peuple si nouveau, si long-temps errant, si tard
conuu, établi si tard en Palestine , prit avec la langue phéni-
cienne les faites phéniciennes , sur lesquelles il enchérit encore f
ainsi que le font tous les imitateurs grossiers ? Un peuple si pau
vre, si ignorant, si étranger dans tous les arts, pouvait-il faire
autre chose que de copier ses voisins? Ne sait-on pas que jus-
qu'au nom d'Adonaï, d'Ihaho, d\E/oï, ouEloa, qui signifia
Dieu chez la nation juive, tout était phénicien ?
MOÏSE. JtD
ce livre , cela est absolument indifférent dès que îe
livre est inspiré. Il n'est point dit dans le Pentateuque
que Moïse en soit l'auteur; il serait donc permis de
l'attribuer à un autre homme à qui l'esprit divin l'aura
dicté, si l'église n avait pas d'ailieurs décidé que le
livre est de Moïse.
Quelques contradicteurs ajoutent qu'aucun pro-
phète n'a cité les livres du Pentateuque, qu il n'en est
question ni dans les Psaumes, ni dans les livres attri-
bués à Salomon, ni dans Jérémie, ni dans Isaie, ni
cnCui dans aucun livre canonique des Juifs. Les mol*
qui répondent à ceux de Genèse, Exode, Nombres,
Lévitique, Deutéronome, ne se trouvent dans aucun
autre écrit reconnu par eux pour authentique.
D'autres plus hardis ont fait les questions sui-
vantes.
i°. En quelle langue Moïse aurait-il écrit dans un
désert sauvage? Ce ne pouvait être qu'en égyptien;
car par ce livre même on voit que Moïse et tout son
peuple étaient nés en Egypte. Il est probable qu'ils
ne parlaient pas d'autre langue. Les Egyptiens m se
servaient pas encore du papyros; on gravait des hié-
roglyphes sur le marbre ou sur le bois. Il est même
dit que les tables des commandemens furent gravées
sur des pierres polies, ce qui demandait des efforts et
un temps prodigieux.
2°. Est-il vraisemblable que dans un désert où le
peuple JuiÇ n'avait ni cordonnier ni tailleur, et où le
Dieu de l'univers était obligé de faire un miracle
continuel pour conserver [es vieux habits et les vieux
souliers des Juifs, il se soit trouvé des hommes assez
?0 Moi SE.
habiles pour graver les cinq livres du Pentateucjue
sur le marbre ou sur le bois? On dira qu'on trouva
bien des ouvriers qui firent un veau d'or en une nuit,
et qui réduisirent ensuite l'or en poudre, opération
impossible à la chimie ordinaire non encore in-
ventée; qui construisirent le tabernacle, qui l'or-
nèrent de trente-quatre colonnes d'airain avec des
chapiteaux d'argent, qui ourdirent et qui brodèrent
des voiles de lin, d'hyacinthe, de pourpre et d'écar-
lalc; mais cela même fortifie l'opinion des contra-
dicteurs. Ils répondent qu'il n'est pas possible que,
dans un désert où l'on manquait de tout, on ait fait
des ouvrages si recherchés; qu'il aurait fallu com-
mencer par faire des souliers et des tuniques; que
ceux qui manquent du nécessaire ne donnent point
dans le luxe; et que c'est une contradiction évidente
de dire qu'il y ait eu des fondeurs, des graveurs, des
brodeurs, quand on n'avait ni habits ni pain.
3°. Si Moïse avait écrit le premier chapitre de la
Genèse, aurait-il été défendu à tous les jeunes gens
de lire ce premier chapitre? aurait-on porté si peu
de respect au législateur ? Si c'était Moïse qui eût
dit que Dieu punit l'iniquité des pères jusqu'à la qua-
trième génération, Ëzéchiel aurait-il osé dire le con-
traire ?
4°. Si Moïse avait écrit le Lévilique, aurait-il pu
se contredire dans le Dcutéronome? Le Lévitique
défend d'épouser la femme de son frère, le Dcutéro-
nome l'ordonne.
5°. Moïse aurait-il parlé dans son livre de villes
qui n'existaient pas de son temps? Aurait-il dit que
moïse. 77
des villes qui étaient pour lui à l'orient du Jourdain,
étaient à l'occident?
6°. Aurait-il assigné quarante-huit villes aux le'-
vites dans un pays où il n'y a jamais eu dix villes , et
dans un désert où il a toujours erré sans avoir une
maison ?
7°. Aurait-il prescrit des règles pour les rois juifs,
tandis que non -seulement il n'y avait point de rois
chez ce peuple , mais qu'ils étaient en horreur , et
qu'il n'était pas probable qu'il n'y en eût jamais ?
Quoi ! Moïse aurait donné des préceptes pour la con-
duite des rois qui ne vinrent qu'environ cinq cents
années après lui, et il n'aurait rien dit pour les juges
et les pontifes qui lui succédèrent! Cette réflexion ne
conduit-elle pas à croire que le Pentateuque a été
composé du temps des rois, et que les cérémonies
instituées par Moïse n'avaient été qu'une tradition.
8°. Se pourrait-il faire qu'il eût dit aux Juifs : Je
vous ai fait sortir au nombre de six cent mille com-
battons de la terre d'Egypte , sous la protection de
votre Dieu ? Les Juifs ne lui auraient-ils pas répondu :
Il faut que vous ayez été bien timide pour ne nous pas
mener contre le Pharaon d'Egypte ; il ne pouvait pas
nous opposer une armée de deux cent mille hommes.
Jamais l'Egypte n'a eu tant de soldats sur pied ; nous
l'aurions vaincu sans peine, nous serions les maîtres
de son pays? Quoi! le dieu qui vous parle a égorgé
pour nous faire plaisir tous les premiers-nés d'Egypte;
et, s'il y a dans ce pays-là trois cent mille familles,
cela fait trois cent mille hommes morts en une nuit
pour nous venger; et vous n'avez pas secondé votre
jS ?.JOÎSE.
dieu! et vous ne nous avez pas donné ce pays fertile
que rien ne pouvait défendre ? vous nous avez fait
sortir de l'Egypte en larrons et en lâches, pour nous
faire périr dans des déserts, enlre les précipices et
les montagnes ! Vous pouviez nous conduire au moins
par le droit chemin dans celle terre de Canaan sur
laquelle nous n'avons nul droit, que vous nous avez
promise , et dans laquelle nous n'avons pu encore
entrer.
Il était nature] que de la terre de Gessen nous mar-
chassions vers Tyr et Sidon le long de la Méditer-
ranée; mais vous nous faites passer l'isthme de Suez
presque tout entier; vous nous faites rentrer eu
Egypte, remonter jusque par-delà Memphis, et nous
nous trouvons à Béel-Sephon, au bord de la nier
Rouge, tournant le dos à la terre de Canaan, ayant
marché quatre-vingts lieues dans, cette Egypte que
nous voulions éviter; et enfin près de périr entre la
mer et. l'armée de Pharaon !
Si vous aviez voulu nous livrer à nos ennemis,
auriez-vous pris une autre route et d'autres mesures ?
Dieu nous a sauvés par un miracle, dites-vous; la
mer s?est ouverte pour nous laisser passer ; mais après
une telle faveur fallait-il nous faire mourir de faim et
de fatigue dans les déserts horribles d 'Et tan , de
Cadès-Barné, de Mara, d'Élim , d'Oreb et de Sinaï?
Tous nos pères ont péri dans ces solitudes affreuses,
et vous venez dire au bout de quarante ans que Dieu
a eu un soin particulier de nos pères!
\oiia ce que ces Juifs murmurateurs, ces enfit-iif
injustes de Juifs vagabonds, morts dans les déserts,
moïse. 79
auraient pu dire à Moïse, s'il leur avait lu l'Exode et
la Gvncse. Et que n'auraient-ils pas dû dire et faire à
l'article du veau d'or? Quoi! vous osez nous conter
que votre frère fit un veau pour nos pères , quand
vous étiez avec Dieu sur la montagne ; vous qui tantôt
nous dites que vous avez parlé avec Dieu face à face,
el tantôt que vous n'avez pu le voir que par derrière !
Mais enfin , vous étiez avec ce Dieu , et votre frère
jette en fonte un veau d'or en un seul jour, et nous le
donne pour l'adorer; et, au lieu de punir votre in-
digne frère, vous le faites notre pontife, et vous or-
donnez à vos lévites d'égorger vingt -trois mille
hommes de votre peuple; nos pères l'auraient- ils
souffert, se seraient-ils laissé assommer comme des
victimes par des prêtres sanguinaires ? Vous nous
dites que, non content de cette boucherie incroyable,
vous avez fait encore massacrer vingt-quatre mille
de vos pauvres suivans , parce que l'un d'eux avait
couché avec une Madianite; tandis que vous-même
avez épousé une Madianite ; et vous ajoutez que vous
êtes le plus doux de tous les hommes! Encore quel-
ques actions de cette douceur, et il ne serait plus
resté personne.
Non , si vous aviez été capable d'une telle cruauté ,
si vous aviez pu l'exercer, vous seriez le plus barbare
de tous les hommes, et tous les supplices ne suffi-
raient pas pour expier un si étrange crime.
Ce sont la à peu près les objections que font les
savans à ceux qui pensent que Moïse est Fauteur du
Pen'ateuque. Mais on leur répond que les voies de
Dieu ne sont pas celles des hommes, que Dieu a
&0 MOÏSE.
éprouvé, conduit et abandonné son peuple par une
sagesse qui nous est inconnue ; que les Juifs eux-
mêmes, depuis plus de deux mille ans, ont cru que
Moïse est Fauteur de ces livres ; que l'église qui a
succédé à la synagogue, et qui est infaillible comme
elle, a décidé ce point de controverse , et que les sa-
vans doivent se taire quand l'église parle.
section m (i).
On ne peut douter qu'il n'y ait eu un Moïse légis-
lateur du peuple juif. On examinera ici son histoire
suivant les seules règles de la critique ; le divin n'est
pas soumis à l'examen. Il faut donc se borner au pro-
bable; les hommes ne peuvent juger qu'en hommes.
Il est d'abord très -naturel et très -probable qu'une
nation arabe ait habité sur les confins de l'Egypte ,
du côté de l'Arabie Déserte, qu'elle ait été tributaire
ou esclave des rois égyptiens , et qu'ensuite elle ait
cherché à s'établir ailleurs; mais ce que la raison
seule ne saurait admettre , c'est que cette nation ,
composée de soixante et dix personnes tout au plus
du temps de Joseph, se fût accrue en deux cent
quinze ans, depuis Joseph jusqu'à Moïse, au nombre
de six cent mille combattans , selon le livre de
1 Exode ; car ces six cent mille hommes en état de
porter les armes supposent une multitude d'environ
deux millions, en comptant les vieillards , les femmes
(i) Cette troisième section est tirée du manuscrit dont nous
avons parle dans l'avertissement. Nous avons cru devoir conser-
ver cet article, quoiqu'il se trouve en paitie dans les précédcD».
MOÏSE. 8l
et les enfans. Il n'est certainement pas dans le cours
de la nature qu'une colonie de soixante et dix per-
sonnes, tant mâles que femelles, ait pu produire
en deux siècles deux millions d'habitans. Les calculs
faits sur cette progression par des hommes très-peu
versés dans les choses de ce monde, sont démentis
par l'expérience de toutes les nations et de tous les
temps. On ne fait pas, comme on a dit, des enfans
d'un trait de plume. Songe-t-on bien qu'à ce compte
une peuplade de dix mille personnes en deux cents
ans produirait beaucoup plus d'habitans que le globe
de la terre n'eu peut nourrir?
Il n'est pas plus probable que ces six cent mille
combattans favorisés par le maître de la nature, qui
fesait pour eux tant de prodiges, se fussent bornés a
errer dans les déserts où ils moururent, au lieu de
chercher à s'emparer de la fertile Egypte.
Ces premières règles d'une critique humaine et
raisonnable établies, il faut convenir qu'il est très-
vraisemblable que Moïse ait conduit hors des confins
de l'Egypte une petite peuplade. Il y avait chez les
Egyptiens une ancienne tradition rapportée par Plu-
tarque dans son traité (VIsis et à'Osiris, que Tiphon,
père de Jérossalaïm et de Juddecus, s'était enfui
d'Egypte sur un âne. Il est clair, par ce passage, que
les ancêtres des Juifs, habitans de Jérusalem, passaient
pour avoir été des fugitifs de l'Egypte. Une tradition
non moins ancienne, et plus répandue, est que les
Juifs avaient été chassés de l'Egypte , soit comme une
troupe de brigands indisciplinables, soit comme une
peuplade infectée par la lèpre. Cette double accusa
82 MOÏSE.
tion lirait sa vraisemblance de la terre morne de Gesse n
qu'ils avaient habitée, terre voisine des Arabes vaga-
bonds, et où la maladie de la lèpre, particulière aux
Arabes, devait être commune. Il paraît, par l'Écriture
même, que ce peuple était sorti d'Egypte maigre lui.
Le dix -septième chapitre du Deutéronome défend
aux rois de songer à ramener les Juifs en Egypte.
La conformité de plusieurs coutumes égyptiennes
et juives fortifie encore l'opinion que ce peuple était
une colonie égyptienne, et ce qui lui donne un nou-
veau degré de probabilité, c'est la fêle de la pàque ,
c'est-à-dire, de la fuite ou du passage, instituée en
mémoire de leur évasion. Cette fête seule ne serait
pas une preuve, car il y a eu chez tous les peuples
des solennités établies pour célébrer des événemens
fabuleux et incroyables; telles étaient la plupart des
fêtes des Grecs et des Romains, mais une fuite d'un
pays dans un autre n'a rien que de très -commun, et
se concilie la créance. La preuve tirée de cette fête
de la pâque reçoit encore une force nouvelle par
celle des tabernacles en mémoire du temps où les
Juifs habitaient les déserts au sortir de l'Egypte. Ce s
vraisemblances, réunies avec tant d'autres, prouvent
qu'en effet une colonie sortie d'Egypte s'établit enfin
pour quelque temps dans la Palestine.
Presque tout le reste est d'un genre si merveilleux
que la sagacité humaine n'y a plus de prise. Tout ce
qu'on peut faire , c'est de rechercher en quel temps
l'histoire de celte fuite, c'est-à-dire, le livre de l'Exode
a pu cire écrit, et de démêler les opinions qui ré-
gnaient alors , opinions dont la preuve est dans ce
MOÏSE. 8
livre même comparé avec les anciens usages des na-
tions.
A l'égard des livres attribués à Moïse, les règles
les plus communes de la critique ne permettent pas
de croire qu'il en soit l'auteur.
i°. Tl n'y a pas d'apparence qu'il eût appelé les
endroits dont il parle de noms qui ne leur furent im-
posés que long-iemps après. Il est fait mention dans
ce livre des villes de Jaïr, et tout le monde convient
qu'elles ne furent ainsi nommées que long- temps
après la mort de Moïse ; il y est parlé du pays de Dan,
et la tribu de Dan n'avait pas encore donné son nom
à ce pays dont elle n'était pas la maîtresse.
2°. Comment Moïse aurait - il cité le livre des
guerres du Seigneur, quand ces guerres et ce livre
perdu lui sont postérieurs ?
3°. Comment Moïse aurait -il parlé de la défaite
prétendue d'un géant nommé Og , roi de Bazan ,
vaincu dans le désert la dernière année de son gou-
vernement? et comment aurait -il ajouté qu'on voit
encore son lit de fer de neuf coudées dans Rabath ?
Cette ville de Rabath était la capitale des Ammonites;
les Hébreux n'avaient point encore pénétré dans ce
pays : n'est-il pas apparent qu'un tel passage est d'un
écrivain postérieur que son inadvertance trahit. Il
veut apporter en témoignage de la victoire remportée
sur un géant, le lit qu'on disait être encore à Rabath,
et il oublie qu'il fait parler Moïse.
4°. Comment Moïse aurait-il appelé villes au delà
du Jourdain les villes qui, à son égard, étaient en
deçà? N'est-il point palpable que le livre qu'on lui
84 moïse.
attribue fut écrit long -temps après que les Israélites
eurent passé cette petite rivière du Jourdain, qu'ils
ne passèrent jamais sous sa conduite ?
5°. Est-il bien vraisemblable que Moise ait dit à son
peuple que, dans la dernière année de son gouverne-
ment, il a pris dans le petit canton d'Argob, pays
stérile et affreux de l'Arabie Pétrée , soixante grandes
villes entourées de bautes murailles fortifiées, sans
compter un nombre infini de villes ouvertes ? N'est-il
pas de la plus grande probabilité que ces exagéra-
tions furent écrites dans la suite par un homme qui
voulait flatter une nation grossière ?
6°. Il est encore moins vraisemblable que Moïse
ait rapporté les miracles dont cette histoire est rem-
plie ?
On peut bien persuader à un peuple heureux et
victorieux que Dieu a combattu pour lui; mais il n'est
pas dans la nature humaine qu'un peuple croie avoir
vu cent miracles en sa faveur, quand tous ces prodi-
ges n'aboutissent qu'à le faire périr dans un désert.
Examinons quelques miracles rapportés dans l'Exode.
7°. Il paraît contradictoire et injurieux à l'essence
divine que, Dieu s'étant formé un peuple pour être le
gcul dépositaire de ses lois, et pour dominer sur
toutes les nations, il envoie un homme de ce peuple
demander au roi son oppresseur la permission d'aller
sacrifier à son dieu dans le désert, afin que ce peuple
puisse s'enfuir sous le prétexte de oe sacrifice ? Nos
idées communes ne peuvent qu'attacher une idée de
bassesse et de fourberie à ce manège, loin d'y recon-
naître la majesté et la puissance de l'Etre suprême.
MOÏSE. 85
Quand nous lisons immédiatement après que Moïse
change devant le roi sa baguette en serpent et toutes
les eaux du royaume en sang, qu'il fait naître des
grenouilles qui couvrent la terre, qu'il change en
poux toute la poussière, quil remplit les airs d in-
sectes ailés venimeux, qu'il frappe tous les hommes
el tous les animaux du pays d'affreux ulcères, qu'il
appelle la grêle, les tempêtes et le tonnerre pour rui-
ner toute la contrée, qu'il la couvre de sauterelles;
qu'il la plonge dans des ténèbres palpables pendant
trois jours, qu'enfin un ange exterminateur frappe de
mort tous les pïemiers-nés des hommes et des ani-
maux d'Egypte, à commencer par le fils du roi ;
quand nous voyons ensuite ce peuple marchant à
travers les flots de la mer Rouge suspendus en mon-
tagnes d'eau à droite et à gauche , et retombant
ensuite sur l'armée de Pharaon qu'ils engloutissent;
lors, dis-je, qu'on lit tous ces miracles, la première
idée qui vient à l'esprit, c'est de dire : Ce peuple pour
qui Dieu a fait des choses si étonnantes va sans doute
être le maître de l'univers. Mais non, le fruit de tant
de merveilles est de souffrir la disette et la faim dans
des sables arides; et, de prodige en prodige, tout
meurt avant d'avoir vu le petit coin de terre où leurs
descendans s'établissent ensuite pour quelques an-
nées. Il est pardonnable sans doute de ne pas croire
cette foule de merveilles dont la moindre révolte la
raison.
Cette raison abandonnée à elle-même ne peut se
persuader que Moïse ait écrit des choses si étranges,
Comment peut-on faire accroire à une génération
Diet. Ph. 7. 8
86 MOÏSE.
tant de miracles inutilement faits pour elle, et tous
ceux qu'on dit opérés dans le désert? Quel person-
nage fait-on jouer à la Divinité, de l'employer à con-
server les habits et les souliers de ce peuple pendant
quarante ans, après avoir armé en leur faveur toute
la nature !
Il est donc très-naturel de penser que toute cette
histoire prodigieuse fut écrite long - temps après
Moïse, comme les romans de Charlemagne furent
forgés trois siècles après lui, et comme les origines
de toutes les nations ont été écrites dans des temps
où ces origines perdues de vue laissaient à l'imagina-
tion la liberté d'inventer. Plus un peuple est grossier
et malheureux, plus il cherche à relever son ancienne
histoire, et quel peuple a été plus long-temps misé-
rable et barbare que le peuple juif.
Il n'est pas à croire que, lorsqu'ils n'avaient pas de
quoi se faire des souliers dans leurs déserts, sous la
domination de Moïse, on fût chez eux fort curieux
d'écrire. On doit présumer que les malheureux nés
dans ces déserts ne reçurent pas une éducation bien
brillante, et que la nation ne commença à lire et à
écrire que lorsqu'elle eut quelque commerce avec les
Phéniciens. C'est probablement dans les commen-
cemens de la monarchie que les Juifs qui se sentirent
quelque génie mirent par écrit le Pentateuque, et
ajustèrent comme ils purent leurs traditions. Aurait-
on fait recommander par Moïse aux rois do lire et
d'écrire même sa loi, dans le temps qu'il n'y avait pas
encore de rois? n'est-il pas probable que le dix-
septième chapitre du Deutérouome est fait pour mo-
MOÏSE, 87
dérer le pouvoir de la royauté, et qu'il fut écrit par
les prêtres du temps de Saûl?
C'est vraisemblablement à cette époque qu'il faut
placer la rédaction du Pentateuque. Les fréquens es-
clavages que ce peuple avait subis ne semblent pas
propres à établir la littérature dans une nation , et à
rendre les livres fort communs j et plus ces livres
furent rares dans les commencemens, plus les auteuis
s'enhardirent à les remplir de prodiges.
Le Pentateuque attribué à Moïse est très-ancien ,
sans doute, s'il est rédigé du temps de Saul et de
Samuel; c'est environ vers le temps de la guerre de
Troie, et c'est un des plus curieux monumens de la
manière de penser des hommes de ce temps-là. On
voit que toutes les nations connues étaient amou-
reuses des prodiges à proportion de leur ignorance.
Tout se fesait alors par le ministère céleste, en
Egypte, en Phrygie, en Grèce, en Asie.
Les auteurs du Pentateuque donnent à entendre
que chaque nation a ses dieux, et que ces dieux ont,
à peu de chose près, un égal pouvoir.
Si Moïse change au nom de son dieu sa verge en
serpent, les prêtres de Pharaon en font autant : s'il
change toutes les eaux de l'Egypte en sang, jusqu'à
celles qui était dans les vases, les prêtres font sur-le-
champ le même prodige sans qu'on puisse concevoir
sur quelles eaux ces prêtres opéraient cette métamor-
phose, à moins qu'ils n'eussent créé de nouvelles
eaux exprès. L'écrivain juif aime encore mieux être
réduit nécessairement à cette absurdité, que de lais-
ser douter que les dieux d'Egypte n'eussent pas le
83 MOÏSE.
pouvoir de changer l'eau en sang aussi-Lien que le
Dieu de Jacob.
Mais quand celui-ci vient à remplir de poifx toute
la terre d'Egypte, à changer en poux toute la pous-
sière, alors parait sa supériorité tout entière, les
mages ne peuvent «limiter, et on fait parler ainsi le
dieu des Juifs : « Pharaon saura que rien n'est sem-
blable à moi. » Ces paroles qu'on met dans sa bouche
marquent un être qui se croit seulement plus puissant
que ses rivaux : il a été égalé dans la métamorphose
d'une* verge en serpent, et dans celle des eaux en
sang, mais il gagne la partie sur l'article des poux et
sur les suivans.
Cette idée de la puissance surnaturelle des préires
de tous les pays est marquée dans plusieurs endroits
de l'Écriture. Quand Baîaam3 prêtre du petit état
d'un roitelet nommé Balac, au milieu des déserts, est
près de maudire les Juifs, leur dieu apparaît à ce
prêtre pour l'en empêcher. Tl semble que la malédic-
tion de Balaam fût très à craindre. Ce n'est pas même
assez pour contenir ce prêtre que Dieu lui ait parlé ,
il envoie devant lui un ange avec une épée, et lui fait
encore parler par son ânesse. Toutes ces précautions
prouvent certainement l'opinion où Ton était que la
malédiction d'un prêtre, quel qu'il Ait, entraînait des
clicts funestes.
Cette idée d'un dieu supérieur "seulement aux
autres dieux, quoiqu'il eût fait le ciel et la terre, était
tellement enracinée dans toutes les têtes, que Salo-
mon, dans sa dernière prière, s'écrie : «O mon Dieu,
il n'y a aucun autre dieu semblable à toi. sur la terre.
M OISE, 89
ni dans le ciei. » C'est, cette opinion qui rendait les
Juifs si crédules sur tous les sortilèges, sur tous les
enchantemens des autres nations. C'est ce qui donna
lieu à l'histoire de la pythonisse d'Endor, qui eut le
pouvoir d'évoquer l'ombre de Samuel. Chaque peuple
eut ses prodiges et ses oracles, et il ne vint même
dans l'esprit d'aucune nation de douter des miracles
e^ des prophéties des autres. On se contentait de leur
opposer de pareilles armes, il semblait que les prêtres,
en niant les prodiges des nations voisines, eussent
craint de décréditer les leurs. Cette espèce de théo-
logie prévalut long-temps dans toute la terre.
Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans le détail de
tout ce qui est écrit sur Moïse. On parle de ses lois
en plus d'un endroit de cet ouvrage. On se bornera
ici à remarquer combien on est étonné de voir un
législateur inspiré de Dieu, un prophète qui fait par-
ler Dieu même, et qui ne propose point aux hommes
une vie à venir. Il n'y a point un seul mot dans le
Lévitique qui puisse faire soupçonner l'immortalité
de Pâme. On répond à cette accablante difficulté que
Dieu se proportionnait à la grossièreté des Juifs .Quelle
misérable réponse! c'était à Dieu à élever les Juifs
jusqu'aux connaissances nécessaires, ce n'était pas à
lui à se rabaisser jusqu'à eux. Si rame est immortelle,
s'il est des récompenses et des peines dans une autre
vie, il est nécessaire que les hommes en soient in-
struits. Si Dieu parle , il faut qu'il les informe de ce
dogme fondamental. Quel législateur et quel dieu
que celui qui ne propose a son peuple que du vin, de
1 huile et du lait! quel dieu qui encourage toujours
8:
90 MONDE.
ses croyans comme un chef de brigands encourage
sa troupe par l'espérance de la rapine! 11 est bien par-
donnable, encore une fois, à la raison humaine de ne
voir dans une telle histoire que la grossièreté barbare
des premiers temps d'un peuple sauvage. L'homme,
quoi qu'il fasse, ne peut raisonner autrement : mais,
si Dieu en effet est l'auteur du Pentateuque , il faut se
soumettre sans raisonner.
MONDE.
Bu meilleur des mondes -possibles.
En courant de tous côtés pour mlnstruire, je ren-
contrai un jour des disciples de Platon. Venez avec
nous , me dit l'un d'eux; vous êtes dans le meilleur
des mondes; nous avons bien surpassé notre maître.
Il n'y avait de son temps que cinq mondes possibles,
parce qu'il ny a que cinq corps réguliers; mais ac-
tuellement qu'il y a une infinité d'univers possibles,
Dieu a choisi le meilleur; venez, et vous vous en
trouverez bien. Je lui répondis humblement : Les
mondes que Dicupouvait créer étaient ou meilleurs,
ou parfaitement égaux, ou pires; il ne pouvait pren-
dre le pire; ceux qui étaient égaux, supposé qu'il y
en eût, ne valaient pas la préférence, ils étaient en-
tièrement les mêmes : on n'a pu choisir entre eux ;
prendre Pun, c'est prendre l'autre. Il était donc im-
possible qu'il ne prît pas le meilleur. Mais comment
les autres étaient-ils possibles, quand il était impos-
sible qu'ils existassent?
Il me fit de très-belles distinctions, assurant tou-
MONDE. 91
jours j sans s'entendre, que ce monde-ci est le meil-
leur de tous les mondes réellement impossibles. Mais
me sentant alors tourmenté de la pierre, et souffrant
des douleurs insupportables, les citoyens du meilleur
des mondes me conduisirent à l'hôpital voisin. Che-
min fesant, deux de ces bienheureux habitans furent
enlevés par des créatures leurs semblables : on les
chargea de fers,lun pour quelques dettes, l'autre
sur un simple soupçon. Je ne sais pas si je fus conduit
dans le meilleur des hôpitaux possibles, mais je fus
entassé avec deux ou trois mille misérables qui souf-
fraient comme moi. Il y avait ià plusieurs défenseurs
de la patrie qui m'apprirent qu'ils avaient été trépa-
nés et disséqués vivans, qu'on leur avait coupé des
bras, des jambes, et que plusieurs milliers de leurs
généreux compatriotes avaient été massacrés dans
l'une des trente batailles données dans la dernière
guerre, qui est environ la cent millième guerre depuis
que nous connaissons des guerres. On voyait aussi
dans cette maison environ mille personnes des deux
sexes qui ressemblaient à des spectres hideux, et qu'on
frottait d'un certain métal, parce qu'ils avaient suivi
la loi de la nature, et parce que ïa nature avait, je ne
sais comment, pris la précaution d'empoisonner en
eux la source de la vie. Je remerciai mes deux con-
ducteurs.
Quand on m'eut plongé un fer bien tranchant dans
la vessie, et qu'on eut tiré quelques pierres de cette
carrière; quand je fus guéri, et qu'il ne me resta plus
que quelques incommodités douloureuses pour le
reste de mes jours, je fis mes représentations à mes
<)9, MONDE.
guides; je pris la liberté de leur dire qu'il y avait du
bon dans ce monde, puisqu'on m avait tiré quatre
cailloux du sein de mes entrailles déchirées, mais
que j'aurais encore mieux aimé que les vessies eussent
été des lanternes, que non pas qu'elles fussent des
carrières. Je leur parlai des calamités et des crimes
innombrables qui couvrent cet excellent monde, le
plus intrépide d'entre eux, qui était un Allemand,
mon compatriote, m'apprit que tout cela n'est qu'une
bagatelle.
Ce fut , dit-il , une grande faveur du ciel envers le
genre humain, que Tarquin violât Lucrèce, et que
Lucrèce se poignardât, parce qu'on chassa les tyrans,
et que le viol, le suicide et la guerre établirent une
république qui fit le bonheur des peuples conquis.
J;eus peine a convenir de ce bonheur. Je ne courus
pas d'abord quelle était la félicité des Gaulois et des
Espagnols, dont on dit que César fit périr trois mil-
lions. Les dévastations et les rapines me parurent
aussi quelque chose de désagréable. Mais le défen-
seur de l'optimisme n'en démordit point; il me disait
toujours comme le geôlier de don Carlos : « Paix,
paix, c'est pour votre bien. » Enfin, étant poussé à
bout, il me dit qu'il ne fallait pas prendre garde à ce
globule de la terre, où tout va de travers; mais que
dans l'étoile de Sirius, dans Orion, dans l'œil du
Taureau et ailleurs , tout est parfait. Allons-y donc,
lui dis-je.
Un petit théologien me tira alors par le bras; il
me confia que ces gens-là étaient des rêveurs; qu'il
n'était point du tout nécessaire qu'il y eut du mal sur
MONSTRES. 93
la terre , qu'elle avait été formée exprès pour qu'il n'y
eût jamais que du bien; et, pour vous le prouver, sa-
chez que les choses se passèrent ainsi autrefois pen-
dant dix ou douze jours. Hélas! lui répondis-je, c'est
bien dommage, mon révérend père, que cela n'ait
pas continué.
MONSTRES.
Il est plus difficile qu'on ne pense de définir les
monstres. Donnerons - nous ce nom à un animal
énorme , à un poisson , à un serpent de quinze pieds
de long ? mais il y en a de vingt , de trente pieds , au-
près desquels les premiers seraient peu de chose.
Il y a des monstres par défaut. Mais si les quatre
petits doigts des pieds et des mains manquent à un
homme bien fait, et d'une figure gracieuse, sera-t-ii
un monstre? Les dents lui sont plus nécessaires. J'ai
vu homme né sans aucune dent ; il était d'ailleurs
Irès-agréable. La privation des organes de la généra-
tion , bien plus nécessaire encore , ne constituent
point un animal monstrueux.
Il y a les monstres par excès; mais ceux qui ont
six doigts, le croupion allongé en forme de petite
queue, trois testicules, deux orifices à la verge, ne
sont pas réputés monstres.
La troisième espèce est de ceux qui auraient des
membres d'autres animaux, comme un lion avec des
ailes d'autruche , un serpent avec des ailes d'aigle,
tel que le griffon et Fixion des Juifs. Mais toutes les
chauve-souris sont pourvues d'ailes; les poissons
volans en ont, et ne sont point des monstres. '
94 MONSTRES.
Réservons donc ce nom pour les animaux dont les
difformités nous font horreur.
Le premier nègre pourtant fut un monstre pour les
femmes blanches , et la première de nos beautés fut
UU monstre aux yeux des nègres.
Si Polyphème et les cyclopes avaient existé , les
gens qui portaient des yeux aux deux côtés de la
racine du nez, auraient été déclarés monstres dans
l'île de Lipari et dans le voisinage de TEtna.
J'ai vu une femme à la foire qui avait quatre ma-
melles et une queue de vache à la poitrine. Elle était
monstre sans difficulté quand elle laissait voir sa
gorge, et femme de mise quand elle la cachait.
Les centaures , les minotaures auraient été des
monstres , mais de beaux monstres. Surtout un corps
de cheval bien proportionné, qui aurait servi de base
à la partie supérieure d'un homme, aurait été un
chef-d'œuvre sur la terre; ainsi que nous nous figu-
rons comme des chefs-d'œuvre du ciel, ces esprits
que nous appelons anges , et que nous peignons , que
nous sculptons dans nos églises, tantôt ornés de deux
ailes, tantôt de quatre, et môme de six.
Nous avons déjà demandé avec le sage Locke
quelle est la borne entre la figure humaine et l'ani-
male, quel est le point de monstruosité auquel il
faut se fixer pour ne pas baptiser un enfant, pour ne
le pas compter de notre espèce, pour ne lui pas ac-
corder une âme. Nous avons vu que cette borne est
aussi difficile à poser qu'il est difficile de savoir ce que
c'est qu'une âme, car il n'y a que les théologiens qui
le sachent.
MONSTRES. g5
Pourquoi les satyres que vit saint Jérôme , nés do
filles et de singes, auraient-ils été réputés monstres?
ce se seraient-ils pas crus au contraire mieux par-
tagés que nous? n'auraient-ils pas eu plus de force
et plus d'agilité? ne se géraient -ils pas moqué de
notre espèce, à qui la- cruelle nature a refusé des vê-
temens et des queues? Un mulet né de deux espèces
différentes, un jumart fils d'un taureau et d'une ju-
~ment, un tarin né, dit-on, d'un serin et d'une linote,
lie sont point des monstres.
Mais comment les mulets , les jumarts , ïes ta-
rins, etc., qui sont engendrés, n'engendrent-ils point?
et comment les séministes, les ovistes, les animal-
culistes expliquent-ils la formation de ces métis?
Je vous répondrai qu'ils ne l'expliquent point du
tout. Les séministes n'ont jamais connu la façon dont
(a semence d'un âne ne communique à son mulet que
ses oreilles et un peu de son derrière. Les ovistes ne
font comprendre, ni ne comprennent par quel art
une jument peut avoir dans son ceuf autre chose
qu'un cheval. Et les animalculistes ne voient point
comment un petit embryon d'âne vient mettre ses
oreilles dans une matrice de cavale.
Celui qui, dans sa Vénus physique, prétendit que
tous les animaux et tou$ les monstres se formaient
par attraction , réussit encore moins que les autres à
rendre raison de ces phénomènes si communs et si
surprcnans.
Hélas! mes amis, nul de vous ne sait comment il
fait des enfans; vous ignorez les secrets de la nature
C)G MONTAGNE.
dans l'homme, et vous voulez les deviner dans le
mulet !
À toute force vous pourrez dire d'un monstre par
défaut : Toute la semence nécessaire n'est pas par-
venue à sa place, ou bien^le petit ver spermalique a
perdu quelque chose de sa substance, ou bien l'œuf
s'est froissé. Vous pourrez, sur un monstre par excès,
imaginer que quelques parties superflues du sperme
ont surabondé, que de deux vers spermatiques réunis,
l'un n'a pu animer qu'un membre de l'animal, et que
ce membre est resté de subrogation; que deux œufs
se sont mêlés, et qu'un de ces œufs n'a produit qu'un
membre, lequel s'est joint au corps de l'autre.
Mais que direz-vous de tant de monstruosités par
addition de parties animales étrangères? comment
expliquerez-vous une écrevisse sur le cou d'une fdle?
une queue de rat sur une cuisse, et surtout les quatre
pis de vache avec la queue qu'on a vus à la foire
Saint-Germain? vous serez réduits à supposer que la
mère de cette femme était de la famille de Pasipbaé.
Allons, courage, disons ensemble : Que aais-jû
MONTAGNE.
C'est une fable bien ancienne, bien universelle,
que celle de la montagne qui, ayant effrayé tout le
pays par ses clameurs en travail d'enfant, fut sifflée
de tous les assistans quand elle ne mit au monde
qu'une souris. Le parterre n'était pas philosophe. Les
siîïleurs devaient admirer. Il était aussi beau à la
montagne d'accoucher d'une souris , qu'A la souris
d'accoucher d'une montagne. Un rocher qui produit
MORALE. 97
Un rat est quelque chose de très-prodigieux; et ja-
mais la terre n'a vu rien qui approche d'un tel mi"
racle. Tous les globes de l'univers ensemble ne pour*
raient pas faire naître une mouche. Là où le vulgaire
rit, le philosophe admire; et il rit où le vulgaire
ouvre de grands yeux stupides d'étonnement.
MORALE.
Bavards prédicateurs , extravagans controver-
sistes, tâchez de vous souvenir que votre maître n'a
jamais annoncé que le sacrement était le signe visible
d'une chose invisible ; il n'a jamais admis quatre
vertus cardinales et trois théologales ; il n'a jamaii
examiné si sa mère était venue au monde maculée ou
immaculée ; il n'a jamais dit que les petits enfans qui
mouraient sans baptême seraient damnés. Cessez de
lui faire dire des choses auxquelles il ne pensa poiDt.
Il a dit; selon la vérité aussi ancienne que le monde :
Aimez Dieu et votre prochain; tenez-vous-en là, mi-
sérables ergoteurs, prêchez la morale et rien de plus.
Mais observez-la, cette morale; que les tribunaux ne
retentissent plus de vos procès; n?arrachez plus paf
la griffe d'un procureur un peu de farine à la bouche
de la veuve et de l'orphelin. Ne disputez plus un petit
bénéficeavec la même fureur qu'on disputa la papauté
dans le grand schisme d'occident. Moines, ne mettes
plus (autant qu'il est en vous) l'univers à contribution \
et alors uous pourrons vous croire.
Je viens de lire ces mots dans une déclamation eit
quatorze volumes $ intitulée ; Histoire du Bac-llmpire*
Piet. vfc. 7. q
98 MORALE.
Les chrétiens avaient une morale; mais les païens riert
avaient point
Ah! M. Le Beau, auteur de ces quatorze volumes,
où avez-vous pris cette sottise? eh! qu'est-ce donc
que la morale de Socrate, de Zaleucus, de Charon-
das , de Cicéron , d'Épictète , de Marc-Antonin ?
Il n'y a qu'une morale, M. Le Beau, comme il n'y
a qu'une géométrie. Mais, me dira- 1- on, la plus
grande partie des hommes ignorent la géométrie.
Oui; mais, dès qu'on s'y applique un peu, tout le
monde est d'accord. Les agriculteurs , les manœu-
vres, les artistes n'ont point fait de cours de morale ;
ils n'ont lu ni De finibus de Cicéron, ni les Ethiques
dAristote; mais, sitôt qu'ils réfléchissent, ils sont
sans le savoir les disciples de Cicéron : le teinturier
indien , le berger tartare et le matelot d'Angleterre
connaissent le juste et l'injuste. Confucius n'a point
inventé un système de morale comme on bâtit un
système de physique. Il l'a trouvé dans le cœur de
tous les hommes.
Cette morale était dans le cœur du préteur Festus,
quand les Juifs le pressèrent de faire mourir Paul qui
avait amené des étrangers dans leur temple. « Sachez,
leur dit-il, que jamais les Romains ne condamnent
personne sans l'entendre. »
Si les Juifs manquaient de morale ou manquaient
à la morale, les Romains la connaissaient et lui ren-
daient gloire.
La morale n'est point dans la superstition ? elle
n'est point dans les cérémonies, elle n'a rien de com-
mun avec les dogmes. On ne peut trop répéter que
MOUVEMENT. 99
tous les dogmes sont différens, et que la morale est
la même chez tous les hommes qui font usage de leur
raison. La morale vient donc de Dieu comme la lu-
mière. Nos superstitions ne sont que ténèbres. Lec-
teur, réfléchissez : étendez cette Vérité, tirez vos
conséquences.
MOUVEMENT.
Un philosophe des environs du mont Krapac , mu
disait que le mouvement est essentiel à la matière.
Tout se meut, disait-il; le soleil tourne continuel-
lement sur lui-même, les planètes en font autant,
chaque planète a plusieurs mouvemens différons , et
dans chaque planète tout transpire, tout est crible,
tout est criblé ; le plus dur métal est percé d'une ni-
finité de pores , par lesquels s'échappe continuelle-
ment un torrent de vapeurs qui circulent dans l'es-
pace. L'univers n'est que mouvement; donc le mou*
vement est essentiel à la matière.
Monsieur, lui dis-je, né pourrait-on pas vous ré<<
pondre : Ce bloc de marbre, ce canon, cette maison,
cette montagne ne remuent pas; donc le mouvement
n'est pas essentiel ?
Ils remuent, répondit -il; ils vont dans l'espace
avec la terre par le mouvement commun , et ils re-
muent si bien (quoique insensiblement), par leur
mouvement propre, qu'au bout de quelques siècles
il ne restera rien de leurs masses, dont chaque in-
stant détache continuellement des particules.
— Mais, monsieur, je puis concevoir la matière en
repos; donc le mouvement n'est pas de son essence.
100 MOUVEMENT.
— Vraiment, je me soucie bien que vous conce-
viez ou que vous ne conceviez pas la matière en
repos. Je vous dis qu'elle ne peut y être.
— Cela est hardi ; et le chaos , s'il vous plaît ?
— Ah, ah! le chaos! si nous voulions parler du
chaos, je vous dirais que tout y était nécessairement
en mouvement, et que le « souffle de Dieu y était
porté sur les eaux; » que l'élément de l'eau était
reconnu existant, les autres élémens existaient aussi;
que par conséquent le feu existait, qu'il nj a point
de feu sans mouvement, que le mouvement est essen-
tiel au feu. Vous n'auriez pas beau jeu avec le chaos.
— Hélas! qui peut avoir beau jeu avec tous ces
sujets de dispute ? Mais vous qui en savez tant ; dites-
moi pourquoi un corps en pousse un autre : parce
que la matière est impénétrable ? parce que deux
corps ne peuvent être ensemble dans le même lieu ?
parce qu'en tout genre le plus faible est chassé par le
plus fort ?
— Votre dernière raison est plus plaisante que
philosophique. Personne n'a pu encore deviner la
cause de la communication du mouvement.
— Cela n'enpêche pas qu'il ne soit essentiel à la
matière. Personne n'a pu deviner la cause du senti-
ment dans les animaux; cependant, ce sentiment leur
est si essentiel, que, si vous supprimez ridée de sen-
timent, vous anéantissez l'idée de l'animal.
— Hé bien, je vous accorde pour un moment que
le mouvement soit essentiel à la matière ( pour un
moment au moins, car je ne veux pas me brouiller
MOUVEMENT. 101
avec les théologiens ) ; dites-nous donc comment une
boule en fait mouvoir une autre ?
— Vous êtes trop curieux; vous voulez que je
vous dise ce qu'aucun philosophe n'a pu nous ap-
prendre.
— Il est plaisant que nous connaissions les lois
du mouvement, et que nous ignorions le principe de
toute communication de mouvement.
— Il en est ainsi de tout; nous savons les lois du
raisonnement, et nous ne savons pas ce qui raisonne
en nous. Les canaux dans lesquels notre sang et nos
liqueurs coulent nous sont très-connus, et nous igno-
rons ce qui forme notre sang et nos liqueurs. Nous
sommes en vie, et nous ne savons pas ce qui nous
donne la vie.
— Âpprenez-moi du moins si, le mouvement étant
essentiel, il n'y a pas toujours égale quantité de mou-
vement dans le monde.
— C'est une ancienne chimère d'Épicure renou-
velée par Descartes. Je ne vois pas que cette égalité
de mouvement dans le monde soit plus nécessaire
qu'une égalité de triangles. Il est essentiel qu'un
triangle ait trois angles et trois côtés; mais il n'est
pas essentiel qu'il y ait toujours un nombre égal de
triangles sur ce globe.
— Mais n'y a-t-il pas toujours égalité de forées,
comme le disent d'autres philosophes (i) ?
(i) Il y a toujours égalité de forces vives; mais avec deux
conditions : la première, que, si une force variahle dépendante
du temps ou du lieu du corps influe sur son mouvement, oe
9-
102 MOUVEMENT.
— C'est la même chimère. Il faudrait qu'en ce cas
il y eût toujours un nombre égal d'hommes, d'ani-
maux, d'êtres mobiles; ce qui est absurde.
— A propos, qu'est-ce que la force d'un corps en
mouvement? C'est le produit de sa masse par sa vi-
tesse dans un temps donné. La masse d'un corps est
qualre, sa vitesse est quatre, la force de son coup
sera seize. Un autre corps est deux, sa vitesse deux,
sa force est quatre; c'est le principe de toutes les mé-
caniques. Leibnitz annonça emphatiquement que ce
principe était défectueux. Il prétendit qu'il fallait
mesurer cette force, ce produit par la masse multi-
pliée par le carré de la vitesse. Ce n'était qu'une
chicane, une équivoque indigne d'un philosophe,
fondée sur l'abus de la découverte du grand Galilée ,
que les espaces parcourus dans le mouvement unifor-
mément accéléré étaient comme les carrés des temps
et des vitesses.
Leibnitz ne considérait pas le temps qu'il fallait
considérer. Aucun mathématicien anglais n'adopta
ce système de Leibnitz. Il fut reçu quelque temps en
France par un petit nombre de géo uètres. Il infecta
quelques livres et même les institutions physiques
n'est plus la somme des forces qui reste constante , mais la
6omme des forces vives , plus une certaine quantité variable qui
'dépend de cette force. La seconde , que cette égalité des forces
vives cesse d'avoir lieu toutes les fois qu'on est obligé de suppo-
ser un changement qui ne se fasse pas d'une manière insensible.
Ainsi ce principe peut être vrai comme un principe mathéma-
tique d'une vérité de définition , mais non comme principe me*
taphysique.
NATURE. 103
d'une personne illustre. Maupertuis traite fort mal
Mairan, dans un livret intitulé ABC, comme s'il avait
voulu enseigner l'a b c à celui qui suivait l'ancien et
véritable calcul. Mairan avait raison; il tenait pour
l'ancienne mesure de la masse multipliée par la vi-
tesse. On revint enfin à lui; le scandale mathématique
disparut, et on renvoya dans les espaces imaginaires
le charlatanisme du carré de la vitesse, avec les mo-
nades, qui font le miroir concentrique de l'univers,
et avec l'harmonie préétablie.
N.
NATURE.
Dialogue entre le philosophe et la nature*
LE PHILOSOPHE.
Qui es-tu, nature? je vis dans loi; il y a cin-
quante ans que je te cherche, et je n'ai pu te trouver
encore.
LA NATURE.
Les anciens Égyptiens, qui vivaient, dit-on, des
douze cents ans, me firent le même reproche. Us
m'appelaient Isis; ils me mirent un grand voile sur la
tête; et ils dirent que personne ne pouvait le lever.
LE PHILOSOPHE.
C'est ce qui fait que je m'adresse à toi. J'ai bien pu
mesurer quelques-uns de tes globes, connaître leurs
routes, assigner les lois du mouvement, mais je n'ai
pu savoir qui tu es.
Es-tu toujours agissante ? es-tu toujours passive ?
104 NATUKE,
tes élémens se sont-ils arrangés d'eux-mêmes, comme
J'eau se place sur le sable, lhuile sur l'eau, l'air sur
l'huile? as-tu un esprit qui dirige toutes tes opéra-
tions, comme les conciles sont inspirés dès qu'ils
sont assemblés, quoique leurs membres soient quel-
quefois des ignorans? De grâce, dis-moi le mot de
ton énigme.
LA NATURE.
Je suis le grand tout. Je n'en sais pas davantage.
Je ne suis pas mathématicienne, et tout est arrangé
chez moi selon les lois mathématiques, Devine si tu
peux comment tout cela s'est fait.
♦ LE PHILOSOPHE.
Certainement, puisque ton grand tout ne sait pas
les mathématiques, et que tes lois sont de la plus pro-
fonde géométrie, il faut qu'il y ait un éternel géo-
mètre qui te dirige, une intelligence suprême qui
préside à tes opérations.
LA NATURE.
Tu as raison; je suis eau, terre, feu, atmosphère,
métal , minéral , pierre , végétal , animal. Je sens bien
qu'il y a dans moi une intelligence; tu en as une, tu
ne la vois pas. Je ne vois pas non plus la mienne; je
sens cette puissance invisible ; je ne puis la connaître :
pourquoi voudrais-tu, toi qui n'es qu'une petite par-
tie de moi-même, savoir ce que je ne sais pas?
LE PHILOSOPHE.
jSTous sommes curieux. Je voudrais savoir com-
ment, étant si brute dans tes montagnes, dans tes dé-
serts, dans tes mers, tu parais pourtant si indus-
trieuse dans tes animaux , dans tes végétaux ?
JTATCRE. Io5
LA NATURE.
Mon pauvre enfant, veux-tu que je te dise la vé-
rité ? c'est qu'on m'a donné un nom qui ne me con-
vienf pas; on m'appelle nature, et je suis tout art*
LE PHILOSOPHE.
Ce mot dérange toutes mes idées. Quoi! la nalura
ne serait que l'art?
LA NATURE.
Oui, sans doute. Ne sais-tu pas qu'il y a un art
infini dans ces mers, dans ces montagnes que tu
trouves si brutes ? ne sais-tu pas que toutes ces eaux
gravitent vers le centre de la terre, et ne s'élèvent
que par des lois immuables ; que ces montagnes qui
couronnent la terre sont les immenses réservoirs des
neiges éternelles qui produisent sans cesse res fon-
taines, ces lacs, ces fleuves, sans lesquels mon genre
animal et mon genre végétal périraient? Et, quant à
ce qu'on appelle mes règnes animal, végétal, miné-
ral, tu n'en vois ici que trois, apprends que j'en ai
des millions. Mais, si tu considères seulement la
formation d'un insecte , d'un épi de blé , de l'or et du
cuivre, tout te paraîtra merveilles de l'art*
LE PHILOSOPHE.
Il est vrar. Plus j'y songe, plus je vois que tu n'es
que l'art de je ne sais quel grand être bien puissant et
bien industrieux , qui se cache et qui te fait paraître.
Tous les raisonneurs depuis Thaïes, et probablement
long-temps avant lui , ont joué à colin-maillard avec
toi ; ils ont dit : Je te tiens, et ils ne tenaient rien. Nous
ressemblons tous à Ixion; il croyait embrasser Junon,
et il ne jouissait que d'une nuée*
IOS NÉCESSAIRE.
LA NATURE.
Puisque je suis tout ce qui est , comment un être
tel que toi, une si petite partie de moi-même pour-
rait-elle me saisir? Contentez - vous , atomes mes
enfans, de voir quelques atomes qui vous environ-
nent, de boire quelques gouttes de mon lait, de végé-
ter quelques momens sur mon sein, et de mourir sans
avoir connu votre mère et votre nourrice.
LE PHILOSOPHE,
Ma chère mère, dis -moi un peu pourquoi tu
existes, pourquoi il y a quelque chose ?
LA NATURE.
Je te répondrai ce que je réponds depuis tant 9e
siècles à tous ceux qui m'interrogent sur les premiers
principes : Je n'en sais rien.
LE PHILOSOPHE.
Le néant vaudrait -il mieux que cette multitude
d'existences faites pour être continuellement dis-
soutes, cette foule d'animaux nés et reproduits pour
en dévorer d'autres et pour être dévorés, cette foule
d'êtres sensibles formés pour tant de sensations dou-
loureuses; cette autre foule d'intelligences qui si ra-
rement entendent raison? A quoi bon tout cela,
nature ?
LA NATURE.
Oh ! va interroger celui qui m'a faite.
NÉCESSAIRE.
OS MIN.
Ne dites-vous pas que tout est nécessaire ?
NÉCESSAIRE. 107
SÉLIM.
Si tout n'était pas nécessaire, il s'ensuivrait que
Dieu aurait fait des choses inutiles.
OSMIN.
C'est-à-dire, qu'il était nécessaire à la nature di-
vine qu'elle fit ce qu'elle a fait?
SÉLIM.
Je le crois, ou du moins je le soupçonne; il y a
des gens qui pensent autrement ; je ne les entends
point ; peut-être ont-ils raison. Je crains la dispute
sur cette matière.
OSMIN.
C'est aussi d'un autre nécessaire que je veux vous
parler.
SÉLIM.
Quoi donc ? de ce qui est nécessaire à un honnête
liomme pour vivre ? du malheur où l'on est rédui/
quand on manque du nécessaire?
osiflriN.
Non, car ce qui est nécessaire à l'un ne l'est pas
toujours à l'autre; il est nécessaire à un Indien d'a-
voir du riz, à un Anglais d'avoir de la viande ; il faut
une fourrure à un Russe , et une étoffe de gaze à un
Africain ; tel homme croit que douze chevaux de car-
rosse lui sont nécessaires , tel autre se borne à une
paire de souliers , tel autre marche gaiement pieds
nus : je veux vous parler de ce qui est nécessaire à
tous les hommes.
SÉLIM.
Il me semble que Dieu a donné tout ce qu'il fallait
*0& NÉCESSAIRE.
à cette espèce; des yeux pour voir, des pieds pour
inareher, une bouche pour manger, un œsophage
pour avaler, un estomac pour digérer, une cervelle
pour raisonner, des organes pour produire leurs
semblables.
OSMIN.
Comment donc arrive-t-il que des hommes nais-
sent prives d'une partie de ces choses nécessaires?
jSÉUM,
Cest que les lois générales de la nature ont amené
des accidens qui ont fait naître des monstres ; mais en
général l'homme est pourvu de tout ce qu'il lui faut
pour vivre en société.
OSMI*.
Y a-t-ïl â^s notions communes à tous les hommes
qui servent à les faire vivre en société ?
sélïm.
Oui ; f ai voyagé avec Paul Lucas , et partout ou
ï ai passé , j*ai vu qu'on respectait son père et sa mère,
qu'on se croyait obligé de tenir sa promesse, qu'où
avait de la pitié pour les innocens opprimés, qu'on
détestait la persécution, qu'on regardait la liberté do
penser comme un droit de la nature ? et les ennemis
de cette liberté comme les ennemis du genre humain ;
ceux qui pensent diiFéremmeut m'ont paru des créa-
tures mai organisées, des monstres comme ceux qui
sont nés sans yeux et sans mains.
OSMIN.
Ces choses nécessaires, le sont-elles en tout|emps
et en tou* lieux?
NÉCESSAIRE. IO9
SÉLIM.
Oui, sans cela elles ne seraient pas nécessaires à
l'espèce humaine.
OSMIN.
Ainsi , une créance qui <3st nouvelle n'était pas né-
cessaire à cette espèce. Les hommes pouvaient très-
Lien vivre en société et remplir leurs devoirs envers
Dieu, avant de croire que Mahomet ait eu de fréquens
entretiens avec Fange Gabriel.
SÉLIM.
Rien n'est plus évident, il serait ridicule de penser
qu'on n'eût pu remplir ses devoirs d'homme avant que
Mahomet fût venu au monde ; il n'était point du tout
nécessaire à l'espèce humaine de croire à l'Alcoran :
le monde allait avant Mahomet tout comme il va au-
jourd'hui. Si le mahométisme avait été nécessaire au
monde, il aurait existé en tous lieux ; Dieu, qui nous
a donné à tous deux yeux pour voir son soleil , nous
aurait donné à tous une intelligence pour voir la vé-
rité de la religion musulmane. Cette secte n'est donc
que comme les lois positives, qui changent selon les
temps et selon les lieux, comme les modes, comme
les opinions des physiciens qui se succèdent les unes
aux autres.
La secte musulmane ne pouvait donc être essen-
tiellement nécessaire à l'homme.
OSMIN.
Mais , puisqu'elle existe, Dieu l'a permise ?
SÉLIM.
Oui, comme il permet que tout le monde soit
rempli de sottises, d'erreurs et de calamités. Ce n'est
Dict. Ph. 7. IO.
HO NÉCESSAIRE.
pas à dire que les hommes soient tous essentiellement
faits pour être sots et malheureux , il permet que
quelques hommes soient mangés par les serpens ;
mais on ne peut pas dire : Dieu a fait l'homme pour
être mange par des serpens.
QSMIN.
Qu'entendez-vous , en disant Dieu permet? rien
peut-il arriver sans ses ordres ? permettre', vouloir et
faire, u'est-co pas pour lui la même chose?
SÉLIM.
Il permet le crime, mais il ne le fait pas.
OSMIK»
Faire un crime, c'est agir contre la justice divine ,
c'est désobéir à Dieu. Or, Dieu ne peut désobéir à lui-
même, il ne peut commettre de crime; mais il a fait
l'homme de façon que l'homme en commet beaucoup :
d'où vient cela?
SÉLIM.
Iî y a des g^ns qui le savent , mais ce n'est pas
moi ; tout ce que je sais bien , c'est que l'Alcoran est
ridicule, quoique de temps en, temps il y ait d'assez
bonnes choses; certainement l'Alcoran n'était point
nécessaire à l'homme ; je m'en tiens là : je vois clai-
rement ce qui est faux, et je connais très-peu ce qui
est vrai .
OSMW.
Je croyais que vous m'instruiriez , et vous ne m'ap-
prenez rien,
SÉLIM.
N'est-ce pas beaucoup de connaître les gens qui
NEWTON ET DESCARTES. lit
vous trompent, et les erreurs grossières et dange-
reuses qu'ils vous débitent?
OSMIN.
J'aurais à me plaindre d'un médecin qui me ferait
une exposition des plantes nuisibles, et qui ne m'en
montrerait pas une salutaire*
SÉLIM-.
Je ne suis point médecin, et vous n'êtes point ma-
lade; mais il me semble que je vous donnerais un©
fort bonne recette, si je vous disais : Défiez -vous de
toutes les inventions des charlÉtans , adorez Dieu ;
soyez honnête homme 9 et croyez que deux et deux *
font quatre.
NEWTON ET DESCARTES.
SECTION PREMIÈRE.
Un Français qui arrive à Londres trouve les choses
bien changées en philosophie comme dans tout le
reste ( i ). 11 a laissé le monde plein , il le trouve vide.
A Paris on voit l'univers composé de tourbillons de
matière subtile; à Londres on ne voit rien de cela.
Chez vous c'est la pression de la lune qui cause le (lux
de la mer : chez Jes Anglais c'est la mer qui gravite
vers la lune; de façon que, quand vous croyez que la
lune devrait nous donner marée haute, ces messieurs
croient qu on doit avoir marée basse ; ce qui malheu-
reusement ne peut se vérifier ; car il aurait fallu, pour
(i) Lorsque cet artick; a été' écrit, c'est-à-dire, vers 1^30,
plus de quarante ans après la publication du livre des Principes;,
toute la France était encore carêésienne.
112 NEWTON ET DESCARTES.
s'en éclaircir, examiner la lune et les marées au
premier instant de la création. Vous remarquerez
encore que le soleil, qui en France n'entre pour rien
dans cette affaire, y contribue ici environ pour son
quart. Chez vos cartésiens tout se fait par une im-
pulsion qu'on ne comprend guère; chez M. Newton,
c'est par une attracûon dont on ne connaît pas mieux
la cause. A Paris, vous vous figurez la terre faite
comme un melon; à Londres elle est aplatie des deux
côtés. La lumière pour un cartésien existe dans Pair;
pour un newtonien, <#le vient du soleil en six minutes
et demie. Votre chimie fait toutes ses opérations avec
des acides, des alkalis , et de la matière subtile;
l'attraction domine jusque dans la chimie anglaise.
L'essence même des choses a totalement changé.
Vous ne vous accordez ni sur la définition de l'âme,
ni sur ceïle de la matière. Descartes assure que l'âme
est la même chose que la pensée , et M. Locke lui
prouve assez bien le contraire. Descartes assure
encore que retendue seule fait la matière; Newton y
ajoute la solidité. Voilà de sérieuses contrariétés !
Non nostrûm inter vos tantas componere lites.
Ce fameux Newton , ce destructeur du système car-
tésien, mourut au mois de mars de Tan 1727. Il a
vécu honoré de ses compatriotes, et a été enterré
comme un roi qui aurait fait du bien à ses sujets. On
a lu avec avidité, et l'on a traduit en anglais l'éloge
de M. Newton, que M. de Fontcnclle a prononcé
dans l'académie des sciences. On attendait en Angle-
terre son jugement , comme une déclaration so-
NEWTON ET DESCARTES, I I 3
îennelle de la supériorité de la philosophie anglaise :
mais quand on a vu que non-seulement il s'était
trompé en rendant compte de cette philosophie , mais
qu'il comparait Descartes à Newton, toute la société
royale de Londres s'est soulevée; loin d'acquiescer
au jugement, on a fort critiqué le discours. Plusieurs
même ( et ceux-là ne sont pas les plus philosophes )
ont été choqués de cette comparaison , seulement
parce que Descartes était Français.
11 faut avouer que ces deux grands hommes ont
été bien difFérens l'un de l'autre dans leur conduite ,
dans leur fortune et dans leur philosophie. Descartes
était né avec une imagination brillante et forte, qui
en fît un homme singulier dans sa vie privée, comme
dans sa manière de raisonner. Cette imagination ne
put se cacher même dans ses ouvrages philoso-
phiques , où l'on voit à tous momens des com-
paraisons ingénieuses et brillantes. La nature en avait
presque fait un poëte ; et en effet, il composa p©ur la
reine de Suède un divertissement en vers, que pour
l'honneur de sa mémoire on n'a pas fait imprimer. îl
essaya quelque temps du métier de la guerre; et,
depuis étant devenu tout-à-fait philosophe, il ne crut
pas indigne de lui de faire l'amour. Il eut de sa maî-
tresse une fille nommée Franchie, qui mourut jeune,
et dont il regretta beaucoup la perte. Ainsi il éprouva
tout ce qui appartient à l'humanité.
Il crut long-temps qu'il était nécessaire de fuir les
hommes, et surtout sa patrie, pour philosopher en
liberté. Il avait raison ; les hommes de son temps n'en
savaient pas assez pour l'éclairer 7 et n'étaient guère
10.
I I 4 NEWTON ET DE S CARTE S .
capables que de lui nuire. 11 quitta la France, parce
qu'il cherchait la vérité, qui était persécutée alors par
la misérable philosophie de Fécole ; mais il ne trouva
pas plus de raison dans les universités de la^Hollande
où il se retira. Car, dans le temps qu'on condamnait
en France les seules propositions de sa philosophie
qui fussent vraies, il fut aussi persécuté par les pré-
tendus philosophes de Hollande , qui ne l'entendaient
pas mieux, et quiy voyant de plus près sa* gloire,
haïssaient davantage sa personne. Il fut obligé de
sortir d'Ulrecht : il essuya l'accusation d'athéisme,
dernière ressource des calomniateurs; et lui, qui
avait employé toute la sagacité de son esprit à cher-
cher de nouvelles preuves de l'existence d'un Dieu ,
fut accusé de n'en point reconnaître. Tant de persé-
cutions supposaient un très -grand mérite et une ré-
putation éclatante; aussi avait-il l'un et l'autre. La
raison perça même un peu dans le monde à travers
les ténèbres de l'école et les préjugés de la supersti-
tion populaire. Son nom fit enfin tant de bruit, qu'on
voulut l'attirer en France par des récompenses. On
lui proposa une pension de mille écus. Il vint sur
cette espérance, paya les frais de la patente qui se
vendait alors , n'eut point sa pension , et s'en retourna
philosopher dans sa solitude de Nord-Hollande, dans
le temps que le grand Galilée, à Page de quatre-vingts
ans, gémissait dans les prisons de l'inquisition pour
avoir démontré le mouvement de la terre. Enfin il
mourut à Stockholm d'une mort prématurée, et causé»
par un mauvais régime, au milieu de quelques savans
NEWTON ET DESCARTES, I î 5
ses ennemis, et entre les mains d'un médecin qui le
haïssait*
La carrière du chevalier Newton a été toute diffeV
rente : il a vécu près de quatre-vingt-cinq ans, toujours
tranquille, heureux et honoré dans sa patrie. Son
grand bonheur a été non-seulement d'être né dans un
pays libre, mais dans un temps où, les impertinences
scolastiques étant bannies, la raison seule était cul-
tivée; le monde ne pouvait être que son écolier et
non son ennemi.
Une opposition singulière dans laquelle il se trouve
avec Descartes, c'est que dans le cours d'une si lon-
gue vie, il n'a eu ni passion, ni faiblesse. Il n'a jamais
approché d'aucune femme : c'est ce qui m'a été con-
firmé par le médecin et le chirurgien entre les bras de
qui il est mort (2) : on peut admirer en cela Newton ;
mais il ne faut pas blâmer Descartes.
L'opinion publique en Angleterre sur ces deux
philosophes, est que le premier était un rêveur, et
que l'autre était un sage. Très -peu de personnes à
Londres lisent Descartes, dont effectivement les ou-
vrages sont devenus inutiles; très-peu lisent aussi
Newton , parce qu'il faut être fort savant pour le com-
prendre. Cependant tout le monde parle d'eux ; on
(2) Cela prouve que le médecin de Newton n'était pas aussi
bon physicien que lui. Il n'existe pour les hommes aucun signe
certain de virginité ; et un homme qui meurt à quatre-vingt-cinq
ans, dont l'âme a été modérée, et qui a mené une vie retirée et
paisible, peut avoir eu des faiblesses sans qu'il reste de témoin*
D'ailleurs , quand Newton n'aurait jamais connu ce genre ibft
glaisir, quel bien en résulterait-il pour le genre humain ?
Il6 NEWTON ET DESCARTES,
n'accorde rien au Français, et on donne tout à l'An-
glais. Quelques gens croient que, si Ton ne s'en tient
plus à Fhorreurduvide, si Ton sait que l'air est pesant,
si l'on se sert de lunettes d'approche, on en a l'obliga-
tion à Newton; il est ici l'Hercule de la fable, à qui
les ignorans attribuaient tous les faits des autres héros.
Dans une critique qu'on a faite à Londres du dis-
cours de M. de Fontenelle, on a osé avancer que
Descartes n'était pas un grand géomètre. Ceux qui
parlent ainsi peuvent se reprocher de battre leur
nourrice. Descartes a fait un aussi grand chemin, du
point où il a trouvé la géométrie jusqu'au "point où il
l'a poussée, que Newton en a fait après lui. Il est le
premier qui ait enseigné la manière de donner les
équations algébriques des courbes. Sa géométrie ,
grâces à lui devenue commune, était de son temps
si profonde, qu'aucun professeur n'osa entreprendre
de l'expliquer, et qu'il n'y avait guère en Hollande
que Schouten, et en France que Fermât, qui renten-
dissent. Il porta cet esprit de géométrie et d'invention
dans la dioptrique , qui devint entre ses mains un art
tout nouveau; et, s'il s'y trompa beaucoup, c'est qu'un
homme qui découvre de nouvelles terres ne peut tout
d'un coup en connaître toutes les propriétés. Ceux qui
le suivent lui ont au moins l'obligation de la décou-
verte. Je ne nierai pas que tous les autres ouvrages de
M. Descartes ne fourmillent d'erreurs.
La géométrie était un guide que lui-même avait en
quelque façon formé, et qui l'aurait conduit sûrement
dans sa physique; cependant il abandonna à la fin ce
guide, et se livra à l'esprit de système. Alors sa philo-
NEWTON ET DESCARTES, I I 7
sophione fut plus qu'un roman ingénieux, et tout au
plus vraisemblable pour les philosophes ignorans du
même temps. 11 se trompa sur la nature de Pâme, sur
les lois du mouvement, sur la nature de la lumière. Il
admit des idées innées; il inventa de nouveaux élé-
mens; il créa un monde; il fit l'homme à sa mode; et
on dit avec raison que l'homme de Descartes n'est en
effet que celui de Descartes, fort éloigné de l'homme
véritable. Il poussa ses erreurs métaphysiques, jus-
qu'à prétendre que deux et deux font quatre, parce
que Dieu l'a voulu ainsi; mais ce n'est point trop dire
qu'il était estimable, même dans ses égarement II se
trompa; mais ce fut au moins avec méthode, et de
conséquence en conséquence. S'il inventa de nou-
velles chimères en physique, au moins il en détruisit
d'anciennes; il apprit aux hommes de son temps à
raisonner et à se servir contre lui-même de ses armes.
S'il n'a pas payé en bonne monnaie, c'est beaucoup
d'avoir décrié la fousse.
Descartes donna un oeil aux aveugles : ils virent
les fautes de l'antiquité et les siennes ; la route qu'il
ouvrit est depuis lui devenue immense. Le petit livre
de Rohault a fait pendant quelque temps une physi-
que complète; aujourd'hui tous les recueils des aca-
démies de l'Europe ne sont pas même un commence-
ment de système. En approfondissant cet abîme, il
s'est trouvé infini.
SECTION 11.
Newton fut d'abord destiné à l'église. Il commença
par être théologien, et il lui en resta des marques
I I 8 NEWTON ET DESCARTE5.
toute sa vie. Il prit sérieusement le parti d'Ariiis
contre Athanasc. Il alla moine un peu plus loin qu'A-
rius, ainsi que tous les sociniens. Il y a aujourd'hui
en Europe beaucoup de savans de cette opinion; je
ne dirai pas de cette communion, car ils ne font
point de corps. Ils sont même partagés, et plusieurs
d'entre eux réduisent leur système au pur déisme,
accommodé avec la morale du Christ. Newton n'était
pas de ces derniers. Il ne différait de l'église angli-
cane que sur le point de la consubstantialité, et il
croyait tout le reste.
Une preuve de sa bonne foi , c'est qu'il a commenté
l'Apocalypse. Il y trouve clairement que le pape est
l'Antéchrist, et il explique d'aiiïeurs ce livre comme
tous ceux qui s'en sont mêlés. Apparemment qu'il a
voulu, par ce commentaire, consoler la race humaine
de la supériorité qu'il «nrait sur elle.
Bien des gens, en lisant le peu de métaphysique
que Newton a mis à la fin des Principes mathémati-
ques, y, ont trouvé quelque chose d'aussi obscur que
apocalypse. Les métaphysiciens et les théologiens
ressemblent assez, à cette espèce de gladiateurs qu'on
fesait combattre les yeux couverts d'un bandeau.
Mais, quand Newton travailla les yeux ouverts à ses
mathématiques , sa vue porta aux bornes du monde.
Il a inventé le calcul que l'on appelle de l'infini;
il a découvert et démontré un principe nouveau qui
fait mouvoir toute la nature. On ne connaissait point
la lumière avant lui. On n'en avait que des idées
confuses et fausses. Il a dit : Que la lumière soit con-
nue, et elle l'a été.
KEWÎT0N £î DESCARTES, l\Q
Les télescopes de réflexion ont été inventés par
lui. Le premier a été fait de ses mains ; et il a fait voir
pourquoi on ne peut pas augmenter la force et la
porlée des télescopes ordinaires. Ce fut à l'occasion
de son nouveau télescope qu'un jésuite allemand prit
Newton pour un ouvrier, pour un feseur de lunettes-
Ârtifex quidam nomine Newton , dit-il dans un petit
livre. La postérité Ta Lien vengé depuis. On lui fesait
en France plus d'injustice; on le prenait pour un fe^
seur d'expériences qui s'était trompé; et, parce que
Mariotte se servit de mauvais prismes, on rejeta les
découvertes de Newton,
Il fut admiré de ses compatriotes dès qu'il eut écrit
et opéré. 11 n'a été bien connu en France qu'au bout
de quarante années. Mais en récompense nous avions
la matière cannelée et la matière rameuse de Des-
cartes , et les petits tourbillons mollasses du révérend
père Malebranche, et le système de M, Privât de Mo-
lière, qui ne vaut pas pourtant Poquclin de Molière»
De tous ceux qui ont un peu vécu avec monsieur
le cardinal de Polignac, il n'y a personne qui ne lui
ait entendu dire que Newton était péripatéticien , et
que ses rayons colorifîques, et surtout son attraction,
sentaient beaucoup l'athéisme. Le cardinal de Poli-
gnac joignait à tous les avantages qu'il avait reçus de
la nature une très-grande éloquence; il fesait des
vers latins avec une facilité heureuse et étonnante;
mais il ne savait que la philosophie de Descartes, et
il avait retenu par cœur ses raisonnemens comme oa
retient des dates. Il n'était point devenu géomètre ? et
il n'était pas né philosophe. Il pouvait juger les Cati-
120 NEWTON E-T DESCARTES.
linaires et l'Enéide, mais non pas Newton e£ Locke.
Quand on considère que Newton, Locke, Clarke,
Leibnitz auraient été persécutés en France , empri-
sonnés à Rome, brûlés à Lisbonne, que faut-il penser
de la raison humaine? Elle est née dans ce siècle en
Angleterre. Il y avait eu , du temps de la reine Marie ,
une persécution assez forte sur la manière de pro-
noncer le grec, et les persécuteurs se trompaient.
Ceux qui mirent Galilée en pénitence se trompaient
encore plus. Tout inquisiteur devrait rougir jusqu'au
fpnd de l'âme , en voyant seulement une sphère de
Copernic. Cependant si Newton était né en Portugal,
et qu'un dominicain eût vu une hérésie dans la raison
inverse du carré à&& distances , on aurait revêtu le
chevalier Isaac Newton d'un san-bénito dans un auto-*
da-fé.
On a souvent demandé pourquoi ceux que leur mi«
nistère engage à être savans et indulgens ont été si
souvent ignorans et impitoyables. Ils ont été ignorans,
parce qu'ils avaient long-temps étudié ; et ils ont été
cruels, parce qu'ils sentaient que leurs mauvaises
études étaient l'objet dxi mépris des sages. Certai-
nement les inquisiteurs qui eurent l'effronterie de
condamner le système de Copernic non -seulement
comme hérétique, mais comme absurde, n'avaient
rien à craindre de ce système. La terre a beau être
emportée autour du soleil ainsi que les autres pla-
nètes, ils ne perdaient rien de leurs revenus, ni de
leurs honneurs. Le dogme même est toujours en
sûreté quand il n'est combattu que par des philoso-
phes : toutes les académies de l'univers ne change-
NEWTON ET DESCARTES. 121
ront rien à la croyance du peuple. Quel est donc le
principe de cette rage qui a tant de fois anime le«
Ànitus contre les Socrate ? c'est que les Anitus disent
dans le fond de leur cœur : Les Socrate nous mé-
prisent.
J'avais cru dans ma jeunesse que Newton avait fait
sa fortune par son extrême mérite. Je m'étais imaginé
que la cour et la ville de Londres l'avaient nommé
par acclamation grand - maître des monnaies du
royaume. Point du tout, isaac Newton avait une nièce
assez aimable nommée madame Conduit ; elle plut
beaucoup au grand-trésorier Hallifax. Le calcul in-
finitésimal et la gravitation ne lui auraient servi de
rien sans une jolie nièce.
SECTION m.
De la chronologie réformée par Newton , qui
fait le monde moins vieux de cinq cents ans.
Il me reste à vous parler d'un autre ouvrage plus à
la portée du genre humain, mais qui se sent toujours
de cet esprit créateur que M. Newton portait dans
toutes ses recherches. C'est une chronologie toute
nouvelle; car, dans tout ce qu'il entreprenait, il fallait
qu'il changeât les idées reçues par les autres hommes.
Accoutumé à débrouiller des chaos, il a voulu porter
au moins quelque lumière dans celui des fables an-
ciennes confondues avec l'histoire, et fixer une chro-
nologie incertaine. Il est vrai qu'il n'y a point de
famille, de ville, de nation qui ne cherche à reculer
son origine. De plus, les premiers historiens sont les
Dict. vit. 7. II
122 NEWTON ET DES CARIES.
plus nâ;ligeus à marquer Les dates. Les livres étant
inoins communs mille fois qu'aujourd'hui , et par
conséquent moins exposés à la critique, on trompait
le monde plus impunément; et, puisqu'on a évidem-
ment supposé des faits, il est assez probable qu'on a
supposé des dates. En général, il parut à M. Newton
que le monde était de cinq cents ans plus jeune que
les chronoîogis'es ne le disent. îl fonde son idée sur
le cours ordinaire de la nature, et sur les observations
astronomiques.
On entend ici par le cours de la nature le temps
de chaque génération des hommes. Les Egyptiens
s'étaient servis les premiers de cette manière incer-
taine de compier , quand ils voulurent écrire les
commencemens de leur histoire. Ils comptaient trois
cent quarante -une générations depuis Menés jusqu'à
Sethon; et, n'ayant pas de dates fixes, ils évaluèrent
trois générations à cent ans. Ainsi ils comptèrent, du
règne de Menés au règne de Sethon, onze mille trois
cent quarante années. Les Grecs, avant de compter
par olympiades, suivirent la méthode des Egyptiens,
ei étendirent un peu la durée des générations, en
poussant chaque génération jusqu'à quarante années.
Or en cela les Égyptiens et les Grecs se trompèrent
dans leur calcul. Il est bien vrai que, selon le cours
ordinaire de la nature, trois générations font environ
cent à six-vingts ans; mais il s'en faut bien que trois
règnes tiennent ce nombre d'années. Il est très-évident
qu'eu générai \qs hommes vivent plus long-temps que
les rois ne régnent. Ainsi un homme qui voudra écrire
l'histoire sans avoir de dates précises, et qui saura
NEWTON ET DESCARTES. 12 J
qu'il y a neuf rois chez une nation, aura grand tort
s'il compte trois cents ans pour ces neuf rois. Chaque
génération est d'environ trente ans, chaque règne est
d'environ vingt, Tun portant l'autre'. Prenez les trente
rois d'Angleterre depuis Guillaume le Conquérant
jusqu'à George I, ils ont régné six cent quarante - huit
ans; ce qui, réparti sur lestrente rois, donne à chacun
vingt-un ans et demi de règne. Soixante-trois rois de
France out régné, l'un portant l'autre, chacun à peu
près vingt ans. Voilà le cours ordinaire de la nature.
Donc les anciens se sont trompés quand ils ont égalé
en général la durée des règnes à la durée des géné-
rations ; donc ils ont trop compté , donc il est à pro-
pos de retrancher un peu de leur calcul.
Les observations astronomiques semblent prêter
encore un plus grand secours à notre philosophe.
Il paraît plus fort en combattant sur son terrain.
Vous savez que la terre, outre son mouvement annuel,
qui remporte autour du soleil d'occident en orient,
dans l'espace d'une année, a encore une révolution
singulière plutôt soupçonnée que connue jusqu'à ces
derniers temps. Ses pôles ont un mouvement très-lent
de rétrogradation d'orient en occident, qui fait que
chaque jour leur position ne répond pas précisément
au même point du ciel. Cette différence, insensible en
une année, devient assez forte avec le temps; et au
bout de soixante et douze ans on trouve que la diffé-
rence est d'un degré, c'est-à-dire, de la trois cent
soixantième partie de tout le ciel. Ainsi après soixante
et douze années le colure de Féquinoxe du printemps,
qui passait par une fixe, répond à une autre fixe'
124 NEWTON ET DE 6 CARTE:'.
éloignée de la première d'un degré. De là vient que
le soleil, au lieu d'être dans la partie du ciel où était
le bélier du temps d'Hipparque, se trouve répondre ù
cette partie du ciel où sont les poissons; et que les
gémeaux sont à la place ou le taureau était alors.
Tous les signes ont changé de place; cependant nous
retenons toujours la manière de parler des anciens.
Nous disons que le soleil est dans le bélier au prin-
temps ? par la même condescendance que nous disons
que le soleil tourne.
Hipparque fut le premier chez les Grecs qua
s'aperçut de quelque changement dans les constella-
tions par rapport aux équinoxes, ou plutôt qui l'apprit
des Égyptiens. Les philosophes attribuèrent ce mou-
vement aux étoiles ; car alors on était bien loin
d'imaginer une telle révolution dans la terre. On la
croyait en tout sens immobile. Ils créèrent donc un
ciel où ils attachèrent toutes les étoiles, et donnèrent
à ce ciel un mouvement particulier 3 qui le fesait
avancer vers l'orient pendant que toutes les étoiles
semblaient faire leur route journalière d'orient en
occident. A cette erreur ils en ajoutèrent une seconde
bien plus essentielle. Ils crurent que le ciel prétendu
des étoiles fixes avançait d'un degré vers l'orient en
cent années. Ainsi ils se trompèrent dans leur calcul
astronomique , aussi bien que dans leur système
physique. Par exemple , un astronome aurait dit
alors : L'équinoxe du printemps a été du temps d'un
observateur dans un tel signe, à une telle étoile; il a
fait deux degrés de chemin depuis cet observateur
"Jusqu'à nous : or doux degrés valent deux cents ans;
NEWTON ET DESCARTTES-. Ï2D
donc cet observateur vivait deux cents ans avant moi.
Il est certain qu'un astronome qui aurait raisonné
ainsi se serait trompé environ de cinquante ans.
Voilà pourquoi les anciens , doublement trompes ,
composèrent leur grande année du monde, c'est-à-
dire, de la révolution de tout le ciel, d'environ trente-
six mille ans. Mais les modernes savent que cette ré-
volution imaginaire du ciel des étoiles n'est autre
chose que la révolution des pôles de la terre, qui se
fait en vingt-cinq mille neuf cents ans. Il est bon de
remarquer ici en passant que M. Newton, en déter-
minant la figure de la terre , a très-heureusement ex-
pliqué la raison de cette révolution.
Tout ceci posé, il reste, pour fixer la chronologie,
de voir par quelle étoile le colure des équinoxes
coupe aujourd'hui l'écliptique au printemps , et de
savoir s'il ne se trouve point quelque ancien qui nous
ait dit en quel point Fécliptique était coupée de son
temps par le même colure des équinoxes. Clément
Alexandrin rapporte que Chiron, qui était de l'expé-
dition des Argonautes, observa les constellations au
temps de cette fameuse expédition, et fixa l'équinoxe
du printemps au milieu du bélier , Péquinoxe d'au-
tomne au milieu de la balance , et le solstice de notre
été au milieu du eapricorne.
Long-temps après l'expédition des Argonautes, et
un an avant la guerre du Péloponèse, Méton observa
que le point du solstice d'été passait par le sixième
degré du cancre.
Or chaque signe du zodiaque est de trente degrés.
Du temps de Chiron, le solstice était à la moitié du
I2G NEWTON ET DESCARTES.
signe; c'est-à-dire, au quinzième degré; un an avant
la guerre du Péloponèse il était au huitième; donc il '
avait rétrogradé de sept degrés ( un degré vaut
soixante et douze ans); donc, au commencement
de la guerre du Péloponèse à l'entreprise des Argo*-
nautes, il n'y a que sept fois soixante et douze ans,
qui font cinq cent quatre ans , et non pas sept cents
années, comme le disaient les Grecs. Ainsi, en com-
parant l'état du ciel d aujourd'hui à l'état où il était
alors , nous voyons que l'expédition des Argonautes
doit être placée neuf cents ans avant Jésus-Christ,
et non pas environ quatorze cents ans ; et que par
conséquent le monde est moins vieux d'environ cinq
cents ans qu'on ne pensait. Par là toutes les époques
sont rapprochées , et tout est fait plus tard qu'on ne
le dit. Ce système paraît vrai, je ne sais s'il fera for-
tune, et si l'on voudra se résoudre sur ces idées à
réformer la chronologie du monde. Peut-être les
savans trouveraient-ils que c'en serait trop d'accor-
der à un même homme l'honneur d'avoir perfec-
tionné à la fois la physique , la géométrie et l'his-
toire; ce serait une espèce de monarchie universelle,
dont l'amour - propre s'accommode malaisément.
Aussi dans le temps que les partisans des tourbillons
et de la matière cannelée attaquaient la gravitation
démontrée , le révérend père Souciet et M. Frère t
écrivaient contre la chronologie de Newton avant
qu'elle fût imprimée.
NOËL. 127
NOËL.
Personne n'ignore que c'est la fête de la naissance
de Jésus. La plus ancienne fête qui ait été célébrée
dans l'église après celles de la pâque et de la pente-
côte, ce fut celle du baptême de Jésus. Il n'y avait
encore que ces trois fêtes quand saint Chrysostôme
prononça son Homélie sur la Pentecôte. Nous ne par-
lons pas des fêtes de martyrs qui étaient d'un ordre
fort inférieur. On nomma celle du baptême de Jésus
l'Epiphanie , à l'exemple des Grecs qui donnaient ce
nom aux fêtes qu'ils célébraient en mémoire de l'ap-
parition ou de la manifestation des dieux sur la terre,
parce que ce ne fut qu'après son baptême que Jé^us
commença de prêcher l'évangile.
On ne sait si vers la fin du quatrième siècle on so-
lennisait cette fête dans l'île de Chypre le 6 de no-
vembre; mais saint Épiphane Ça) soutenait que Jésus
avait été baptisé ce jour-là. Saint Clément d'Alexan-
drie (&) nous apprend que les basilidiens fesaient
celte fête le 1 5 de tybi, pendant que d'autres la met-
taient au 1 1 du même mois, c'est-à-dire, les uns au
1 o de janvier, et les autres au 6 : cette dernière opi-
nion est celle que l'on suit encore. A l'égard de sa
naissance , comme pn n'en savait précisément ni le
jour, ni le mois, ni l'année, elle n'était point fêtée.
Suivant les remarques qui sont à la fin des œuvres
du même père, ceux qui avaient recherché le plus
(a) Hérésie 01 , n. 17 et 19.
(b) SU'oinates, liv. I7 page 5jo
128 NOËL.
curieusement le jour auquel Jésus était né , les uns
disaient que c'était le 2 5 du mois égyptien pachon,
c'est-à-dire , le 20 mai, et les autres le 24 ou le 25 de
pharmuthi, jours qui répondent au 19 ou 20 d'avril.
Le savant M. de Beausobrc (c) croit que ces derniers
étaient les valentiniens. Quoi qu'il en soit, l'orient
et l'Egypte fesaient la fête de la nativité de Jésus le 6
janvier, le même jour que celle de son baptême, sans
qu'on puisse savoir au moins avec certitude, ni quand
cette coutume commença , ni quelle en fut la véri-
table raison.
L'opinion et la pratique des occidentaux furent
toutes différentes de celles de l'orient. Les centuria-
teurs de Magdebourg (d) rapportent un passage de
Théophile de Césarée qui fait parler ainsi les églises
des Gaules : Comme on célèbre la naissance de Jésus-
Christ le 25 décembre, quelque jour de la semaine
que tombe ce 25 , on doit célébrer de même la ré-
surrection de Jésus-Christ le 25 mars, quelque jour
que ce soit, parce que le Seigneur est ressuscité ce
jour-là.
Si le fait est vrai, il faut avouer que les éveques
des Gaules étaient bien prudens et bien raisonnables.
Persuadés, comme toute l'antiquité, que Jésus avait
été crucifié le 23 mars, et qu'il était ressuscité le 2a,
ils fesaient la pâque de sa mort le 23 , et celle de sa
résurrection le 25, sans se mettre en peine d'observer
la pleine lune , ce qui était au fond une cérémonie
(e) Histoire du manich., t. il, page 6t)2o
(d) Cent. 2, col. 118
NOËL. 129
judaïque , et sans s'astreindre au dimanche. Si l'église
les avait imités, elle eût évité les disputes longues et
scandaleuses qui pensèrent diviser l'orient et l'occi-
dent, et qui, après avoir duré un siècle et demi, ne
furent terminées que par le premier concile de Nicée.
Quelques savans conjecturent que les Romains
choisirent le solstice d'hiver pour y mettre la nais-
sance de Jésus, parce que c'est alors que le soleil
commence à se rapprocher de notre hémisphère. Dès
le temps de Jules-César, le solstice civil, politique,
fut fixé au 2 5 décembre. C'était à Rome une fête où
l'on célébrait le retour du soleil ; ce jour s'appelait
bruma, comme le remarque Pline (e), qui le fixe,
ainsi que Servius (/) , au 8 des kalendes de janvier.
Il se peut que cette pensée eût quelque part au choix
du jour, mais elle n'en fut pas l'origine. Un passage
de Josèphe , qui est évklemmeirt faux , trois ou quatre
erreurs des anciens, et une explication très-mystique
d'un mot de saint Jean -Baptiste en ont été la cause,
comme Joseph Scaliger va nous l'apprendre.
Il plut aux anciens, dit ce savant critique (3), de
supposer premièrement que Zacharie était souverain
sacrificateur lorsque Jésus naquit. Rien n'est plus
faux , et il n'y a plus personne qui le craie, au moins
parmi ceux qui ont quelques connaissances.
Secondement, les anciens supposèrent ensuite que
Zacharie était dans le lieu très-saint, et qu'il y offrait
(e) Histoire naturelle, liv. XVIII, chap. 2 5.
(f) Sur le vers 720 du septième livre de l'Enéide.
(<j) Cari, isagog., liv. III, page 3o5.
l30 NOLL.
Je parfum lorsque l'ange lui apparut et lui annonça la
naissance d'un fils.
Troisièmement, comme le souverain sacrificateur
n'entrait dans le sanctuaire qu'une fois Tannée, le
jour des expiations , qui était le 10 du mois judaïque
tisri, qui répond en partie à celui de septembre, les
anciens supposèrent que ce fut le 27, et ensuite le 23
ou 24 que Zacharie , étant de retour chez lui après la
fête, Elisabeth sa femme conçut Jean-Baptiste. Ccst
ce qui fit mettre la fête de la conception de ce saint à
ces jours-là. Comme les femmes portent leurs enfans
ordinairement deux cent soixante et dix ou deux cent
soixante et quatorze jours , il fallut placer la nais-
sance de saint Jean au 24 juin. Voilà l'origine de la
Saint-Jean; voici celle de Noël qui en dépend.
Quatrièmement , on suppose qu'il y eut six mois
entiers entre la conception de Jean-Bapf'ste et celle
de Jésus, quoique l'ange dit simplement à Marie (/)
que c'était alors le sixième mois de la grossesse d'ï li-
sabeth. On mit donc conséquemment la conception
de Jésus au 25 mars, et l'on conclut de ces diverses
suppositions que Jésus devait être né le 25 décembre,
neuf mois précisément après sa conception.
Il y a bien du merveilleux dans ces arrangemens.
Ce n'est pas un des moindres que les quatre points
cardinaux de l'année, qui sont les deux équinoxes et
les deux solstices, tels qu'on les avait placés alors,
soient marqués des conceptions et des naissances de
Jean-Baptiste et de Jésus. Mais voici un merveilleux
(h) Luc, chap. I, v. 36.
noi:l. i 3 1
bien plus cligne d'être remarque. Cesr, que le solstice
où Jésus naquit est l'époque de Faeeroissement des
jours, au lieu que eeiui où Jean-Baptiste vint au
monde est l'époque de leur diminution. C'est ce que
le saint précurseur avait insinué d'une manière très-
mystique dans ces mots, où, parlant de Jésus (/), il
faut, dit-il, qu'il croisse et que je diminue.
C'est à quoi Prudence fait allusion dans une hymne
sur la nativité du Seigneur. Cependant saint Léon (Â)
dit que de son temps il y avait à Rome des gens qui
disaient que ce qui rendait la fête vénérable était moins
la naissance de Jésus que le retour, et comme ils s'ex-
primaient, la nouvelle naissance du soleil. Saint Ëpi-
phane (/) assure qu'il est constant que Jésus naquit
le 6 de janvier; mais saint Clément d'Alexandrie,
bien plus ancien et plus savant que lui, place cette
naissance au 1 8 novembre de la vingt-huitième année
d'Auguste. Cela se déduit, selon la remarque du jé-
suite Petau sur saint Épiphane, de ces paroles de saint
Clément (m) : Depuis la naissance de Jésus-Christ jus-
qu'à la mort de'Commode, il y a en tout 194 ans un
mois et treize jours. Or Commode mourut , suivant
Petau, le dernier décembre de l'année 192 de l'ère
vulgaire ; il faut donc que , selon Clément , Jésus soit
né un mois et treize jours avant le dernier décembre,
et par conséquent le 18 novembre de la vingt-hui^
(i) Jean, chap. III, v. 3o.
(k) Sermon 2 1 , tome II, page 1 £8.
(1) Hérésie 5i , n. 2-9.
[m) Stromates, liv. I, page 34o.
lo2 NOËL.
tième année d'Auguste. Sur quoi il faut observer que
saint Clément ne compte les années d'Auguste que
depuis la mort d'Antoine et la prise d'Alexandrie,
parce que ce fut alors que ce prince resta seul maître
de l'empire.
Ainsi Ton n'est pas plus assuré de l'année que du
jour et du mois de cette naissance. Quoique saint Luc
déclare (n) qu'il s'est exactement informé de toutes
ces choses depuis leur premier commencement, ii
fait assez voir qu'il ne savait pas exactement l'âge de
Jésus quand il dit (o) qu'il avait environ trente ans
lorsqu'il fut baptisé. En effet, cet évangéliste (/;) fait
naître Jésus l'année d'un dénombrement qui fut fait,
selon lui, par Cirinus ou Cirinius, gouverneur de
Syrie, tandis que ce fut par Sentius Saturnius , si l'on
eu croit Tertullien (cj). Mais Saturnius avait déjà
quitté la province la dernière année d'Hérode , et
avait eu pour successeur Quintilius Varus, comme
nous l'apprenons de Tacite (r)^ et Publius Sulpitin3
Quirinus ou Quirinius, dont veut apparemment par-
ler saint Luc, ne succéda à Quintilius Varus qu'envi-
ron dix ans après la mort d'Hérode, lorsque Arche-
lads, roi de Judée, fut relégué par Auguste, comme
le dit Josèphc dans ses Antiquités judaïques (s).
Il est vrai que Tertullien (f), et avant lui saint
Justin (a) , renvoyaient les païens et les hérétiques
(h) Chap. I, v. 3. — (o) Ch. III, v. a3. — (p) Cli. II, v. 2.
— {(\) Liv. IV, chap. XIX , contre Marcion. < — (/•) Hist., liv. V,
*cct. 9. — (s) Liv. XVI, chap, VIII, et liv. XVII, chap. XIII et
XI V. — [t) Uv. IV, chap. VI 1 contre Marcion. — (u) II, ApoL
NOMBRE. ' * ' 1 33
de leur temps aux archives publiques où se conser-
vaient les registres de ce prétendu dénombrement ^
mais Tertuliien renvoyait également aux archives
publiques pour y trouver la nuit arrivée en plein
midi au temps de la passion de Jésus, comme nous
l'avons dit à l'article Eclipse ,. où nous avons observé
le peu d'exactitude de ces deux pères et de leurs
pareils, en citant les monumens publics , à propos de
l'inscription d'une statue que saint Justin , lequel
assurait l'avoir vue à Uome , disait être dédiée s.
Simon le Magicien, et qui l'était à un dieu des anciens
Sabins.
Au reste, on ne sera point étonné de ces incerti-
tudes, si l'on fait attention que Jésus ne fut connu de
ses disciples qu'après qu'il eut reçu le baptême de
Jean. C'est expressément à commencer depuis ce
baptême que Pierre veut que le successeur de Judas
rende témoignage de Jésus, et, selon les Actes des
apôtres (r), Pierre entend parler de tout le temps
que Jésus a vécu avec eux.
NOMBRE.
EuclidE avait-iï raison de définir le nombre, col-
lection d'unités de même espèce?
Quand Newton dit que le nombre est un rapport
abstrait d'une quantité à une autre de même espèce,
n'a-t-il pas entendu par-là l'usage des nombres en
arithmétique , en géométrie ?
Wolf dit : Le nombre est ce qui a le même rapport
—— ' i
(oc) Chap. T, v sa.
D'iet. Pli. 7. 12
I 3 4 NOMBRE.
avec l'unité, qu'une ligne droite avec une ligne droite.
N'est-ce pas plutôt une propriété attribuée au nombre
qu'une définition?
Si j'osais, je définirais simplement le nombre,
l'idée de plusieurs unités.
Je vois du blanc; j'ai une sensation, une idée de
blanc. Je vois du vert à côté. Il n'importe que ces
deux choses soient ou ne soient pas de la même
espèce, je puis compter deux idées. Je vois quatre
hommes et quatre chevaux; j'ai l'idée de huit : de
môme trois pierres et six arbres me donneront l'idée
de neuf.
Que j'additionne, que je multiplie, que je sous-
traie, que je divise, ce sont des opérations de ma
faculté de penser que j'ai reçue du maître de la na-
ture; mais ce ne sont point des propriétés inhérentes
au nombre. Je puis carrer 3, le cuber; mais il n'y a
certainement dans la nature aucun nombre qui soit
carré ou cube.
Je conçois bien ce que c'est qu'un nombre pair ou
impair; mais je ne concevrai jamais ce que c'est
qu'un nombre parfait ou imparfait.
Les nombres ne peuvent avoir rien par eux-mêmes.
Quelles propriétés, quelle vertu pourraient avoir dix
cailloux., dix arbres, dix idées, seulement en tant
qu'ils sont dix ? Quelle supériorité aura un nombre
divisible en trois pairs sur un autre divisible en deux
pairs ?
Pythagorc est le premier, dit-on, qui ait décou-
vert des vertus divines dans les nombres. Je doute
qu'il soit le premier, car il avait voyagé en Egypte, à
NOMBRE. 1 35
Babylone et dans l'Inde; et il devait en avoir rapporte
bien des connaissances et des rêveries. Les Indiens
surtout inventeurs de ce jeu si combiné et si com-
pliqué des échecs, et des chiffres si commodes que
las Arabes apprirent deux, et qui nous ont été com-
muniqués après tant de siècles; ces Indiens, dis-je,
joignaient à leurs sciences d'étranges chimères; les
Ghaldéensen avaient encore davantage, et les Égyp-
tiens encore plus. On sait assez que la chimère tient à
notre nature. Heureux qui peut s'en préserver î heu-
reux qui, après avoir eu quelques accès de celte
fièvre d'esprit, peut recouvrer une santé toi érable !
Porphyre, dans la Vie de Pythagore, dit que le
nombre 2 est funeste. On pourrait dire que c'est au
contraire le plus favorable de tous. Malheur à celui
qui est toujours seul! malheur à la nature, si l'espèce
humaine et celle des animaux n'étaient souvent deux
à deux !
Si 2 était de mauvais augure, en récompense 3
était admirable; 4 était divin : mais les pythagoriciens
et leurs imitateurs oubliaient alors que ce chiffre
mystérieux 4? si divin, était composé de deux fois
deux, nombre diabolique. Six avait son mérite, parce
que les premiers statuaires avaient partagé leurs fi-
gures en six modules. Nous avons vu que, selon les
Chaldéens , Dieu avait créé le monde en 6 gahambars :
mais 1 était le nombre le plus merveilleux; car il n'y
avait alors que sept planètes; chaque planète avait
son ciel , et cela composait sept cicux, sans qu'on sut
ce que voulait dire ce mot de ciel. Toute l'Asie comp-
tait par semaine de sept jours. On distinguait la vie
I 36 NOMBRE.
de l'homme en sept âges. Que de raisons en faveur de
ce nombre !
Les Juifs ramassèrent avec le temps quelques ba-
layures de cette philosophie. Elle passa chez les
premiers chrétiens d'Alexandrie avec les dogmes de
Platon. Elle éclata principalement dans l'Apocalypse
de Ccrinthe, attribuée à Jean le Baptiscur.
On en voit un grand exemple dans le nombre de la
bête (a).
« On ne peut acheter ni vendre, a moins qu'on
n'ait le caractère de la bête, ou son nom ou son
nombre. C'est ici la science. Que celui qui a de l'en-
tendement compte le nombre de la bête; car son nom
est d'homme, et son nombre est 666 (i). »
On sait quelle peine tous les grands docteurs ont
prise pour deviner le mot de l'énigme. Ce nombre,
composé de 3 fois 2 à chaque chiffre, signifiait-il 3
fois funeste à la troisième puissance? Il y avait deux
bêtes; et l'on ne sait pas encore de laquelle l'auteur a
voulu parler. Nous avons vu que l'évêque Bossuet,
moins heureux en arithmétique qu'en oraisons fu-
nèbres, a démontré que Dioclétien est la bête, parce
qu'on trouve en chiffres romains 666 dans les lettres
de son nom, en retranchant les lettres qui gâteraient
cette opération. Mais, en se servant de chiffres ro-
ta) Apocalypse, chap. XIII, v. 17 et 18.
(1) Ce passage peut servir à trouver le temps où l'Apocalypse
a e'té composée. Il est probable que c'est sous l'empire du ty-
ran dont le nom est formé par des lettres telles que la somme de
leurs valeurs numérales soit 666. D'après cela on a trouvé
qu'elle avait été laite sous le règne de Calcula.
NOUVEAU^ NOUVEAUTÉS. I 37
mains , il ne s'est pas souvenu que FApocalyse est
écrite en grec. Un homme éloquent peut tomber dans
cette méprise.
Le pouvoir des nombres fut d'autant plus respecté
parmi nous, qu'on n'y comprenait rien.
Vous avez pu, ami lecteur, observer au mot Figure
quelles fines allégories Augustin, évêque diïippone,
tira des nombres.
Ce goût subsista si long-temps, qu'il triompha au
concile de Trente. On y conserva les mystères, ap-
pelés sacremens dans l'église latine, parce que les
dominicains, et Soto à leur tête, alléguèrent qu'il y
avait sept choses principales qui contribuaient à la
vie, sept planètes, sept vertus, sept péchés mortels,
six jours de création et un de repos qui font sept;
plus sept plaies d'Egypte; plus sept béatitudes : mais
malheureusement les pères oublièrent que l'Exode
compte dix plaies, et que les béatitudes sont au
nombre de huit dans saint Matthieu, et au nombre de
quatre dans saint Luc. Mais des savans ont aplani
cette petite difficulté, en retranchant de saint Mat-
thieu les quatre béatitudes de saint Luc; reste à six :
ajoutez l'unité à ces six, vous aurez sept. Consultez
Fra Paolo Sarpi au livre second de son histoire du
concile.
NOUVEAU, NOUVEAUTES.
Il semble que les premiers mots des Métamor-
phoses d'Ovide , In nova fert a ni mus y soient la devise
du genre humain. Personne n'est touché de l'admira-
ble spectacle du soleil qui se lève, ou plutôt semble
12.
I 38 NOUVEAU, NOUVEAUTÉS.
se lever tous les jours; tout le monde court au moin-
dre petit météore qui paraît un moment dans cet amas
de vapeurs qui entourent la terre, et qu'on appelle le
ciel.
Vilia sunt nobis qux^cuincjae, jjrioribus annis
Vidimus, et sordel quidquid spectavimus olim.
Un colporteur ne se chargera pas d'un Virgile,
d'un Horace, mais d'un livre nouveau, fût-il détes-
table. Il vous tire à part et vous dit : Monsieur, vou-
lez-vous des livres de Hollande ?
Les femmes se plaignent depuis le commencement
du monde des infidélités qu'on leur fait en faveur du
premier objet nouveau qui se présente, et qui n'a
souvent que cette nouveauté pour tout mérite. Plu-
sieurs dames (il faut bien l'avouer, malgré le respect
infini qu'on a pour elles) ont traité les hommes
comme elles se plaignent qu'on les a traitées; et
Phisfoire de Jocondc est beaucoup plus ancienne que
l'Arioste.
Peut-être ce goût universel pour la nouveauté est-
il un bienfait de la nature. On nous crie : Contentez-
vous de ce que vous avez, ne désirez rien au-delà de
votre état , réprimez votre curiosité , domptez les
inquiétudes de votre esprit. Ce sont de très-bonnes
maximes; mais, si nous les avions toujours suivies,
nous mangerions encore du gland, nous coucherions
à la belle étoile, et nous n'aurions eu ni Corneille, ni
Racine, ni Molière, ni Poussin, ni Le Brun, ni La
Moine, niPigal.
.i •"■ JfUDITÉ. î 39
NUDITÉ.
Pourquoi enfermerait-on un homme ? une femme
qui marcheraient tout nus dans les rues? et pourquoi
personne n'est-il choqué des statues absolument nues,
des peintures de Magdelène et de Jésus qu'on voit
dans quelques églises?
Il est vraisemblable que le genre humain a subsisté
long-temps sans être vêtu.
On a trouvé dans plus d'une île, et dans le conti-
nent de l'Amérique, des peuples qui ne connaissaient
pas les vétemens.
Les plus civilisés cachaient les organes de la géné-
ration par des feuilles, par des joncs entrelacés, par
des plumes.
D'où vient cette espèce de pudeur? était-ce l'in-
stinct d'allumer des désirs en voilant ce qu'on aimait
à découvrir?
Esl-il bien vrai que chez des nations un peu plus
policées, comme les Juifs et demi-Juifs, il y ait eu des
sectes entières qui n'aient voulu adorer Dieu qu'en se
dépouillant de tous leurs habits ? tels ont été, dit-ou,
les adamites et les abéliens. Us s'assemblaient tout
mis pour chanter les louanges de Dieu. Saint Épiphanc
et saint Augustin le disent. Il est vrai qu'ils n'étaient
pas contemporains, et qu'ils étaient fort loin de leur
pays. Mais enfin cette folie est possible : elle n'est
pas même plus extraordinaire, plus folie que cent
autres folies qui ont fait le tour du monde l'une après
l'autre.
Nous avons vu, kY article Emblmc rcin' aujourd'hui
I 4o ttUDIiTÉ,
même encore les mahométans ont des saints qui sont
fous , et qui vont nus comme des singes. Il se peut
très-bien que des énergumènes aient cru qu'il vaut
mieux se présenter à la Divinité dans l'état où elle
nous a formés que dans le déguisement inventé par
les hommes. Il se peut qu'ils aient montre tout par
dévotion. Il y a si peu de gens bien faits dans les deux
sexes, que la nudité pouvait inspirer la chasteté , où
plutôt le dégoût, au lieu d'augmenter les désirs.
On dit surtout que les abéliens renonçaient au ma-
riage. S il y avait parmi eux de beaux garçons et de
belles filles, ils étaient pour le moins comparables à
saint Adhelme et au bienheureux Robert d'Arbrisselle,
qui couchaient avec les plus jolies personnes pour
mieux faire triompher leur continence.
J'avoue pourtant qu'il eût été assez plaisant de
voir une centaine d'Hélènes et de Paris chanter des
antiennes et se donner le baiser de paix, et faire les
agapes.
Tout cela montre qu'il n'y a point de singularité,
point d'extravagance, point de superstition qui n'ait
passé par la tête des hommes. Heureux quand ces
superstitions ne troublent pas la société et n'en font
pas une scène de discorde , de haine et de fureur !
II vaut mieux sans doute prier Dieu tout nu que
de souiller de sang humain ses autels et les places
publiques.
OCCULTES. l4ï
o.
OCCULTES.
Qualités occultes.
On s'est moqué fort long-temps des qualités oc-
cultes ; on doit se moquer de ceux qui n'y croient pas.
Répétons cent fois que tout principe , tout premier
rassort de quelque œuvre que ce puisse être du grand
Demiourgos, est occulte et caché pour jamais aux
mortels.
Qu'est-ce que la force centripète, la force de la
gravitation , qui agit sans contact à des distances
immenses ?
Quelle puissance fait tordre notre cœur et ses
oreillettes soixante fois par minute î quel autre pou-
voir change cette herbe en lait dans les mamelles
d'une vache, et ce pain en sang, en chair, en os dans
cet enfant qui croît à mesure qu'il mange , jusqu'au
point déterminé qui fixe la hauteur de sa taille sans
qu'aucun art puisse jamais y ajouter une ligne ?
Végétaux, minéraux, animaux, où est votre pre-
mier principe? il est clans la main de celui qui fait
tourner le soleil sur son axe, et qui l'a revêtu de
lumière.
Ce plomb ne deviendra jamais argent; cet argent
ne sera jamais or; cet or ne sera jamais diamant; de
même que cette paille ne deviendra jamais poncire
ou ananas.
Quelle physique corpusculaire, quels atomes dé^
terminent ainsi leur nature? vous n'en s^vezrien; la
1^2 ONAX, ONANISME,
cause sera éternellement occulte pour vous. Tout ce
qui vous entoure, tout ce qui est dans vous est une
énigme dont il n'est pas donné à l'homme de deviner
le mot.
Cet ignorant fourré croit savoir quelque chose
quand il a dit que les Létcs ont une âme végétative et
une sensitive, et que les hommes ont l'âme végéta-
tive, la sensitive et l'intellectuelle.
Pauvre homme pétri d'orgueil, qui n'as prononcé
que des mots , as - tu jamais vu une âme , sais - tu
comment cela est fait? Nous avons beaucoup parlé
d'âme dans nos questions, et nous avons toujours
confessé notre ignorance. Je ratifie aujourd'hui
cette confession avec d'autant plus d'empressement,
qu'ayant depuis ce temps beaucoup plus lu, plus
médite , et étant plus instruit , je suis plus en éta .
d'affirmer que je ne sais rien-
ONAN, ONANISME.
Nous avons promis, a l'article Amour socratique ,
de parler d'Onan et de l'onanisme , quoique cet ona-
nisme n'ait rien de commun avec l'amour socratique ,
et qu'il soit plutôt un effet très-désordonné de l'amour
propre.
La race d'Onan a de très -grandes singularités. Le
patriarche Juda son père coucha, comme on sait,
avec sa belle -fille ïhamar la Phénicienne, dans un
grand chemin. Jacob, père de Juda, avait été à la
fois le mari de deux sœurs filles d'un idolâtre, et il
avait trompé son père et son beau-père. Loth, grand-
oncle de Jacob, avait couché avec ses deux filles.
ON AN, ONANISME, I 4^
Salmon, l'un des descendans de Jacob et de Juda,
épousa Rahab la Cananéenne, prostituée. Booz, fils
de Sahnon et de Rahab, reçut dans son lit Ruth la
Madianite, et fut bisaïeul de David. David enleva
Bctzabée au capitaine Uriah son mari, qu'il fit assas-
siner pour être plus libre dans ses amours. Enfin ,
dans les deux généalogies de notre Seigneur Jésus-
Christ, si différentes en plusieurs points, mais entiè-
rement semblables en ceux-ci , on voit qu'il naquit de
cette foule de fornications, d'adultères et d7incestes.
Rien n'est plus propre à confondre la prudence hu-
maine, à humilier notre esprit borné, à nous con-
vaincre que les voies de la Providence ne sont pas
nos voies.
Le révérend père dora Caimet fait cette réflexion
à propos de l'inceste de Juda avec Ihamar et du
péché d'Onan , chapitre XXXVIII de la Genèse :
«L'Écriture, dit-il, nous donne le détail d'une his-
toire qui, dans le premier sens qui frappe l'esprit, iie
paraît pas fort propre à édifier ; mais le sens caché et
mystérieux qu'elle renferme est aussi élevé que celui
de la lettre paraît bas aux yeux de la chair. Ce n'est
pas sans de bonnes raisons que le Saint-Esprit a
permis que l'histoire de Thamar, de Rahab, de Buth
et de Betzabée, se trouvât mêlée dans la généalogie
de Jésus-Christ. »
Il eût été à souhaiter que dom Caimet nous eût
développé ces bonnes raisons; il aurait éclairé les
doutes et calmé les scrupules de toutes les âmes
honnêtes et timorées qui voudraient comprendre
comment i' trô éternel, le créateur des mondes a
14+ ON AN, ONANISME.
pu naître clans un village juif d'une race de voleurs
et de prostituées. Ce mystère, qui n'est pas le moins
inconcevable dy tous les mystères, était digne assu-
rément d'être expliqué par un savant commentateur.
Tenons-nous-en ici à l'onanisme.
On sait bien quel est le crime du patriarche Juda,
ainsi qu'on connaît le crime des patriarches Siméon
et Lévi ses frères, commis dans Sichem; et le crime
de tous les autres patriarches, commis contre leur
frère Joseph : mais il est difficile de savoir précisé-
ment quel était le péché d'Onan. Juda avait marié
son fils aîné lier a cette Phénicienne Thamar. Her
mourut pour avoir été méchant. Le patriarche voulut
que son second fils Onan épousât la veuve, selon
l'ancienne loi des Égyptiens et des Phéniciens leurs
voisins : cela s'appelait susciter des enfans à son Uhrc.
Le premier-né du second mariage portait le nom du
défunt^ et c'est ce qu'Onan ne voulait pas. Il haïssait
la mémoire de son frère; et, pour ne point faire
d'enfant qui portât le nom de Her, il est dit qu'il jetait
sa semence à terre.
Or il reste à savoir si c'était dans la copulation
avec sa femme qu'il trompait ainsi la nature , ou si
c'était au moyen de la masturbation qu'il éludait le
devoir conjugal. La Genèse ne nous apprend point
cette particularité. Mais aujourd'hui ce qu'on appelle
communément le péché d'Onan, c'est l'abus de soi-
même avec le secours de la main , vice assez commun
aux jeunes garçons et même aux jeunes filles qui ont
trop de tempérament.
On a remarqué que l'espèce des hommes et celle
onan, onanisme. i 4*5
des singes sont les seules qui tombent dans ce dé-
faut contraire au vœu de la nature.
Un médecin a écrit en Angleterre contre ce vice
un petit volume intitulé de l'Onanisme, dont oîi
Compte environ quatre-vingts éditions, supposé que
ce nombre prodigieux ne soit pas un tour de libraire
pour amorcer les lecteurs, ce qui n'est que trop
ordinaire.
M. Tissot, fameux médecin de Lausane, à fait
aussi son Onanisme, plus approfondi et plus mé-
thodique que celui d'ilngleterre. Ces deux ouvrages
étalent les suites funestes de cette malheureuse ha-
bitude, la perte des forces, l'impuissance, la dépra-
vation de l'estomac et des viscères, les tremblemens,
les vertiges, l'hébétation et souvent une mort préma-
turée. Il y en a des exemples qui font frémir.
M. Tissot a trouvé par l'expérience que le quin-
quina était le meilleur remède contre ces maladies,:
pourvu qu'on se défit absolument de cette habitude
honteuse et funeste, si commune aux écoliers y aux
pages et aux jeunes moines.
Mais il s'est aperçu qu'il était plus aisé de prendre
du quinquina que de vaincre ce qui est devenu une
seconde nature.
Joignez les suites de l'onanisme avec la vérole , et
vous verrez combien l'espèce humaine est ridicule et
malheureuse.
Pour consoler cette espèce, M. Tissot rapporte
autant d'exemples de malades de réplétion que de
malades d'émission; et ces exemples, il les trouve
ahez les femmes comme chez les hommes. Il n'y a
Bict rh. 7. i3
1+6 OPINION.
point de plus fort argument contre les vœux témé-
raires de chasteté. Que voulez -vous en effet que
devienne une liqueur précieuse , formée par la na-
ture pour la propagation du genre humain ? Si on
la prodigue indiscrètement, elle peut vous tuer; si
on la retient, elle peut vous tuer de même. On a
observé que les pollutions nocturnes sont fréquentes
chez les personnes des deux sexes non mariées, mais
beaucoup plus chez les jeunes religieux que chez les
recluses; parce que le tempérament des hommes
est plus dominant. On en a conclu que c'est une
énorme folie de se condamner soi-même à ces tur-
pitudes, et que c'est une espèce de sacrilège dans les
gens sains de prostituer ainsi le don du Créateur , et
de renoncer au mariage, ordonné expressément par
Dieu même. C'est ainsi que pensent les protestans,
les Juifs, les musulmans et tant d'autres peuples; mais
les catholiques ont d'autres raisons en faveur dés
eouvens. Je dirai des catholiques ce que le profond
Calmet dit du Saint-Esprit : Ils ont eu sans doute de
bonnes raisons.
OPINION.
Quelle est l'opinion de toutes les nations du nord
de 1? Amérique ? et de celles qui bordent le détroit de
la Sonde, sur le meilleur des gouvernemens, sur la
meilleure des religions, sur le droit public ecclésias-
tique, sur la manière d'écrire l'histoire, sur la nalnre
de la tragédie, de la comédie, de 1 opéra, de Péglo-
gue, du poème épique, sur les idées innées, la grâce
concomitante et les miracles du diacre Paris? ii es!
OPINION. 1.47
clair que tous ces peuples *n'ont aucune opinion sur
les choses dont ils n'ont point dïdées.
Ils ont un sentiment confus de leurs coutumes, et
ne vont pas au delà de cet instinct. Tels sont les peu-
ples qui habitent les côtes de la mer Glaciale dans
l'espace de quinze cents lieues. Tels sont les habitans
des trois quarts de l'Afrique, et ceux de presque
toutes les îles de l'Asie,- etVingt hordes de Tartares,
et presque tous les hommes uniquement occupés du
soin pénible et toujours renaissant de pourvoir à leur
subsistance. Tels sont à deux pas de nous la plupart
des Morlaques et des Uscoques , beaucoup de Sa-
voyards et quelques bourgeois de Paris.
Lorsqu'une nation commence à se civiliser, elle a
quelques opinions qui toutes sont fausses. Elle croit
aux revenans, aux sorciers, à l'enchantement des ser-
pens, à leur immortalité, aux possessions du diable,
aux exorcismes , aux aruspices. Elle est persuadée
qu'il faut que les grains pourissent en terre pour
germer , et que les quartiers de la lune sont les causes
des accès de fièvre.
Un talapoin persuade à ses dévotes que le Dieu
Sammonocodom a séjourné quelque temps à Siam, et
qu'il a raccourci tous les arbres d'une forêt qui l'em-
pêchaient de jouer à son aise au cerf -volant , qui
était son jeu favori. Cette opinion s'enracine dans les
têtes, et à la fin un honnête homme, qui douterait de
cette aventure de Sammonocodom, courrait risque
d'être lapidé. Il faut des siècles pour détruire une
opinion populaire.
On la nomme la reine du monde; elle l'est si bien,
l48 'ORACLES.
que, quand la raison vient la combattre, la raison est
condamnée à la mort. Il faut qu'elle renaisse vingt
fois de ses cendres pour chasser enfin tout doucement
l'usurpatrice.
ORACLES.
SECTION PREMIÈRE.
Depuis que la secte des pharisiens, chez le peuple
juif, eut fait connaissance avec le diable, quelques
raisonneurs d'entre eux commencèrent à croire que
ce diable et ses compagnons inspiraient chez toutes
les autres nations les prêtres et les slatucs qui ren-r
daient des oracles. Les saducéens n'en croyaient
rien ; ils n'admettaient ni anges, ni démons. Il paraît
qu'ils étaient plus philosophes que les pharisiens ,
par conséquent moins faits pour avoir du crédit sur
le peuple.
Le diable fesait tout parmi la populace juive du
temps de Gamaliel , de Jean le Baptiseur, de Jacques
Oblia et de Jésus son frère , qui fut notre sauveur
Jésus -Christ. Aussi vous voyez que le diable trans-
porte Jésus tantôt dans le désert, tantôt sur le faîte
du temple , tantôt sur une colline voisine dont on
découvre tous les royaumes de la terre; le diable
entre dans le corps des garçons et des filles et des
animaux.
Les chrétiens, quoique ennemis mortels des pha-
risiens, adoptèrent tout ce que les pharisiens avaient
imaginé du diable, ainsi que les Juifs avaient autre-
fois introduit chez eux les coutumes et les cérémo-
ORACLES. 1 49
nies des Égyptiens. Rien n'est si ordinaire que d'imiter
ses ennemis, et d'employer leurs armes^
Bientôt les pères de l'église attribuèrent au diable
toutes les religions qui partageaient la terre, tous les
prétendus prodiges, tous les grands ëvénemens, les
comètes, les pestes, le mal caduc, les écrouelles, etc.
Ce pauvre diable, qu'on disait rôti dans un trou sous
la terre, fut tout étonné de se trouver le maître du
monde. Son pouvoir s'accrut ensuite merveilleuse-
ment par l'institution des moines.
La devise de tous ces nouveaux venus était : Don-
nez-moi de l'argent, et je vous délivrerai du diable
Leur puissance céleste et terrestre reçut enfin un ter-
rible échec de la main de leur confrère Luther, qui,
se brouillant avec eux pour un intérêt de besace , dé-
couvrit tous les mystères. Hondorf, témoin oculaire,
nous rapporte que les réformés ayant chassé les moines
d'un couvent d'Eisenach dans la Thuringe, y trouvè-
rent une statue de la vierge Marie et de l'enfant Jésus
faite par tel art, que, lorsqu'on mettait des offrandes
sur l'autel, la vierge et l'enfant baissaient la tête en
signe de reconnaissance, et tournaient le dos à ceux
qui venaient les mains vides.
Ce fut bien pis en Angleterre : lorsqu'on fit , par
ordre de Henri VIII, la visite juridique de tous les
couvens, la moitié des religieuses étaient grosses; et
ce n'était point par l'opération du diable. L'évêque
Burnet rapporte que, dans cent quarante-quatre cou-
vens, les procès verbaux des commissaires du roi
attestèrent des abominations dont n'approchaient pas
celles de Sodome et de Gomorrhe. En effet , les
100 ORACLES.
moines d'Angleterre devaient être plus débauches que
les Sodomites, puisqu'ils étaient plus riches. Ils pos-
sédaient les meilleures terres du royaume. Le terrain
de Sodome et de Gomorrhe, au contraire; ne produi-
sait ni blé, ni fruits, ni légumes, et, manquant d'eau
potable , ne pouvait être qu'un désert affçeux , habité
par des misérables trop occupés de leurs besoins^oour
connaître les voluptés.
Enfin, ces superbes asiles de la fainéantise ayant
été supprimés par acte du parlement, on étala dans
la place publique tous les instrumens de leurs fraudes
pieuses : le fameux crucifix de Bokflcy, qui se remuait
et qui marchait comme une marionnette; des fioles
de liqueur rouge qu'on fesait passer pour du sang que
versaient quelquefois des statues des saints, quand
ils étaient mécontens de la cour; des moules de fer-
blanc dans lesquels on avait soin de mettre conti-
nuellement des chandelles allumées, pour faire croire
au peuple que c'était la même chandelle qui ne s'é-
teignait jamais; des sarbacanes, qui passaient de la
sacristie dans la voûte de l'église, par lesquelles des
voix célestes se fesaient quelquefois entendre à des
dévotes payées pour les écouter; enfin tout ce que la
friponnerie inventa jamais pour subjuguer l'imbé-
cillité.
x41ors plusieurs savans de l'Europe, bien certains
que les moines et non les diables avaient mis en usage
tous ces pieux stratagèmes, commencèrent à croire
qu'il en avait été de même chez les anciennes reli-
gions; que tous les oracles et tous les miracles tant
vantés dans l'antiquité n'avaient été que des prestiges
ORACLES. lt)[
de charlatans; que le diable ne s'était jamais mêlé de
rien; mais que seulement les prêtres grecs, romains,
syriens, égyptiens, avaient été encore plus habiles
que nos moines.
Le diable perdit donc beaucoup de son crédit,
jusqu'à ce qu'enfin le bon-homme Béker, dont vous
pouvez consulter l'article (*), écrivit son ennuyeux
livre contre le diable, et prouva par cent argumens
qu'il n'existait point. Le diable ne lui répondit point;
mais les ministres du saint Evangile, comme vous
l'avez vu, lui répondirent; ils punirent le bon Béker
d'avoir divulgué leur secret, et lui ôtèrent sa cure,
de sorte que Béker fut la victime de la nullité de
Belzébuth.
C'était le sort de la Hollande de produire les plus
grands ennemis du diable. Le médecin Van-Dale,
philosophe humain, savant très-profond, citoyen
plein de charité, esprit d'autant plus hardi que sa
hardiesse était fondée sur la vertu, entreprit enfin
d'éclairer les hommes , toujours esclaves des an-
ciennes erreurs, et toujours épaississant le bandeau
qui leur couvre les yeux, jusqu'à ce que quelque
grand trait de lumière leur découvre un coin de vé-
rité, dont la plupart sont très -indignes. Il prouva,
dans un livre plein de l'érudition la plus recherchée,
que les diables n'avaient jamais rendu aucun oracle,
n'avaient opéré aucun prodige , ne s'étaiqnt jamais
mêlés de rien, et qu'il n'y avait eu de véritables dé-
mons que le,? fripons qui avaient trompé les hommes.
(*) Tome II de ce Dictionnaire, page 343.
132 ORACLI'S.
Il ne faut pas que le diable se joue jamais à un savant
médeein. Ceux qui connaissent un peu la nature sont
fort dangereux pour les feseurs de prestiges. Je con-
seille au diable de s'adresser toujours aux facultés de
théologie, et jamais aux facultés de médecine.
Yan-Dale prouva donc, par mille monumens, que
non-seulement les oracles des païens n'avaient été
que des tours de prêtres, mais que ces friponneries
consacrées dans tout l'univers n'avaient point fini du
temps de Jean le Baptiseur et de Jésus-Christ, comme
on le croyait pieusement. Rien n'était plus vrai, plus
palpable, plus démontré que cette vérité annoncée
par le médecin Van-Dale ; et il n'y a pas aujourd'hui
un honnête homme qui la révoque en doute.
Le livre de Yan-Dale n'est peut-être pas bien mé-
thodique; mais c'est un des plus curieux qu'on ait
jamais farts. Car, depuis les fourberies grossières du
prétendu Histape et des sibylles; depuis l'histoire
apocryphe du voyage de Simon Barjone à Rome, et
des complfaiens que Simon le Magicien lui envoya
faire par son chien; depuis les miracles de saint
Grégoire-Thaumaturge , et surtout de la lettre que ce
saint écrivit au diable, et qui fut portée à son adresse,
jusqu'aux miracles des révérends pères jésuites et des
révérends pères capucins, rien n'est oublié. L'empire
de l'imposture et de la bêtise est dévoilé dans ce lrvro
aux yeux de tous les hommes qui savent lire, ruais ils
sont en petit nombre.
Il s'en fallait beaucoup que cet empire fût détruit
alors en Italie, en France, en Espagne, dans les états
Autrichiens, et surtout en Pologne, où tas jésuites
ORACLES. 1 53
dominaient. Les possessions du diable , les faux
miracles inondaient encore la moitié de l'Europe
abrutie. Voici ce que Yan-Dale raconte d'un oracle
singulier qui fut rendu de son temps à Terni dans les
états du pape vers l'an i65o, et dont la relation fut
imprimée à Venise par ordre da sa seigneurie.
Un ermite, nommé Pasquale, ayant ouï dire que
Jacovello, bourgeois de Terni, était fort avare et fort
riche, vint faire à Terni ses oraisons dans l'église
que fréquentait Jacovello, lia bientôt amitié avec
lui, le flatta dans sa passion, et lui persuada que
c'était une œuvre très-agréable à Dieu de faire valoir
son argent, que cela même était expressément re-
commandé dans l'Évangile, puisque le serviteur né-
gligent, qui n'a pas fait valoir l'argent de son maître
à cinq cents pour cent, est jeté dans Tes ténèbres
extérieures.
Dans les conversations que l'ermite avait avec
Jacovello, il l'entretint souvent des beaux discours
tenus par plusieurs crucifix, et par une quantité de
bonnes vierges d'Italie. Jacovello convenait que les
statues des saints parlaient quelquefois aux hommes,
et lui disait qu'il se croirait prédestiné si jamais il
pouvait entendre parler l'image d'un saint.
Le bon Pasquale lui répondit qu'il espérait lui
donner cette satisfaction dans peu de temps, qu'il
attendait incessamment de Rome une tête de mort,
dont le pape avait fait présent à un ermite son con-
frère; que cette tête parlait comme les arbres de
Dodone, et comme l'ânesse de Baîaam.. Il lui montra
en effet ia tête quatre jour! après. Il demanda à Jaco-
l'ôX ORACLES.
vello la clef d'une petite cave, et d'une chambre au-
dessus, afin que personne ne fut témoin du mystère.
L'ermite Pasquaie ayant fait passer de la cave un
tuyau qui entrait dans la tête, et ayant tout disposé,
se mit en prière avec son ami Jacovello : la tête alo s
parla en ces mots : a Jacovello, Dieu veut récom-
penser ton zèle. Je t'avertis qu'il y a un trésor de cent
mille écus sous un if à l'entrée de ton jardin. Tu
mourras de mort subite, si tu cherches ce trésor
avant d'avoir mis ddvant moi une marmite remplie
de dix marcs d'or en espèces. »
Jacovello courut vite à son coffre, et apporta
devant l'oracle sa marmite et ses dix marcs. Le bon
ermite avait eu la précaution de se munir d'une mar-
mite semblable qu'il remplit de sable. Il la substitua
prudemment à la marmite de Jacovello cjuand celui-
ci eut le dos tourné, et laissa le bon Jacovello avec
une tête de mort de plus, et dix marcs d'or de moins.
C'est à peu près ainsi que se rendaient tous les
oracles , à commencer par celui de Jupiter-Ammon ,
et à finir par celui de Trophonius.
Un des secrets des prêtres de l'antiquité, comme
des nôtres, était la confession dans les mystères.
C'était là qu'ils apprenaient toutes les affaires des fa-
milles, et qu'ils se mettaient en état de répondre à la
plupart de ceux qui venaient les interroger. C'est à
quoi se rapporte ce grand mot que Plutarque a rendu
célèbre. Un prêtre voulant confesser un initié, celui-
ci lui demanda : A qui me confesserai-je ? est-ce à tof
ou à Dieu? C'est à Dieu, reprit Je prêtre. — -Sors donc
d'ici, homme, et laisse-moT avec Dieu.
ORACLES. I 55
Je ne finirais point si je rapportais toutes les
choses intéressantes dont Van-Dale a enrichi son livre.
Fontenelle ne le traduisit pas; mais il en tira ce qu'il
crut de plus convenable à sa nation qui aime mieux
les agrémens que la science. Il se fit lire par ce qu'on
appelait en France la bonne compagnie ; et Van-Dale,
qui avait écrit en latin et en grec, n'avait été lu que par
des savans. Le diamant brut de Van-Dale brilla beau-
coup quand il fut taillé par Fontenelle : le succès fut
si grand que les fanatiques furent en alarmes. Fonte-
nelle avait eu beau adoucir les expressions de Van-
Dale, et s'expliquer quelquefois en Normand, il ne fut
que trop entendu par les moines, qui n'aiment pas
qu'on leur dise que leurs confrères ont été des fripons,,
Un nommé Baltus, jésuite, né dans le pays Mes-
sin , l'un de ces savans qui savent consulter de vieu*
livres, les falsifier et les citer mal à propos, prit le
parti du diable contre Van-Dale et Fontenelle. Le
diable ne pouvait choisir un avocat plus ennuyeux :
son nom n'est aujourd'hui connu que par l'honneur
qu'il eut d'écrire contre deux hommes célèbres qui
avaient raison.
Baltus, en qualité de jésuite, cabala auprès de ses
confrères qui étaient alors autant élevés en crédit
qu'ils sont depuis tombés dans l'opprobre. Les jansé-
nistes, de leur côté , plus énergumènes que les jé-
suites, crièrent encore plus haut qu'eux. Enfin tous
les fanatiques furent persuadés que la religion chré-
tienne était perdue, si le diable n'était conservé dans
sf2S droits.
Peu à peu les livres des jansénistes et des jésuites
id6 oracles.
sont tombés dans l'oubli. Le livre de Van-Dale est
resté pour les savans, et celui de Fontenelle pour les
gens d'esprit.
A l'égard du diable, il est comme les jésuites et
les jansénistes, il perd son crédit de plus en plus.
SECTION II.
Quelques histoires surprenantes d'oracles, qu'on
croyait ne pouvoir attribuer qu'à des génies, ont fait
penser aux chrétiens qu'ils étaient rendus par les
démons, et qu'ils avaient cessé à la venue de Jésus-
Christ : on se dispensait par là d'entrer dans la dis-
cussion des faits qui eût été longue et difficile, et il
semblait qu'on confirmât la religion qui nous apprend
l'existence des démons , en leur rapportant ces évé-
nemens.
Cependant les histoires qu'on débitait sur les ora-
cles doivent être fort suspectes (</). Celle de Thamus
à laquelle Eusèbe donne sa croyance, et que Plv-
tarque seul rapporte, est suivie dans le même histo-
rien d'un autre conte si ridicule qu'il suffirait pour la
décréditer; mais de plus elle ne peut recevoir un sens
raisonnable. Si ce grand Pan était un démon, les dé-
mons ne pouvaient-ils pas se faire savoir sa mort les
uns aux autres sans y employer Thamus? Si ce grand
Pan était Jésus-Christ , comment personne ne fut-il
désabusé dans le paganisme, et ne vint-il à penser
que le grand Pan fût Jésus-Christ mort en Judée , si
(a) Voyez , pour les citations , l'ouvrage latin du docte An-
toine Van-Dale, d'où cet extrait est tiré.
oracles. ïby
c'était Dieu lui-même qui forçait les- démons à annon-
cer cette mort aux païens.
L'histoire de Thulis, dont l'oracle est positif sur
la Trinité , n'est rapportée que par Suidas» Ce Thulis,
roi d'Egypte, n'était pas assurément un des Ptolomées.
Que deviendra tout l'oracle de Sérapis, étant certain
qu'Hérodote ne parle point de ce dieu, tandis que
Tacite conte tout au long comment et pourquoi un
des Ptolomées fît venir de Pont le dieu Sérapis, qui
n'était alors connu que là ?
L'oracle rendu à Auguste sur l'enfant hébreu à qui
tous les dieux obéissent, n'est point de tout rece-
vable. Cedrenus le cite d'Eusèbc, et aujourd'hui il ne
s'y trouve plus. Il ne serait pas impossible que Cidre-
nus citât à faux, ou citât quelque ouvrage faussement
attribué à Eusèbe ; mais comment les premiers apo-
logistes du christianisme ont-ils tous gardé le silence
sur un oracle si favorable à leur religion?
Les oracles qu'Eusèbe rapporte de Porphyre atta-
ché au paganisme ne sont pas plus embarrassans que
les autres. Il nous les donne dépouillés de tout ce
qui les accompagnait dans les écrits de Porphyre.
Que savons-nous si ce païen ne les réfutait pas ? selon
l'intérêt de sa cause il devait le faire; et, s'il ne l'a pas
fait, assurément il avait quelque intention cachée,
comme de les présenter aux chrétiens à dessein de se
moquer de leur crédulité , s'ils les recevaient pour
vrais, et s'ils appuyaient leur religion sur de pareils
fondemens.
D'ailleurs quelques anciens chrétiens ont repro-
ché aux païens qu'ils étaient joués par leurs prêtres,
D,ct. Pïi. 7. i/J
I 53 ORACLES.
Voici comme en parle Clément d'Alexandrie : Vante-
nous , dit-il , si tu veux , ces oracles pleins de folie et
d'impertinence, ceux de Claros, d'Apollon pythien,
de DidymGh, d'Amphilochus; tu peux y ajouter les
augures et les interprètes des songes et des prodiges.
Fais-nous paraître aussi devant l'Apollon pythien ces
gens qui devinent par la farine ou par l'orge, et ceux
qui ont été si estimés parce qu'ils parlaient du ventre.
Que les secrets des temples des Égyptiens, et que la
nécromancie des Étrusques demeurent dans les lénè-
fer es; toutes ces choses ne sont certainement que des
impostures extravagantes et de pures tromperies , pa-
reilles à celles des jeux des dés. Les chèvres qu'on a
dressées à la divination, les corbeaux qu'on a in-
struits à rendre des oracles, ne sont, pour ainsi direv
que les associés des charlatans qui fourbent tous les
hommes.
Ensèbe étale à son tour d'excellentes raisons pour
prouver que les oracles ont pu n'être que des impos-
tures; et, s'il les attribue aux démons, c'est par l'effet
d'un préjugé pitoyable , et par un respect forcé pour
l'opinion commune. Les païens n'avaient garde de
consentir que leurs oracles ne fussent qu'un artifice
de leurs prêtres; on crut donc, par une mauvaise
manière de raisonner, gagner quelque chose dans la
dispute , eu leur accordant que , quand même il y au-
rait eu du surnaturel dans leurs oracles , cet ouvrage
n'était pas celui de la Divinité, mais des démons.
Il n'est plus question de deviner les finesses des
prêtres par des moyens qui pourraient eux-mêmes
paraître trop fins. Un temps a été qu'on \qs a décou-
ORACLES. I09
vertes de toutes parts aux yeux de toute la terre ; ce
fut quand la religion chrétienne triompha hautement
du paganisme sous les empereurs chrétiens.
Théodoret dit que Théophile , évêque d'Alexan-
drie; fit voir à ceux de cette ville les statues creuses
où les propres entraient par des chemins cachés pour
y rendre les oracles. Lorsque par l'ordre de Constan-
tin on abattit le temple d'Esculape à Ëgès en Cilicie ,
on chassa, dit Eusèbe dans la vie de cet empereur,
non pas un dieu, ni un démon, mais le fourbe qui
avait si long-temps imposé à la crédulité des peuples.
A cela il ajoute en général que, dans les simulacres
des dieux abattus, on n'y trouvait rien moins que des
dieux ou des démons y non pas même quelques mal-
heureux, spectres obscurs et ténébreux, mais seule-
ment du foin , de la paille , ou des os de morts.
La plus grande difficulté qui regarde les oracles
est surmontée depuis que nous avons reconnu que
les démons n'ont point dû y avoir part. On n'a plus
aucun intérêt à les faire finir précisément à la venue
de Jésus-Christ. Yoici d'ailleurs plusieurs preuves
que les oracles ont duré plus de quatre cents ans
après Jésus-Christ, et qu'ils ne sont devenus tout-à-
fait muets que lors de l'entière destruction du pa-
ganisme.
Suétone , dans la vie de Néron , dit que l'oracle de
Delphes l'avertit qu'il se donnât de garde des soixante
et treize ans; que Néron crut qu'il ne devait mourir
qu'à cet âge-là, et ne songea point au vieux Galba,
qui , étant âgé de soixante et treize ans , lui ôta
l'empire.
iO# ORACLES.
Philostrate, dans la vie d'Apollonius dcThyanc,
qui a vu Domitien , nous apprend qu'Apollonius visita
tous les oracles de la Grèce, et celui de Dodone, et
celui de Delphes, et celui d'Amphiaraiïs.
Plutarque7 qui vivait sous Trajan, nous dit que
l'oracle de Delphes était encore sur pied, quoique
réduit à une seule prétresse, après en avoir eu deux
ou trois.
Sous Adrien , Dion Chrysoslôme raconte qu'il con-
sulta loracle de Delphes; et il en rapporta une ré-
ponse qui lui parut assez embarrassée, et qui Test
effectivement.
Sous les Anlonins, Lucien assure qu'un prêtre de
Thyane alla demander à ce faux prophète Alexandre.
si les oracles qui se rendaient alors à Didyme, à Cla-
ros et à Delphes, étaient véritablement des réponses
d'Apollon ou des impostures. Alexandre eut des égards
pour ces oracles qui étaient de la nature du sien , et
répondit au prêtre qu'il n'était pas permis de savoir
cela. Mais, quand cet habile prêtre demanda ce qu'il
serait après sa mort, on lui répondit hardiment : Tu
seras chameau, puis cheval, puis philosophe, puis
prophète aussi grand qu'Alexandre.
Après les Antonins , trois empereurs se disputèrent
l'empire. On consulta Delphes, dit Spartien, pour
savoir lequel des trois la république devait souhai-
ter? Et l'oracle répondit en un vers : Le noir est le
meilleur; l'Africain est le bon; le bianc est le pire.
Par le noir on entendait Pescennius Niger; par l'Afri-
cain , Severus Septimus, qui était d'Afrique ; et par le
blanc, Claudius Albinus.
ORACLES. î6î
Dion, qui ne finit son histoire qu'à la huitième an-
née d'Alexandre Sévère, c'est-à-dire, l'an 23o, rap-
porte que de son temps Amphilochus rendait encore
des oracles en songe. Il nous apprend aussi qu'il y
avait dans la ville d'ApolIonie un oracle où l'avenir
se déclarait par la manière dont le feu prenait à l'en-
cens qu'on jetait sur un autel.
Sous Aurélien, vers l'an 272, les Paîmyréniens
révoltés consultèrent un oracle d'Apollon sarpédo-
nien en Cilicie; ils consultèrent encore celui de Vé-
nus aphacite.
Licinius, au rapport de Sozomène, ayant dessein
de recommencer la guerre contre Constantin, con-
sulta l'oracle d'Apollon de Didyme, et en eut pour
réponse deux vers d'Homère dont le sens est : Mal-
heureux vieillard , ce n'est point à toi à combattre
contre les jeunes gens; tu n'as point de force, et ton
a°e t'accable.
o
Un dieu assez inconnu, nommé Besa, selon Ara-
mien Marcellin, rendait encore des oracles sur des
billets à Abyde , dans Plxtrémité de la Thébaïde, sous
1 empire de Constantius.
Enfin Macrobe, qui vivait sous Arcadius et Hono-
rius, fils de Théodose, parle du dieu d'Héliopolis de
Sjrrie et de son oracle, et des Fortunes d'Antium, en
des termes qui marquent positivement que tout cela
subsistait encore de son temps.
Remarquons qu'il n'importe que toutes ces histoires
soient vraies, ni que ces oracles aient effectivement
rendu les réponses qu'on leur attribue. Il suffit qu'on
n'a pu attribuer de fausses réponses qu'à des oracles
14.
l62 OB.ACLES.
que Ton savait qui subsistaient encore effectivement;
et les histoires que tant d'auteurs ont débitées prou-
vent assez qu'ils n'avaient pas cessé , non plus que le
paganisme.
Constantin abattit peu de temples; encore n'osa-t-il
les abattre qu'en prenant le prétexte des crimes qui
s'y commettaient. C'est ainsi qu'il fit renverser celui
de Vénus aphaeite , et celui d'Esculape, qui était à
Egès en Cilicie ? tous deux temples à oracles; mais il
défendit que l'on sacrifiât aux dieux, et commença à
rendre par cet édit les temples inutiles.
Il restait encore beaucoup d'oracles lorsque Julien
parvint à l'empire; il en rétablit quelques-uns qui
étaient ruinés, et il voulut môme être prophète de
celui de Didyme. Jovien, son successeur, commen-
çait à se porter avec zèle à la destruction du paga-
nisme; mais, en sept mois qu'il régna, il ne put faire
de grands progrès. Théodose, pour y parvenir, or-
donna de fermer tous les temples des païens. Enfin
l'exercice de cette religion fut défendu sous peine
de la vie par une constitution^âes empereurs Valcn-
tinien et Marcien , l'an 45 1 de l'ère vulgaire , et le
paganisme enveloppa nécessairement lesoracles dans
sa ruine.
Cette manière de finir n'a rien de surprenant; elle
était la suite naturelle de l'établissement d'un nou-
veau culte. Les faits miraculeux , ou plutôt qu'on veut
donner pour tels, diminuent dans une fausse religion ,
ou à mesure qu'elle s'établit, parce qu'elle n'en a plus
besoin , ou à mesure qu'elle s'affaiblit , parce qu'ils
n'obtiennent plus de croyance. Le désir si vif et si
ORAISON. 1 63
inutile de connaître l'avenir donna naissance aux
oracles ; l'imposture les accrédita , et le fanatisme y
mit le sceau : car un moyen infaillible de faire des
fanatiques, c'est de persuader avant que d'instruire.
La pauvreté des peuples qui n'avaient plus rien à
donner, la fourberie découverte dans plusieurs ora-
cles, et conclue dans les autres; enfin les édits des
empereurs chrétiens, voilà les causes véritables de
l'établissement et de la cessation de ce genre d'im-
posture : des circonstances contraires l'ont fait dis-
paraître ; ainsi les oracies ont été sousmis à la vicissi-
tude des choses humaines.
On se retranche à dire que la naissance de Jésus-
Christ est la première époque de leur cessation; mais
pourquoi certains démons ont-ils fui tandis que les
autres restaient? D'ailleurs l'histoire ancienne prouve
invinciblement que plusieurs oracles avaient été dé-
truits avant cette naissance; tous les oracles brillans
de la Grèce n'existaient plus, ou presque plus, et
quelquefois l'oracle se trouvait interrompu par le si-
lence d'un honnête prêtre qui ne voulait pas tromper
le peuple. L'oracle de Delphes, dit Lucain, est de-
meuré muet depuis que les princes craignent l'avenir,
ils ont défendu aux dieux de parler, et les dieux ont
obéi.
ORAISON, PRIÈRE PUBLIQUE, ACTION
DE GRACES, etc.
Il reste très-peu de formules de prières publiques
des peuples anciens.
Nous n'avons que la belle hymne d'Horace pour
lG4 ORAISON.
les jeux séculaires des anciens Romains. Cette prière
est du rhythme et de la mesure que les autres Ro-
mains ont imités long -temps après clans l'hymne l't
queant Iaxis resonar c fibris.
Le pérçigilium V cricris est dans un goût recher-
ché, et n'est pas peut-être digne de la noble sim-
plicité du règne d'Auguste. Il se peut que cette hymne
à Vénus ait été chantée dans les fêtes de la déesse ;
mais on ne doute pas qu'on n'ait chanté le poëme
d'Horace avec la plus grande solennité.
Il faut avouer que le poëme séculaire d'Horace est
un des plus beaux morceaux de l'antiquité , et que
l'hymne Ut queant Iaxis est un des plus plats ouvrages
que nous ayons eus dans les temps barbares de la dé-
cadence de la langue latine. L'église catholique dans
ces temps -là cultivait mal l'éloquence et la poésie.
On sait bien que Dieu préfère de mauvais vers récités
avec un cœur pur, aux plus beaux vers du monde
bien chantés par des impies : mais enfin de bons vers
n'ont jamais rien gâté, toutes choses étant d'ailleurs
égaies.
Rien n'approcha jamais parmi nous des jeux, sécu-
laires qu'on célébrait de cent dix ans en cent dix ans.
Notre jubilé n'en est qu'une bien faible copie. On
dressait trois autels magnifiques sur les bords du
Tibre. Rome entière était illuminée pendant trois
nuits; quinze prêtres distribuaient l'eau lustrale et
des cierges aux Romains et aux Romaines qui de-
vaient chanter les prières. On sacrifiait d'abord à
Jupiter comme au grand dieu, au maître des dieux,
et ensuite à Junon, à Apollon, à Latone5 à Diane,
ORAISON. ï65
à Gérés , à Pluton , à Proserpine , aux Parques ,
comme à des puissances subalternes. Chacune de
ces divinités avait son hymne et ses cérémonies. Il y
avait deux choeurs, lun de vingt-sept garçons, l'autre
de vingt-sept filles pour chacun des dieux. Enfin, le
dernier jour les garçons et les filles couronnés de
fleurs chantaient l'ode d'Horace.
Il est vrai que dans les maisons on chantait à table
ses autres odes pour le petit Ligurinus, pour Liciscus
et pour d'autres petits fripons , lesquels n'inspiraient
pas la plus grande dévotion; mais il y a temps pour
tout; pictoribus atque poetis. Le Carrache, qui dessina
les figures de PArétin, peignit aussi des saints; et
dans tous nos collèges nous avons passé à Horace ce
que les maîtres de l'empire romain lui passaient sans
difficulté.
Pour des formules de prières, nous n'avons que de
très-légers fragmens de celle qu'on récitait aux mys-
tères d'Isis. Nous l'avons citée ailleurs, nous la rap-
porterons encore ici, parce qu'elle n'est pas longue
et qu'elle est belle.
Les puissances célestes te servent; les enfers te sont soumis ;
l'univers tourne sous ta main, tes pieds foulent le Tartare; les
astres répondent à ta voix ; les saisons reviennent à tes ordres ;
les éUmens ? obéissent.
Nous répétons aussi la formule qu'on attribue à
l'ancien Orphée, laquelle nous paraît encore supé-
rieure à celle d'Isis.
Marchez dans la voie de la justice, adorez le seul maître de
l'univers; il est un, il est seul par lui-même '7 tous les êtres lui
l66 ORAISON.
doivent leur existence; il agit dans eux et par eux; il voit tout ,
et jamais il n'a été vu des yeux mortels.
Ce qui est fort extraordinaire, c'est que dans le
Lévitique, dans le Deutéronome des Juifs, il n'y a
pas une seule prière publique, pas une seule formule.
Il semble que les lévites ne fussent occupés qu'à
partager les viandes qu'on leur offrait. On ne voit pas
môme une seule prière instituée pour leurs grandes
fêtes de la pâque, de la pentecôte, des trompettes,
des tabernacles , de l'expiation générale , et des
ncomcnies.
Les savans conviennent assez unanimement qu'il
n'y eut de prières réglées chez les Juifs, que lors-
que étant esclaves à Babyïone, ils en prirent un peu
les mœurs, et qu'ils apprirent quelques sciences de
ce peuple si policé et si puissant. Ils empruntèrent
tout des Ghaldéens persans jusqu'à leur langue, leurs
caractères, leurs chiffres; et, joignant quelques cou-
tumes nouvelles à leurs anciens rites égyptiaques y
ils devinrent un peuple nouveau, qui fut d'autant plus
superstitieux, qu'au sortir d'un long esclavage ils
furent toujours encore dans la dépendance de leurs
voisins.
In refais acerhis
Acriùs advertunt animos ad relligionem.
(Lucrèce, III, $2 53. ^
Pour les dix autres tribus qui avaient été dispersées
auparavant, il est à croire qu'elles n'avaient pas plus
de prières publiques que les deux autres, et qu'elles
n'avaient pas même encore une religion bien fixe el
bien déterminée, puisqu'elles l'abandonnèrent si fa-
ORAISON. 167
cilemenf, et qu'elles oublièrent jusqu'à leur nom; ce
que ne fit pas le petit nombre de pauvres infortunés
qui vint rebâtir Jérusalem.
C'est donc alors que ces deux tribus, ou plutôt ces
deux tribus et demie, semblèrent s'attacher à des
rites invariables, qu'ils écrivirent, qu'ils curent des
prières réglées. C'est alors seulement que nous com-
mençons à voir chez eux des formules de prières.
Esdras ordonna deux prières par jour, et il en ajouta
une troisième pour le jour du sabbat : on dit même
qu'il institua dix-huit prières (afin qu'on pût choisir) 7
dont la première commence ainsi :
a Sois béni , Seigneur, Dieu de nos pères, Dieu
d'Abraham , d'Isaac , de Jacob , le grand Dieu , le
puissant, le terrible, le haut élevé, le distributeur
libéral des biens , le plasmateur et le possesseur du
monde, qui te souviens des bonnes actions, et qui
envoies un libérateur à leurs descendans pour l'amour
de ton nom. O roi, notre secours, notre sauveur,
notre bouclier, sois béni, Seigneur, bouclier d'A-
brabam. »
On assure que Gamaliel , qui vivait du temps de
Jésus -Christ, et qui eut de si grands démêlés avec
saint Paul , institua une dix - neuvième prière que
voici :
« Accorde la paix, les bienfaits , la bénédiction,
la grâce , la bénignité et la piété à nous et à Israël ton
peuple. Bénis -nous, 6 notre père ! bénis -nous tous
ensemble par la lumière de ta face; car par la lumière
de ta face tu nous as donné, Seigneur notre Dieu, la
loi de vie, l'amour, la bénignité, l'équité, la béné-
i68 ORAISON.
diction, la pieté, la vie et ia paix. Qu'il te plaise de
bénir en tout temps; et à tout moment ton peuple
d'Israël en lui accordant la paix. Béni sois-tu, Sei-
gneur, qui bénis ton peuple d'Israël en lui donnant la
faâxlÀmen (*). »
Il y a une chose assez importante à observer dans
plusieurs prières, c'est que chaque peuple a toujours
demandé tout le contraire de ce que demandait son
voisin.
Les Juifs priaient Dieu, par exemple, d'extermi-
ner les Syriens, Babyloniens, Égyptiens, et ceux-ci
priaient Dieu d exterminer les Juifs : aussi le furent-
ils comme les dix tribus qui avaient été confondues
parmi tant de nations; et ceux-ci furent plus malheu-
reux ; car, s'étant obstinés à demeurer séparés de tous
les autres peuples, étant au milieu des peuples, ils
n - ont pu jouir d'aucun avantage de la société hu-
maine.
De nos jours, dans nos guerres si souvent entre-
prises pour quelques villes ou pour quelques villages,
les Allemands et les Espagnols, quand ils étaient les
ennemis des Français , priaient la sainte Vierge du
fond de leur cœur de bien battre les Welches et les
Gavaches, lesquels de leur côté suppliaient la sainte
Vierge de détruire les Maranes et les Teutons.
En Angleterre , la Rose rouge fesait les plus ar-
dentes prières à saint George, pour obtenir que tous
les partisans de la Rose blanche fussent jetés au fond
(*) Consultez sur cela les premier et second volumes de la
Misha, et l'article Piuèhe ci-après.
ORDINATION. I 6<)
de la mer. La Rose blanche répondait par de pareilles
supplications. On sent combien saint George devait
être embarrassé ; et , si Henri VII n'était pas venu à son
secours, George ne se serait jamais tiré de là.
ORDINATION.
Si un militaire , chargé par le roi de France de
conférer Tordre de Saint-Louis à un autre militaire ,
n'avait pas, en lui donnant la croix, l'intention de le
faire chevalier, le récipiendaire en serait-il moins
chevalier de Saint-Louis ? Non , sans doute.
Pourquoi donc plusieurs prêtres se firent-ils réor-
donner après la mort du fameux Lavardin , évêque
du Mans? Ce singulier prélat, qui avait établi l'ordre
des Coteaux (a) , s'avisa, à l'article de la mort, d'une
espièglerie peu commune. Il était connu pour un des
plus violens esprits forts du siècle de Louis XIV; et
plusieurs de ceux auxquels il avait conféré l'ordre de
la prêtrise lui avaient publiquement reproché ses sen-
timens. Il est naturel qu'aux approches de la mort
une âme sensible et timorée rentre dans la religion
qu'elle a reçue dans ses premières années. La bien-
séance seule exigeait que Pévêque édifiât en mourant
ses diocésains que sa vie avait scandalisés ; mais il
était si piqué contre son clergé, qu'il déclara qu'au
cun de ceux qu'il avait ordonnés n'était prêtre en
effet, que tous leurs actes de prêtres étaient nuls, et
(a) C'était un ordre de gourmets. Les ivrognes étaient aloi s
fort à la mode ; l'évêque du Mans était à leur tête,
Oui. rh. 7. i5
I70 ORGUEIL.
qu'il n'avait jamais eu l'Intention de donner aucun
sacrement.
C'était, ce me semble, raisonner comme un ivro-
gne ; les prêtres manseaux pouvaient lui répondre :
Ce n'est pas votre intention qui est nécessaire, c'est
la nôtre. Nous avions une envie bien déterminée
d'être prêtres; nous avons fait tout ce qu'il faut pour
l'être; nous sommes dans la bonne foi; si vous n'y
avez pas été, il ne nous importe guère. La maxime
est, quidquid rccipitur ad modum recipientis recipitur,
et non pas ad modum dantis. Lorsque notre marchand
de vin nous a vendu une feuillette, nous la buvons,
quand même U aurait l'intention secrète de nous em-
pêcher de la boire } nous serons prêtres malgré votre
testament.
Ces raisons étaient fort bonnes : cependant la plu-
part de ceux qui avalent été ordonnés par l'évêque
Lavardin ne se crurent point prêtres, et se firent or-
donner une seconde fois. Mascaron , médiocre et
célèbre prédicateur, leur persuada, par ses discours
et par son exemple, de réitérer la cérémonie. Ce fut
un grand scandale au Mans, à Paris et à Versailles. U
fut bientôt oublié, comme tout s'oublie.
ORGUEIL.
Cicéron, dans une de ses lettres, dit familière-
ment à son ami : Mandez-moi à qui vous voulez que
je fasse donner les Gaules. Dans une autre il se plaint
d'être fatigué des lettres de je ne sais quels princes
qui le remercient d'avoir fait ériger leurs provinces
0 RI G I N E t ( PÊ C H Ê ). I 7 I
en royaumes, et il ajoute qu'il ne sait seulement pas
où ces royaumes sont situés.
Il se peut que Cicéron, qui d'ailleurs avait souvent
vu le peuple romain , le peuple -roi lui applaudir et
lui obéir, et qui était remercié par des rois qu'il ne
connaissait pas, ait eu quelques mouvemens d'orgueil
et de vanité.
Quoique ce sentiment ne soit point du tout conve-
nable à un aussi chétif animal que l'homme, cepen-
dant on pourrait le pardonner à un Cicéron, à un
César, à un Scipion : mais (Jue dans le fond' d'une de
nos provinces à demi barbares, un homme qui aura
acheté une petite charge , et fait imprimer des vers
médiocres, s'avise d'être orgueilleux, il y a là do
quoi rire long-temps (*).
ORIGINEL (PÉCHÉ).
SECTION PREMIÈRE»
C'est ici le prétendu triomphe des sociniens ou
unitaires. Us appellent ce fondement de la religion
chrétienne, son péché originel. C'est outrager Dieu,
disent-ils , c'est l'accuser de la barbarie la plus ab-
surde que d'oser dire qu'il forma toutes les généra-
tions des hommes pour les tourmenter par des sup-
plices éternels, sous prétexte que leur premier père
mangea d'un fruit dans un jardin. Cette sacrilège im-
putation est d'autant plus inexcusable chez les chré-
tiens , qu'il n'y a pas un seul mot touchant cette in-
vention du péché originel ni dans le Pentateuque, ni
(i) Voyez l'article Jésuites.
lj% ORIGINEL ( PÉCHÉ ).
dans les prophètes , ni dans les évangiles, soît apo-
cryphes, soit canoniques, ni dans aucun des écri-
vains qu'on appelle Ie> premiers pères de l'cgli^e.
Il n'est pas même conté dans la Genèse que Dieu
ait condamné Adam à la mort pour avoir avalé une
pomme. Il lui dit bien, tu mourras très-certainement le
jour que tu en mangeras ; mais cette même Genèse fait
vivre Adam neuf cent trente ans après ce déjeuner
criminel. Les animaux, les plantes qui n'avaient point
mangé de ce fruit, moururent dans le temps prescrit
par la nature. L'homme e'st né pour mourir, ainsi que
tout le reste.
Enfin , la punition d'Adam n'entrait en aucune ma-
nière dans la loi juive. Adam n'était pas plus Juif que
Persan ou Chaldéen. Les premiers chapitres de la Ge-
nèse (en quelque temps qu'ils fussent, composés) fu-
irent regardés par tous les savans juifs comme une
allégorie, et même comme une fable très-dangereuse,
puisqu'il fut défendu de la lire avant l'âge de vingt-
cinq ans.
En un mot, les Juifs ne connurent pas plus le
pcehé originel que les cérémonies chinoises; et, quoi-
que les théologiens trouvent tout ce qu'ils veulent
dans l'Écriture ou totidem verbis . ou totidem lilteris,
on peut assurer qu'un théologien raisonnable n'y
trouvera jamais ce mystère surpreuant.
Avouons que saint Augustin accrédita le premier
cette étrange idée, digne de la tête chaude et roma-
nesque d'un Africain débauché et repentant, mani-
chéen et chrétien , indulgent et perséculeur , qui
passa sa vie à se contredire lui-même.
ORIGINEL (PÉCHÉ). 1^3
Quelle horreur, s'écrient les unitaires rigides, que
de calomnier l'auteur de la nature jusqu'à lui imputer
des miracles continuels pour damner à jamais des
hommes qu'il fait naître pour si peu de temps! Ou il
a créé les âmes de toute éternité, et dans ce système
étant infiniment plus anciennes que le péché d'Adam,
elles n'ont aucun rapport avec lui; ou ces âmes sont
formées à chaque moment qu'un homme couche avec
une femme, et en ce cas, Dieu est continuellement à
PafFut de tous les rendez-vous de l'univers pour créer
des esprits quïl rendra éternellement malheureux ;
ou Dieu est lui-même l'âme de tous les hommes, et
dans ce système il se damne lui-même. Quelle est la
plus horrible et la plus folle de ces trois supposi-
tions? Il n'y en a pas une quatrième; car l'opinion,
que Dieu attend six semaines pour créer une âme
damnée dans un foetus, revient à celle qui la fait
créer au moment de la copulation : qu'importe six
semaines de plus ou de moins?
J'ai rapporté le sentiment des unitaires, et les
hommes sont parvenus à un tel point de superstitiou
que j'ai tremblé en le rapportant.
SECTION II.
Il le faut avouer, nous ne connaissons point de
père de l'église jusqu'à saint Augustin et à saint Jé-
rôme, qui ait enseigné la doctrine du péché originel.
Saint Clément d'Alexandrie, cet homme si savant
dans l'antiquité, loin de parler en un seul endroit de
cette corruption qui a infecté le genre humain, et
qui Ta rendu coupable en naissant, dit en propres
i5.
1 7 i originel (péché).
mots (a) : « Quel mal peut faire un enfant qui ne
-vient que de naître? comment a-t-il pu prévariquer?
comment celui qui n'a encore rien fait a-t-il pu tom-
ber sous la malédiction d'Adam ? »
Et remarquez qu'il ne dit point ces paroles pour
combattre l'opinion rigoureuse du pèche' originel,
laquelle n'était point encore développée, mais seu-
lement pour montrer que les passions, qui peuvent
corrompre tous les hommes, n'ont pu avoir encore
aucune prise sur cet enfant innocent. Il ne dit point :
Cette créature d'un jour ne sera pas damnée si elle
meurt aujourd'hui; car personne n'avait encore sup-
posé quelle serait damnée. Saint Clément ne pouvait
combattre un système absolument inconnu.
Le grand Origènc est encore plus positif que saint
Clément d'Alexandrie. Il avoue bien que le péché est
entré dans le monde par Adam, dans son explication
do l'Épître de saint Paul aux Romains, mais il tient
que c'est la pente au péché qui est entrée, qu'il est
très-facile de commettre le mal, mais qu'il n'est pas
dit pour cela qu'on le commettra toujours, et qu'on
sera coupable dès qu'on sera né.
Enfin, le péché originel, sous Origène, ne con-
sistait que dans le malheur de se rendre semblable au
premier homme en péchant comme lui.
Le baptême était nécessaire; c'était le sceau du
christianisme, il lavait tous les péchés; mais per-
sonne n'avait dit encore qu'il lavât les péchés qu on
n'avait point commis. Personne n'assurait encore
(a) Stromates, liv. III.
ORIGINEL (PÉCHÉ ). Ijî>
qu'un enfant fut damné et brillât dans des flammes
éternelles pour être mort deux minutes après sa nais-
sance. Et une preuve sans répliqué, c'est qu'il se
passa beaucoup de temps avant que la coutume de
bapîiser les enfans prévalût. ïertullien ne voulait
point qu'on les baptisât. Or, leur refuser ce bain sa-
cré, c'eût été les livrer visiblement à la damnation,
si on avait été persuadé que le péché originel ( dont
ces pauvres innocens ne pouvaient être coupables )
opérât leur réprobation, et leur fît souffrir des sup-
plices infinis pendant toute l'éternité, pour un fait
dont il était impossible qu'ils eussent la moindre con-
naissance. Les âmes de tous les bourreaux , fondues
ensemble, n'auraient pu rien imaginer qui approchât
d'une horreur si exécrable. En un mot, il est de lait
qu'on ne baptisait pas les enfans; donc il est démon-
tré qu'on était bien loin de les damner.
Il v a bien plus encore; Jésus-Christ n'a jamais
dit : « L'enfant non baptisé sera damné (/>). » Il était
venu au coutraire pour expier tous les péchés, pour
racheter le genre humain par son sang; donc les
petits enfans ne pouvaient être damnés. Les enfuis
au berceau étaient à bien plus forte raison privilégiés.
Notre divin Sauveur ne baptisa jamais personne.
Paul circoncit son disciple ïimothée, et il n'est point
dit qu'il le baptisa.
(b) Dans saint Jean, Jtîsus dit à Nicodème, chap. III, que le
vent, l'esprit souffle où il veut, que personne ne sait où il va ,
qu'il faut renaître, qu'on ne peut entrer dans le royaume de
Dieu si on ne renaît par l'eau et par l'esprit : mais il ne parle
poi:it des enfans.
Ij6 ORIGINEL ( PÉCHÉ ).
En un mot, dans les deux premiers siècles, le
baptême des enfans ne fut point en usage; donc on ne
croyait point que des enfans fussent victimes de la
faute d'Adam. Au bout de quatre cents ans on crut
leur salut fort en danger, et on fut fort incertain.
Enfin, Pelage vint au cinquième siècle; il traita
l'opinion du péché originel de monstrueuse. Selon
lui, ce dogme n'était fondé que sur une équivoque
comme toutes les autres opinions.
Dieu avait dit à Adam dans le jardin : a Le jour
que vous mangerez du fruit de l'arbre de ïa science,
vous mourrez. » Or, il n'en mourut pas, et Dieu lui
pardonna. Pourquoi donc n'aurait-il pas épargné sa
race à la millième génération? Pourquoi livrerait-il
à des tourmens infinis et éternels les petits-enfans
imiocens d'un père qu'il avait reçu en grâce?
Pelage regardait Dieu non-seulement comme un
maître absolu, mais comme un père qui, laissant la
liberté à ses enfans , les récompensait au delà de
leurs mérites, et les punissait au-dessous de leurs
fautes.
Lui et ses disciples disaient : Si tous les hommes
naissent les objets de la colère éternelle de celui qui
leur donne la vie; si avant de penser ils sont cou-
pables, c'est donc un crime affreux de les mettre au
monde; le mariage est donc le plus horrible des for-
faits. Le mariage en ce cas n'est donc qu'une émana-
tion du mauvais principe des manichéens; ce n'est
plus adorer Dieu, c'est adorer le diable.
Pelage et les siens débitaient celte doctrine en
Afrique, où saint Augustin avait un crédit immense*
ORIGINEL (PÉCHÉ). ÎJJ
11 avait été manichéen; il était obligé de s'élever
contre Pelage. Celui-ci ne put résister ni à Augustin,
ni à Jérôme; et enfin, de questions en questions la dis-
pute alla si loin qu'Augustin donna son arrêt de dam-
nation contre tous les enfans nés et à naître dans
l'univers, en ces propres termes : <c La foi catho-
lique enseigne que tous les hommes naissent si cou-
pables , que les enfans mêmes sont certainement
damnés quand ils meurent sans avoir été régénérés
en Jésus. »,
C'eût été un bien triste compliment à faire à une
reine de la Chine, ou du Japon, ou de l'Inde, ou de
la Scylhic , ou de la Gothie , qui venait de perdre son
fils au berceau, que de lui dire : Madame, consolez-
vous; monseigneur le prince royal est actuellement
entre les griffes de cinq cents diables, qui le tournent
et le retournent dans une grande fournaise pendant
toute l'éternité, tandis que son corps embaumé reposa
auprès de votre palais.
La reine épouvantée demande pourquoi ces dia-
bles rôtissent ainsi son cher fils le prince royal à
jamais? On lui répond que c'est parce que son ar-
rière-grand -père mangea autrefois du fruit de la
science dans un jardin. Jugez ce que doivent penser
le roi, la reine, tout le conseil et toutes les belles
dames.
Cet arrêt ayant paru un peu dur à quelques théo-
logiens (car il y a de bonnes âmes partout), il fut
mitigé par un Pierre Chrysologue, ou Pierre parlant
d'or, lequel imagina un faubourg d'enfer, nommé les
limbes ) pour placer tous les petits garçons et toutes
\J& ORIGINEL (PÉCHÉ).
les petites filles qui seraient morts sans baptême.
C'est un lieu où ces innocens végètent sans rien sen-
tir, le séjour de l'apathie; et c'est ce qu'on appelle le
paradis des sots. Vous trouvez encore cette expres-
sion dans Mil ton : The paradise o{ fooh. 11 les place
vers la lune. Cela est tout- à- fait digne d'un poëmo
épique.
Explication du péché originel,
La difficulté pour les limbes est demeurée la même
que pour l'enfer. Pourquoi ces pauvres petits sont-ils
dans les limbes? qu'avaient-ils fait? comment leur
âme, qu'ils ne possédaient que d'un jour, était-ellî
coupable dune gourmandise de six mille ans?
Saint Augustin, qui les damne, dit pour raison que,
les âmes de tous les hommes étant dans celle d'Adam,
il est probable qu'elles furent toutes complices. Mais,
comme l'église décida depuis que les âmes ne sont
faites que quand le corps est commencé, ce système
tomba malgré le nom de son auteur.
D'autres dirent que le péché originel s'était trans-
mis d'âme en âme par voie d'émanation , et qu'une
âme venue d'une autre arrivait dans ce monde avec
toute la corruption de l'âme-mère. Cette opinion fut
condamnée.
Après que les théologiens y curent jeté leur bon-
net, les philosophes s'essayèrent. Leibnitz, en jouant
avec ses monades, s'amusa à rassembler dans Adam
toutes les monades humaines avec leurs petits corps
de monades. C'était moitié plus que saint Augustin.
0R7 tiO^RAPHE. 1^9
Mais celte idée , digne de C)rrano de Bergerac , n'a
pas fait fortune en philosophie.
Malebranche explique la chose par l'influence de
l'imagination des mères. Eve eut la cervelle si furieu*
sèment ébranlée de l'envie de manger du fruit , que
ses enfctits eurent la même envie , à peu près comme
cette femme qui, ayant vu rouer un homme, accou-
cha d'un enfant roué.
Nicole réduit la chose à « une certaine inclina-
lion , une certaine pente a la concupiscence que nous
avons reçue de nos mères. Cette inclination n'est pas
un acte; elle le deviendra un jour. » Fort bien, cou-
rage, Nicole : mais en attendant, pourquoi me dam-
ner? Nicole ne touche point du tout à la difficulté;
elle consiste à savoir comment nos âmes d'aujour-
d'hui, qui sont formées depuis peu, peuvent répondre
de la faute d'une autre âme qui vivait il y a si long-
temps.
Mes martres, que fallait-il dire sur cette matière ?
rien. Aussi je ne donne point mon explication, je ne
dis mot.
ORTHOGRAPHE.
L'orthographe de la plupart des livres français est
ridicule. Presque tous les imprimeurs ignorans im-
priment Wisigoths, Westphalie, Wirtembcrg, Wé-
teravie, etc.
Ils ne savent pas que le double V allemand , qu'on?
écrit ainsi W, est notre V consonne, et qu'en Alle-
magne on prononce Yéléravie, Virlemberg, Yes--
phaiie, Yisigolli.
l8o ORTHOGRAPHE.
Ils impriment Alloua au lieu d'Altena, ne sachant
pas qu'en allemand un O surmonté de deux points
vaut un E.
Ils ne savent pas qu'en Hollande oc fait ou; et ils
font toujours des fautes en imprimant cette diph-
thonguc.
Celles que commettent tous les jours nos traduc-
teurs de livres sont innombrables.
Pour l'orthographe purement française , 1 habi-
tude seule peut en supporter l'incongruité . En-ploi-e-
ioi-cnt7 oc-iroi-e-roi-cnt , qu'on prononce octroi-
raient, emploiraient. Pa-on qu'on prononce pan,
fa -on qu'on prononce fan, La-on qu'on prononce
Lan, et cent autres barbaries pareilles font dire :
Hodièque mciîient vestigia ruris.
(Horace, liv. II, ép. I, v. 160. )
Cela n'empêche pas que Racine, Boileau et Qui-
nault ne charment l'oreille, et que La Fontaine ne
doive plaire à jamais.
Les Anglais sont bien plus inconséquens : ils ont
perverti toutes les voyelles; ils les prononcent autre-
ment que toutes les autres nations. C'est en ortho-
graphe qu'on peut dire deux avec Virgile (églogue I,
vers 67) :
Et penitùs toto divisos orhe Bvitannos.
Cependant ils ont changé leur orthographe de-
puis cent ans; ils n'écrivent plus Loveth, Spcaketh,
Maketh, mais Loves, Speaks, Makes.
Les Italiens ont supprimé tous leurs H. Us ont
OVIDE. ï8 I
fait plusieurs innovations en faveur de la doiHeur de
leur langue.
L'écriture est la peinture de la voix : plus elle est
ressemblante, meilleure elle est ;
OVIDE,
Les savans n'ont pas laissé de faire des volumes
pour nous apprendre au juste dans quel coin de terre
Ovide Nason fut exilé par Octave Cépias, surnommé
Auguste. Tout ce qu'on en sait, c'est que, né à Sul-
moue et élevé à Piome , il passa dix ans sur la rive
droite du Danube, dans le voisinage de la mer Noire,
Quoiqu'il appelle cette terre barbare, il ne faut pas
se figurer que ce fût un pays de sauvages. On y fesait
des vers. Cotis, petit roi d'une partie de la ïhracc,
fit des vers gètes pour Ovide. Le poëtc latin apprit le
gète, et fit aussi des vers dans cette langue. Il semble
qu'on aurait dû entendre des vers grecs dans l'an-
cienne patrie d'Orphée; mais ces pays étaient alors
peuplés par des nations du nord qui parlaient proba*
blement un dialecte tartare, une langue approchante
de l'ancien slavon. Ovide ne semblait pas destiné à
faire des vers tartares. Le pays des Tomites, où il fut
relégué, était une partie de la Mésie , province ro-
maine entre le mont Hémus et le Danube. Il est situé
au quarante-quatrième degré et demi, comme les
plus beaux climats de la France ; mais les montagnes
qui sont au sud , et les vents du nord et de l'est qui
souillent du*Pont-Euxin, le froid, et l'humidité des
forêts et duDanube, rendaient cette contrée insuppor-
table à un homme né en Italie : aussi Ovide n'y vécut*
Dict. Ptx. 7. l6
l8'2 OVIDE.
il pas fông-tcmps ; il y mourut à l'Age de soixante an-
nées. Il se plaint dans ses élégies du climat, et non
des habitans :
Quos ecjot càm loca s:m vestra perosus, amo.
Cas peuples le couronnèrent de laurier , et lui
donnèrent des privilèges qui ne l'empêchèrent pas
de regretter Rome. C'était un grand exemple de l'es-
clavage des Romains, et de l'extinction de toutes les
lois, qu'un homme né dans une famille équestre,
comme Octave , exilât un homme d'une famille
équestre , et qu'un citoyen de Rome envoyât d'un mot
un autre citoyen chez les Scythes. Avant ce temps il
fallait un plébiscite , une loi de la nation, pour priver
un Romain de sa patrie. Cicéron , exilé par une
cabale, l'avait été du moins avec les formes Ses lois>.
Le crime d'Ovide était incontestablement d'avoir
vu quelque chose de honteux dans la famille d'Oc-
tave :
Cur aliquid vidi , cur noxia lumina feci?
Les doctes n'ont pas décidé s'il avait vu Auguste
avec un jeune garçon plus joli que ce Mannius dont
Auguste dit qu'il n'avait point voulu, parce qu'il était
trop laid; ou s'il avait vu quelque éeuycr entre les
bras de l'impératrice Livic, que cet Auguste avait
épousée grosse d'un autre; ou s'il avait vu cet em-
pereur Auguste occupé avec sa fille ou sa petite-fille;
ou enfin sïl avait vu cet empereur Auguste fesant
quelque chose de pis, torva tuentibus hircis. Il est de
la plus grande probabilité qu'Ovide surprit Auguste
dans un inceste. Un auteur presque contemporain
OVIDE. iSo
nommé Minutianus Apuleius, dit : Pitlsum quoque in
e xi Hum quod Augusti ïnce$ium vidisset.
Octave Auguste prit le prétexte du livre innocent
de Y Art d'aimer , livre très-décemment écrit, et dans
lequel il n'y a pas un mot obscène, pour envoyer un
chevalier romain sur la mer Noire. Le prétexte était
ridicule. Comment Auguste, dont nous avons encore
des vers remplis d'ordures, pouvait- il sérieusement
exiler Ovide à Tomes, pour avoir donné à ses amis
plusieurs années auparavant des copies de l'Art
d'aimer ? Comment avait-il le front de reprocher à
Ovide un ouvrage écrit avec quelque modestie, dans
le temps qu'il approuvait les vers où Horace prodigue
tous les termes de la plus infâme prostitution, et le
futWy et le menîula, et le cunnus? Il y propose in-
différemment ou une fille lascive , ou un beau garçon
qui renoue sa longue chevelure, ou une servante, ou un
laquais : tout lui est égal. Il ne lui manque que la
bestialité. Il y a certainement de l'impudence à
blâmer Ovide, quand on tolère Horace. Il est clair
qu'Octave alléguait une très-méchante raison, n'osant
parler de la bonne. Une preuve qu'il s'agissait de
quelque stupre , de quelque inceste , de quelque
aventure secrète de la sacrée famille impériale , c'est
que le bouc de Caprée , Tibère , immortalisé par
les médailles de ses débauches, Tibère, monstre de
lasciveté comme de dissimulation, ne rappela point
Ovide. Il eut beau demander grâce à l'auteur des
proscriptions et à l'empoisonneur de Germanicus, il
resta sur les bords du Danube.
Si un gentilhomme hollandais , ou polonais , ou
1 84 OVIDE.
suédois , ou anglais, ou vénitien, avait vu par hasard
un stalhouder, ou un roi de la Grande -Bretagne y ou
un roi de Suède, ou un roi de Pologne, ou un doge,
commet rc quelque gros péché ; si ce n'était pas
même par hasard qu'il l'eût vu; s'il en avait cherché
l'occasion; si enfin il avait l'indiscrétion d'en parler;
certainement ce stathouder, ou ce roi, ou ce doge,
ne serait pas en droit de l'exiler.
On peut faire à Ovide un reproche presque aussi
grand qu'à Auguste et à Tibère, c'est de les avoir
loués. Les éloges qu'il leur prodigue sont si outrés,
qu'ils exciteraient encore aujourd'hui l'indignation,
s'il les eût donnés à des princes légitimes ses bien-
faiteurs; mais il les donnait à des tyrans, et à ses
tyrans. On pardonne de louer un peu trop un prince
qui vous caresse , mais non pas de traiter en dieu un
prince qui vous persécute. Il eût mieux valu cent fois
s'embarquer sur la mer Noire , et se retirer en Perse ,
par les Palus Méotides, que de faire ses Tristes y de
Ponto. Il eût appris le persan aussi aisément que le
gète , et aurait pu du moins oublier le maître de Rome
chez le maître d'Ecbatane. Quelque esprit dur dira
qu'il y avait encore un parti à prendre ; c'était d'aller
secrètement à Rome s'adresser à quelques parens de
Brutus et de Cassius, et de faire une douzième con-
spiration contre Octave ; mais cela n'était pas dans le
goût élégiaque.
Chose étrange que les louanges ! Il est bien clair
qu'Ovide souhaitait de tout son cœur que quelque
Brutus délivrât Rome de son Auguste, et il lui sou-
haite en vers l'immortalité.
OVIDE. ï 85
Je ne reproche à Ovide que ses Tristes. Bayle lui
fa:t son procès sur sa philosophie du chaos, si bien
exposée dans le commencement des Métamorphoses :
Ahte mare et terras, et quod teqit omnia ccclum^
Unus erat toto naturœ vultus in orbe.
Bayle traduit ainsi ces premiers vers : « Avant
qu'il y eut un ciel , une terre et une mer, la nature
était un tout homogène. 11 y a dans Ovide : La face
de la nature était la même dans tout l'univers. » Cela
ne veut pas dire que tout fût homogène, mais que ce
tout hétérogène, cet assemblage de choses -différente s,
paraissait le même ; unus vultus.
Bayle critique tout le chaos. Ovide, qui n'est dans
ses vers que le chantre de l'ancienne philosophie, dit
que les choses molles et dures , les légères et les
pesantes, étaient mêlées ensemble :
Mollia cum duris, sine poTïdere, hahentia pondus.
( Oviee , Met. , liv. I , v. 20. ]
Et voici comme Bayle raisonne contre lui :
« Il n'y a rien de plus absurde que de supposer un
chaos qui a été homogène pendant toute une éter-
nité, quoiqu'il eût les qualités élémentaires, tant
celles qu'on nomme altératrices , qui sont la chaleur,
la froideur, l'humidité et la sécheresse, que celles
qu'on nomme matrices , qui sont la légèreté et la
pesanteur : celle-là cause du mouvement en haut,
celle-ci du mouvement en bas. Une matière de cette
nature ne peut point être homogène, et, doit contenir
nécessairement toutes sortes d'hétérogénéités. La
chaleur et la froideur, l'humidité et la sécheresse, n<?
l8G OVIDE.
peuvent pas être ensemble sans que leur action et l'ouï
réaction les tempère et les convertisse en d'autres
qualités qui font la forme des corps mixtes; et comme
ce tempérament se peut faire selon les diversités in-
nombrables de combinaisons, il a fallu que le chaos
renfermât une multitude incroyable d'espèces de
composés. Le seul moyen de le concevoir homogène
suerait de dire que les qualités altératrices des élément
se modifièrent au même degré dans toutes les molé-
cules de la matière, de sorte qu'il y avait partout
précisément la même tiédeur, la même mollesse, la
même odeur, la même saveur, etc. Mais ce serait
ruiner d'une main ce que Ton bâtit dé l'autre , ce serait
par une contradiction dans les termes appeler chaos
l'ouvrage le plus régulier, le plus merveilleux en sa
symétrie, le plus admirable en matière de proportions
qui se puisse concevoir. Je conviens que le goût de
1 homme s'accommode mieux d'un ouvrage diversifié
que d'un ouvrage uniforme; mais nos idées ne laissent
pas de nous apprendre que l'harmonie des qualités
contraires^ conservée uniformément dans tout l'uni-
vers, serait une perfection aussi merveilleuse que le
partage inégal qui a succédé au chaos. Quelle
science, quelle puissance ne demanderait -elle pas
cette harmonie uniforme répandue dans toute la na-
ture ? Il ne suffirait pas de faire entrer dans chaque
mixte la même quantité de chacun des quatre ingré-
cliens; il faudrait y mettre des uns plus, des autres
moins, selon que la force des uns est plus grande ou
plus petite pour agir que pour résister; car on sait
ipac les philosophes pari agent dans un degré différent
OVIDE. Î87
Faction, et la réaction aux qualités élémentaires.
Tout bien compté, il se trouverait que la cause qui
métamorphosa le chaos l'aurait tiré, non pas d'un état
de confusion et de guerre, comme on le suppose,
niais d'un état de just&sse, qui était la chose du
inonde la-plus accomplie, et qui par la réduction à
l'équilibre des forces contraires le tenait dans un
repos équivalent à la paix. Il est donc /constant que,
si les poètes veulent sauver riiomcgénéité du chaos,
il faut qu'ils effacent tout ce qu'ils ajoutent concer-
nant cette confusion bizarre des semences contraires,
et ce mélange indigeste, et ce combat perpétuel des
principes ennemis.
« Passons-leur cette contradiction, nous trouve-
rons assez de matière pour les combattre par d'autres
endroits. Recommençons l'attaque de l'éternité. Il
ny a rien de plus absurde que d'admettre pendant un
temps infini le mélange des parties insensibles des
quatre élémens; car, dès que vous supposez dans ces
parues l'activité de la chaleur, l'action et la réac-
tion des quatre premières qualités, et outre cela le
mouvement vers le centre dans les particules de la
terre et de 1 eau , et le mouvement vers la circonfé-
rence dans celles du feu et de l'air, vous établissez
un principe qui séparera nécessairement les unes des
autres ces quatre espèces de corps, et qui n'aura
besoin pour cela que d'un certain temps limité. Con-
sidérez un peu ce qu'on appelle la fiole des quatre
élément. On y enferme de petites particules métalli-
ques, et puis trois liqueurs beaucoup plus légères les
unes que \qs autres. Brouillez tout cela ensemble ;
1 88 OVIDE.
vous n'j discernez plus aucun de ces quatre mixtes,
les parties de chacun se confondent' avec les parties
des autres : mais laissez un peu votre fiole en repos ,
vous trouverez que chacun reprend sa situation ;
toutes les particules métalliques se rassemblent au
fond de la fiole ; celles de la liqueur la plus légère se
rassemblent au haut; celles de la liqueur moins lé-
gère que celle-là, et moins pesante que l'autre, se
range au troisième étage; celles de la liqueur plus
pesante que ces deux-là, mais moins pesante que les
particules métalliques, se mettent au second étage;
et ainsi vous retrouvez les situations distinctes que
vous aviez confondues en secouant la fiole; vous
n'avez pas besoin de patience ; un temps fort court
vous suffit pour revoir l'image de la situation que la
nature a donnée dans le monde aux quatre élémens.
On peut conclure, en comparant l'univers à cette fiole,
que, si la terre réduite en poudre avait été mêlée avec
la matière des astres, et avec celle de L'air et de 1 eau ,
en telle sorte que le mélange eût été fait jusqu'aux
particules insensibles de chacun de ces élémens, tout
aurait d'abord travaillé à se dégager, et au bout d'un
terme préfix, les parties de la terre auraient forme
une masse, celles du feu une autre, et ainsi du reste,
à proportion de la pesanteur et de la légèreté de
chaque espèce de corps. »
Je nie à Baylc que l'expérience de la fiole eut pu
se faire du temps du chaos. Je lui dis qu'Ovide et les
philosophes entendaient par choses pesantes et lé-
gères, celles qui le devinrent quand un Dieu y eut
mis la main. Je lui dis : Vous supposez que la nature
OVIDE. 189
eût pu s'arranger toute seule, se donner elle-même la
pesanteur. Il faudrait que vous commençassiez par
nie prouver que la gravité est une qualité essentiel-
lement inhérente à la matière, et c'est ce qu'on n'a
jamais pu prouver. Descartes dans son roman a pré-
tendu que les corps n'étaient devenus pesans que
quand ses tourbillons de matière subtile avaient
commencé à les pousser à un centre. Newton dans sa
véritable philosophie ne dit point que la gravitation >
l'attraction soit une qualité essentielle à la matière,
Si Ovide avait pu deviner le livre des Principes ma-
thématiques de Newton, il vous dirait : a La matière
n'était ni pesante ni en mouvement dans mon chaos;
il a fallu que Dieu lui imprimât ces deux qualités :
mon chaos ne renfermait pas la force que vous lui
supposez : » nec quldqiiam nisi pondus hier s, ce n'était
qu'une masse impuissante; pondus ne signifie point
ici poids, il veut dire masse.
Rien ne pouvait peser avant que Dieu eût imprimé
à la matière le principe de la gravitation. De quel droit
un corps tendrait-il vers le centre d'un autre, serait-il
attiré par un autre, pousserait-il un autre, si l'artisan
suprême ne lui avait communiqué cette vertu inexpli-
cable ? Ainsi Ovide se trouverait non-seulement un
bon philosophe, mais encore un passable théologien.
Vous dites : ((Un théologien scolastique avouerait
sans peine que, si les quatre élémens avaient existé
indépendamment de Dieu avec toutes les facultés
qu'ils ont aujourd'hui, ils auraient formé d'eux-
mêmes cette machine du monde, et l'entretiendraient
dans l'état où nous la voyons. On doit donc recon-
1\0° OVIDE. *
naître deux grands défauts dans la doctrine du
chaos : l'un et le principal est qu'elle ôte à Dieu la
création de la matière et la production des qualités
propres au feu, à Pair, à la terre et à la mer; l'autre,
qu'après lui avoir ôté cela, elle le fait venir sans né-
cessité sur le théâtre du monde pour distribuer les
places aux quatre élémens. Nos nouveaux philo-
sophcs, qui ont rejeté les qualités et les facultés de
la physique péripatéticienne; trouveraient les mêmes
défauts dans la description du chaos d'Ovide; car ce
qu'ils appellent a lois générales du mouvement, prin-
cipes de mécanique, modifications de la matière,
figure, situation et arrangement des corpuscules,»
ne comprend autre chose que cette vertu active et
passive de la nature, que les peripatéticiens enten-
dent sons les mots de « qualités altératrioes et mo-
trices des quatre élémens.)) Puis donc que, suivant
la doctrine de ceux-ci , ces quatre corps, situés selon
leur légèreté et leur pesanteur naturelle , sont un
principe qui suffît à toutes les générations, les carté-
siens , les gassendistes , et les autres philosophes
modernes doivent soutenir que le mouvement, la si-
tuation et la figure des parties de la matière suffisent
à la production de tous les effets naturels, sans excep-
ter même l'arrangement général qui a mis la terre,
l'air, l'eau et les astres où nous les voyons. Ainsi la
véritable cause du monde et des effets qui s'y pro-
duisent n'est point différente de la cause qui a donné
le mouvement aux parties de la matière, soit qu'en
même temps elle ait assigné à chaque atome une fi-
gure déterminée, comme le veulent les gassendistes,
0VÏDE. %*9*
soi? qu'elle ait seulement donné à des parties toutes
cubiques une impulsion qui, par la durée du mouve-
ment réduit à certaines lois, leur ferait prendre dans
la suite toutes sortes de figures. C'est l'hypothèse des
cartésiens. Les uns et les autres doivent convenir
par conséquent que, si la matière avait été telle avant
la génération du monde qu'Ovide l'a prétendu, elle
aurait été capable de se tirer du chaos par ses propres
forces, et de se donner la forme de monde sans l'as-
sistance de Dieu. Ils doivent donc accuser OvidG
d'avoir commis deux bévues : l'une est d'avoir sup-
posé que la matière avait eu, sans l'aide de la Divi-
nité, les semences de tous les mixtes, la chaleur, le
mouvement, etc. : l'autre est de dire que, sans
l'assistance de Dieu, elle ne se serait point tirée de
Tétat de confusion. C'est donner trop et trop peu à
l'un et à l'autre ; c'est se passer de secours au plus
grand besoin, et le demander lorsqu'il n'est pas né-
cessaire. »
Ovide pourra vous répondre encore : Vous suppo-
sez à tort que mes élémens avaient toutes les qualités
qu'ils ont aujourd'hui; ils n'en avaient aucune; le su-
jet existait nu, informe, impuissant 5 et, quand j'ai dit
que le chaud était mêlé dans mon chaos avec le froid ,
le sec avec l'humide, je n'ai pu employer que ces ex-
pressions, qui signifient qu'il n'y avait ni froid ni
chaud, ni sec ni humide. Ce sont des qualités que
Dieu a mises dans nos sensations , et qui ne sont point
dans la matière. Je n'ai point fait les bévues dont
vous m'accusez. Ce sont vos cartésiens et vos gassen-
distes qui font des bévues avec leurs atomes et leurs
tQÏ OZÉE.
parties cubiques ; et leurs imaginations ne sont pas
plus vraies que mes métamorphoses. J'aime mieux
Daphné changée en laurier, et Narcisse en fleur, que
de la matière sublile changée en soleils, et de la ma-
tière rameuse devenue terre et eau. Je vous ai donné
des fables pour des fables; et vos philosophes don-
nent des fables pour des vérités.
OZÉE.
Etf relisant hier, avec édification, l'ancien Testa-
ment, je tombai sur ce passage d'Ozée, ch. XIV, v. i .
« Que Samarie périsse, parce qu'elle a tourné son
Dieu à l'amertume ! que les Samaritains meurent par
le glaive! que leurs petits-enfans soient écrasés, et
qu'on fende le ventre aux femmes grosses ! »
Je trouvai ces paroles un peu dures ; j'allai con-
sulter un docteur de l'université de Prague, qui était
alors à sa maison de campagne au montKrapac; il
me dit : Il ne faut pas que cela vous étonne. Les Sa
maritains étaient des schismaliques qui voulaient sa-
crifier chez eux, et ne point envoyer leur argent à
Jérusalem; ils méritaient au moins les supplices aux^
quels le prophète Ozée les condamne. La ville de Jé-
richo, qui fut traitée ainsi, après que ses murs furent
tombés au son du cornet, était moins coupable. Los
trente et un rois que Josué fit pendre n'étaient point
ichismatiques. Les quarante mille Éphraïmites mas-
sacrés pour avoir prononcé siboleth au lieu de $chï?
boleth, n'étaient point tombés dans l'abîme du schisme.
Sachez, mon fils, que le schisme est tout ce qu'il y a
de plus exécrable. Quand les jésuites firent pendre
PAPISME. IQ3
dans Thorn, en 1724? de jeunes écoliers, c'est que
ces pauvres enfans étaient schismatiques. Ne doutez
pas que nous autres catholiques, apostoliques, ro-
mains et bohémiens, nous ne soyons tenus de passer
au fil de f épée tous les Russes que nous rencontrerons
désarmés, d'écraser leurs enfans sur la pierre, d'éven*
trer leurs femmes enceintes, et de tirer de leur matrice
déchirée et sanglante leurs fœtus à demi -formés. Les
Russes sont de la religion grecque schismatique ; ils
ne portent point leur argent à Rome ; donc nous de-
vons les exterminer, puisqu'il est démontré que les
Jérosolymites devaient exterminer les Samaritains.
C'est ainsi que nous traitâmes les Hussites qui vou-
laient aussi garder leur argent. Ainsi a péri ou dû
périr, ainsi a été éventrée ou dû être éventrée toute
femme ou fille schismatique.
Je pris la liberté de disputer contre lui * il se fâcha;
la dispute se prolongea; il fallut souper chez lui; il
m'empoisonna; mais je n'en mourus pas.
R
PAPISME.
Le papiste et le trésorier.
LE PAPISTE.
Monseigneur a dans sa principauté des luthériens,
des calvinistes , des quakers , des anabaptistes et
même des Juifs ; et vous voudriez encore qu'il admît
des unitaires!
LE TRÉSORIER.
Si ces unitaires nous apportent de Findustrie et de
IC)4 PAPISME.
l'argent, quel mal nous feront-ils ? vous n'en serez que
mieux payé de vos gages,
LE PAPISTE.
J'avoue que la soustraction de mes gages me serait*
plus douloureuse que l'admission de ces messieurs ;
mais enfin ils ne croient pas que Jésus-Christ soit fils
de Dieu.
LE TRÉSORIER.
Que vous importe, pourvu qu'il vous soit permis
de le croire, et que vous soyez bien nourri , bien vêtu,
bien logé ? Les Juifs sont bien loin de croire qu'il soit
iils de Dieu, et cependant vous êtes fort aise de trou-
ver ici des Juifs sur qui vous placez votre argent à six
pour cent. Saint Paul lui-même n'a jamais parlé de la
divinité de Jésus-Christ; il l'appelle franchement un
homme : la mort, dit-il, est entrée dans le monde par
le péché d'un seul homme.... le don de Dieu s'est ré-
pandu par la grâce d'un seul homme, qui est Jésus (*).
Et ailleurs : Vous êtes à Jésus , et Jésus est à Dieu —
Tous vos premiers pères de l'église ont pensé comme
saint Paul : il est évident que , pendant trois cents
ans , Jésus s'est contenté de son humanité ; figurez-
vous que vous êtes un chrétien des trois premiers
siècles.
LE PAPISTE.
Mais, monsieur, ils ne croient point à l'éternité
des peines.
(*) Epist. ad Rom. , chap. V, v. 1 2-1 5 , ei jusque la fin,
PAPISME. 190
LE TRÉSORIER.
Ni moi non plus : soyez damné à jamais , si vois
vouiez; pour moi je ne compte point du tout l'être.
LE PAPISTE.
Ali! monsieur, il est bien dur de ne pouvoir dam-
ner à son plaisir tous les hérétiques de ce monde !
mais la rage qu'ont les unitaires de rendre un jour les
- âmes heureuses n'est pas ma seule peine. Yous savez
que ces monstres-là ne croient pas plus à la résurrec-
tion des corps que les saducéens; ils disent que nous
sommes tous anthropophages, que les particules qui
composaient votre grand-père et votre bisaïeul, ayant
été nécessairement dispersées dans l'atmosphère, sont
devenues carottes et asperges, et qu'il est impossible
que vous n'ayez mangé quelques petits morceaux de
vos ancêtres.
LE TRÉSORIER.
Soit : mes petits-enfans en feront autant de moi,
ce ne sera qu'un rendu; «il en arrivera autant aux pa-
pistes. Ce n'est pas une raison pour qu'on vous chasse
des états de monseigneur, ce n'est pas une raison non
plus pour qu'il en chasse les unitaires. Ressuscitez
comme vous pourrez; il m'importe fort peu que les
unitaires ressuscitent ou non , pourvu qu'ils nous
soient utiles pendant leur vie.
LE PAPISTE.
Et que direz -vous, monsieur, du péché originel
qu'ils nient effrontément? N êtes-vous pas tout scan-
dalisé quand ils assurent que le Pentateuque n'en dit
pas un mot; que Pévêque dllippone, sau*t Augustin,
igG PARADIS.
est le premier qui ait enseigné positivement ce dogme,
quoiqu'il soit évidemment indiqué par saint Paul?
LE TRÉSORIER.
Ma foi , si le Pentateuque n'en a point parlé , ce
n'est pas ma faute; pourquoi n'ajoutiez-vous pas un
petit mot du péché originel dans l'ancien Testament,
comme vous y avez, dit -on, ajouté tant d'autres
choses? Je n'entends rien à ces subtilités. Mon mé-
tier est de vous payer régulièrement vos gages quand
j'ai de l'argent....
PARADIS.
Paradis : il n'y a guère de mot dont la signification
se soit plus écartée de son étymologie. On sait assez
qu'originairement il signifir.it un lieu planté d'arbres
fruitiers ; ensuite on donna ce nom à des jardins plan-
tés d'arbres d'ombrage. Tels furent dans l'antiquité
les jardins de Saana vers Éden dans l'Arabie Heureuse ,
connus si long-temps avant que les hordes des Hé-
breux eussent envahi une partie de la Palestine.
Ce mot paradis n'est célèbre chez les Juifs que dans
la Genèse. Quelques auteurs juifs canoniques parlent
de jardins ; mais aucun n'a jamais dit un mot du jardin
nommé paradis terrestre. Comment s'est-il pu faire
qu'aucun écrivain juif, aucun prophète juif, aucun
cantique juif n'ait cité ce paradis terrestre dont nous
parlons tous les jours? cela est presque incompré-
hensible. C'est ce qui a fait croire à plusieurs savans
audacieux que la Genèse n'avait élé écrite que très-
tard.
Jamais les Juifs ne prirent ce verger, cette plan-
PARADIS. lQn
tatîon d'arbres, ce jardin , soit d'herbe , soit de fleurs^
pour le ciel.
Saint Lue est le premier qui fasse entendre le ciel
par ce mot paradis, quand Jésus -Christ dit au bon
larron (a) : « Tu seras aujourd'hui avec moi dans le
paradis. »
Les anciens donnèrent le nom de ciel aux nuées :
€e nom n'était pas convenable, attendu que les nuées
touchent à la terre par les vapeurs dont elles sont
formées, et que le ciel est un mot vague qui signifie
l'espace immense dans lequel sont tant de soleils, de
planètes et de comètes; ce qui ne ressemble nulle-
ment k un verger.
Saint Thomas dit qu'il y a trois paradis : le ter-
restre , le céleste et le spirituel. Je n'entends pas trop
la différence qu'il met entre le spirituel et le céleste.
Le verger spirituel est, selon lui, la vision béatifique.
Mais c'est précisément ce qui constitue le paradis
céleste, c'est la jouissance de Dieu même (b). Je ne
prends pas la liberté de disputer contre Fange de
l'école. Je dis seulement : Heureux qui peut toujours
être dans un de ces trois paradis!
Quelques savans curieux ont cru que le paradis
des Hespérides, gardé par un dragon, était une imi-
tation du jardin d:Ëden gardé par un bœuf ailé , ou
par un chérubin. D'autres savans plus téméraires ont
osé dire que le bœuf était une mauvaise copie du
dragon, et que les Juifs n'ont jamais été que de gros-
(a) Luc , cliap. XXIII , v. 43.
{fy Ire part., question CIL ;
ig8 parlement
siers plagiaires : mais c'est blasphémer, et celte idée
n'est pas soutenable.
Pourquoi a-t-on donné le nom de paradis à des
cours carrées au-devant d'une église ?
Pourquoi a-t-on appelé paradis le rang des troi-
sièmes loges à la comédie et à l'opéra? Est-ce parce
que, ces places étant moins chères que les autres, on
a cru qu'elles étaient faites pour les pauvres; et qu'on
prétend que dans l'autre paradis il y a beaucoup plus
de pauvres que de riches ? Est-ce parce que , ces loges
étant fort hautes , on leur a donné un nom qui signifie
aussi le ciel ? Il y a pourtant un peu de différence
entre monter au ciel et monter aux troisièmes loges.
Que penserait un étranger arrivant à Paris, à qui
un Parisien dirait : Voulez-vous que nous allions voir
Pourceaugnac au paradis.
Que d'incongruités, que d'équivoques dans toutes
les langues! Que tout annonce la faiblesse humaine !
Voyez l'article Paradis dans le grand Dictionnaire
encyclopédique; il est assurément meilleur que ce-
lui-ci.
Paradis aux bienfesans, disait toujours l'abbé de
Saint-Pierre.
PARLEMENT DE FRANCE,
Depuis Philippe le Bel jusqu'à Charles VIL
Parlement vient sans doute de parler; et l'on pré-
tend que parler venait du mot celte paler, dont les
Cantabres et autres Espagnols firent palabra. D'autres
assurent que c'est de parabold, et que de parabole on
DE F R AN CE. IQÇ)
fit parlement. C'est là sans doute une érudition fort
utile.
Il y a du moins je ne sais quelle apparence de
doctrine plus sérieuse dans ceux qui vous disent que
nous n'avons pu encore découvrir de monumens où
se trouve le mot barbare parlamentum , que vers le
temps des premières croisades.
On peut répondre : Le terme parlamentum était
en usage alors pour signifier les assemblées de la na-
tion : Donc il était en usage très-long-temps aupara-
vant. On n'inventa jamais un terme nouveau pour les
choses ordinaires.
Philippe III, dans la charte de cet établissement à
à Paris, parle d'anciens parlemens. Nous avons des
séances de parlement judiciaire depuis i s54 ; et une
preuve qu'on s'était servi souvent du mot général
parlement , en désignant les assemblées de la nation,
c'est que nous donnâmes ce nom à ces assemblées,
dès que nous avons écrit en langue française : et les
Anglais, qui prirent toutes nos coutumes, appelèrent
parlement leurs assemblées des pairs.
Ce mot, source de tant d'équivoques, fut affecté à
plusieurs autres corps , aux officiers municipaux des
villes, à des moines, à des écoles; autre preuve d'un
antique usage.
On ne répétera pas ici comment le roi Philippe le
Bel , qui détruisit et forma tant de choses , forma une
chambre de parlement à Paris, pour juger dans cett«
capitale les grands procès portés auparavant partout
où se trouvait la cour; comment cette chambre qui
ne siégeait que deux fois l'année fut salariée par le
200 PARLEMENT
roi à cinq sous par jour pour chaque conseiller juge.
Cette chambre était nécessairement composée de
membres amovibles, puisque tous avaient d'autres
emplois : de sorte que qui était juge à Paris à la Tous-
saint , allait commander les troupes à la Pentecôte.
Nous ne redirons point comment cette chambre
ne jugea de long-temps aucun procès criminel ; com-
ment les clercs ou gradués, enquêteurs établis pour
rapporter les procès aux seigneurs conseillers juges,
et non pour donner leurs voix , furent bientôt mis à
la place de ces juges d'épée qui rarement savaient
lire et écrire.
On sait par quelle fatalité étonnante et funeste le
premier procès criminel que jugèrent ces nouveaux
conseillers gradués, fut celui de Charles YII leur roi
alors dauphin de France, qu'ils déclarèrent, sans le
nommer, déchu de son droit à la couronne; et com-
ment, quelques jours après, ces mêmes juges, sub-
jugués par le parti anglais dominant, condamnèrent
le dauphin, le descendant de saint Louis, au bannis-
sement perpétuel le 3 janvier 1420; arrêt aussi in-
compétent qu'infâme , monument éternel de l'op-
probre et de la désolation où la France était plongée,
et que le président Hénault à tâché en vain de pallier
dans son abrégé aussi estimable qu'utile. Mais tout
sort de sa sphère dans les temps de trouble, La dé-
mence du roi Charles VI , l'assassinat du duc de Bour-
gogne commis par les amis du dauphin, le traité so-
lennel do Troycs, la défection de tout Paris et des
trois quarts de la France, les grandes qualités, les
victoires, la gloire, l'esprit, le bonheur de Henri V,
DE FRANCE. 201
solennellement déclaré roi de France ; tout semblait
excuser le parlement.
Après la mort de Charles VI en 1 422 , et dix jours
après ses obsèques , tous les membres du parlement
de Paris jurèrent sur un missel , dans la grand'cham-
bre, obéissance et fidélité au jeune roi d'Angleterre
Henri VI, fils de Henri V; et ce tribunal fit mourir
une bourgeoise de Paris qui avait eu le courage d'a-
meuter plusieurs citoyens pour recevoir leur roi légi-
time dans sa capitale. Cette respectable bourgeoise
fut exécutée avec tous les citoyens fidèleé que le par-
lement put saisir. Charles VII érigea un autre parle-
ment à Poitiers; il fut peu nombreux, peu puissant
et point payé.
Quelques membres du parlement de Paris , dé-
goûtés des Anglais, sW réfugièrent. Et enfin, quand
Charles eut repris Paris et donné une amnistie géné-
rale, les deux parlemens furent réunis.
Parlement. If étendue de ses droits.
Machiavel , dans ses remarques politiques sur
Tite-Live, dit que les parlemens font la force du roi
de France. Il avait très -grande raison en un sens.
Machiavel Italien voyait le pape comme le plus dan-
gereux monarque de la chrétienté. Tous les rois lui
fesaient la cour; tous voulaient l'engager dans leurs
querelles; et quand il exigeait trop, quand un roi de
France n'osait le refuser en face , ce roi avait son
parlement tout prêt qui déclarait les prétentions du
pape contraires aux lois du royaume, tortionnaires,
abusives, absurdes. Le roi s'excusait auprès du pape ,
20.# P'ÀRLEWENT
en disant qu'il ne pouvait venir à 'bout de son par-
lement.
C'était bien pis encore quand le roi et le pape se
querellaient. Alors les arrêts triomphaient de toutes
les bulles , et la tiare était renversée par la main de
justice. Mais ce corps ne fit jamais la force des rois
quand ils eurent besoin d'argent. Comme c'est avec
ce seul ressort qu'on est sûr d'être toujours le maître,
les rois en voulaient toujours avoir; il en fallut de-
mander d'abord aux états généraux. La cour du par-
lement de Paris, sédentaire et instituée pour rendre
la justice 3 ne se mêla jamais de finance jusqu'à Fran-
çois I. La fameuse réponse du premier président Jean
de La Yacquerie au duc d'Orléans (Louis XII) en
est une preuve assez forte : « Le parlement est pour
rendre justice au peuple; les finances, la guerre , le
gouvernement du roi ne sont point de son ressort. ;>
On ne peut pardonner au président Hénault do
n'avoir pas rapporté ce trait qui servit long-temps de
base au droit public en France, supposé que ce pays
connût un droit public.
Parlement. Droit d'enregistrer.
Enregistrement, mémorial Journal, livre de raison.
Cet usage fut de tout temps observé chez les nations
policées, et fort négligé par les Barbares qui vinrent
fondre sur l'empire romain. Le clergé de Rome fut
plus attentif, il enregistra tout, et toujours à son
avantage. Les Visigoths , les Vandales, les Bour-
guignons, les Francs, et tous les autres sauvages
n'avaient pas seulement de registres pour les maria-
DE FRANCE. 200
ges, les naissances et les morts. Les empereurs firent,
à la vérité , écrire leurs traités et leurs ordonnances ;
elles étaient conservées tantôt dans un château , tan-
tôt dans un autre; et, quand ce château était pris par
quelque brigand, le registre était perdu. Il niy a
guère eu que les anciens actes déposés à la tour de
Londres qui aient subsisté. On en retrouva ailleurs
que chez les moines, qui suppléèrent souvent par
leur industrie à la disette des monumens publics.
Quelle foi peut-on avoir à ces anciens monumens
après l'aventure des fausses décrétâtes qui ont été
respectées pendant cinq cents ans, autant et plus
que l'Évangile; après tant de faux martyrologes, de
fausses légendes et de faux actes? Notre Europe fut
trop long-temps composée d'une multitude de bri-
gands qui pillaient tout ? d'un petit nombre de faus-
saires qui trompèrent ces brigands ignorans, et d'une
populace aussi abrutie qu'indigente, courbée vers la
terre toute l'année pour nourrir tous ces gens-là.
On tient que Philippe- Auguste perdit son char-
trier, ses titres; on ne sait pas trop à quelle occa-
sion, ni comment, ni pourquoi il fesait transporter
aux injures de l'air des parchemins qu'il devait soi-
gneusement enfermer sous la clef.
On croit qu'Etienne Boileau , prévôt de Paris du
temps de saint Louis, fut le premier qui tînt un jour-
nal, et qu'il fut imité par Jean de Montluc, greffier
du parlement de Paris en i3i3, et non en 1256;
faute de pure inadvertance dans le grand Diction-
naire, au mot Enregistrement.
Peu à peu les rois s'accoutumèrent à faire enre-
S04 PARLEMENT
gistrer au parlement plusieurs de leurs ordonnances,
et surtout les lois que le parlement était obligé du
maintenir.
Cest une opinion commune que la première or-
donnance enregistrée est celle de Philippe de Valois
sur ses droits de régale en i332 au mois de sep-
tembre , laquelle pourtant ne fut enregistrée qu'en
x 334- Aucun édit sur les finances ne fut enregistré
en cette cour, ni par ce roi, ni par ses successeurs
jusqu'à François I.
Charles V tint un lit de justice en 1 3^4 pour faire
enregistrer la loi qui fixe la majorité des rois à qua-
torze ans.
Une observation fort singulière est que l'érection
de presque tous les parlemens du royaume ne fut
point présentée au parlement de Paris pour y être en-
registrée et vérifiée.
Les traités de paix y furent quelquefois enregis-
trés. Plus souvent on s'en dispensa. Rien n'a été stable
et permanent, rien n'a été uniforme. L'on n'enregis-
trait point le traité d'Utrecht qui termina la funeste
guerre de la succession d'Espagne. On enregistra les
édits qui établirent et qui supprimèrent les mouleurs
de bois, les essayeurs de beurre, et les mesureurs de
charbon.
Remontrances des parlemens.
Toute compagnie, tout citoyen a droit de porteT
ses plaintes au souverain par la loi naturelle qui per-
met de crier quand on souffre. Les premières remon-
trances du parlement de Paris furent adressées à
DE FRANCE. 205
Louis XI par l'exprès commandement de ce roi qui,
étant alors mécontent du pape, vouiut que le parle-
ment lui remontrât publiquement les excès de la cour
de Rome. Il fut bien obéi; le parlement était dans son
centre; il défendait les lois contre les rapines. II
montra que la cour romaine avait extorqué en trente
années quatre millions six cent quarante-cinq mille
écus de la France. Ces simonies multipliées, ces vols
réels commis sous le nom de piété, commençaient à
faire horreur. Mais la cour romaine ayant enfin apaisé
et séduit Louis XI, il fit taire ceux qu'il avait fait si
bien parler. Il n'y eut aucune remontrance sur les
finances du temps de Louis XI, ni de Charles VIII,
ni de Louis XII ; car il ne faut pas qualifier du nom
de remontrances solennelles le refus que fit cette com-
pagnie de prêter à Charles VIII cinquante mille francs
pour sa malheureuse expédition d'Italie en 1/^96. Le.
roi lui envoya le sire d'Albret, le sire de Rieux , gou-
verneur de Paris ; le sire de Graville , amiral de
France, et le cardinal Dumaine , pour la prier de se
cotiser pour lui prêter cet argent. Etrange députa-
tion ! les registres portent que le parlement repré-
senta « la nécessité et l'indigence du royaume , et le
cas si piteux , ». quod non indiget manu scrihentis.
Garder son argent n'était pas une de ces remontrances
publiques au nom de la France.
Il en fit pour la grille d'argent de Saint-Martin que
François I acheta des chanoines, et dont il devait
payer l'intérêt et le principal sur ses domaines. Voilà
la première remontrance pour affaire pécuniaire.
La seconde fut pour la vente de vingt charges de
Dict. PU. 7. 18
206 PARLEMENT
nouveaux conseillers au parlement de Paris, et do
trente dans les provinces. Ce fut le chancelier cardi-
nal Duprat qui prostitua ainsi la justice. Cette honte
a duré et s'est étendue sur toute la magistrature de la
France depuis i5i5 jusqu'à ijy i , l'espace de deux
cent cinquante-cinq ans, jusqu'à ce qu'un autre chan-
celier ait commencé à effacer cette tache.
Depuis ce temps le parlement remontra sur toutes
sortes d'objets. Il y était autorisé par redit paternel
de Louis XII, père du peuple ; « Qu'on suive toujours
ia loi malgré les ordres contraires à la loi que l'im-
portunité pourrait arracher au monarque.»
Après François Ier le parlement fut continuelle-
ment en querelle avec le ministère, ou du moins en
défiance. Les malheureuses guerres de religion aug-
mentèrent son crédit; et plus il fut nécessaire, plus
il fut entreprenant. Il se regardait comme le tuteur
des rois dès le temps de François II. C'est ce que
Charles IX lui reprocha au temps de sa majorité par
ces propres mots :
« Je vous ordonne de ne pas agir avec un roi ma-
jeur comme vous avez fait pendant sa minorité; ne
vous mêlez pas des affaires dont il ne vous appartient
pas de connaître; souvenez-vous que votre compa-
gnie n'a été établie par les rois que pour rendre la
justice suivant les ordonnances du souverain. Laissez
au roi et à son conseil les affaires d'état; défaites-vous
de l'erreur de vous regarder comme les tuteurs &es
rois, comme les défenseurs du royaume, et comme
les gardiens de Paris. »
Le malheur des temps rengagea dans le parti de
DE FRANCE. 20 J
la ligue contre Henri III. Il soutint les Guises au
point qu'après le meurtre de Henri de Guise et dû
cardinal son frère , il commença des procédures
contre Henri III, et nomma deux conseillers, Pichon
et Courtin, pour informer (i).
Après la mort de Henri III, il se déclara contre
Henri le Grand. La moitié de ce corps était entraînée
par la faction d'Espagne , et l'autre par un faux zèle
de religion.
Henri IY eut un autre petit parlement auprès de
lui ainsi que Charles VII. 11 rentra comme lui dans
Paris par des négociations secrètes plus que par la
force, et il réunit les deux parlemens ainsi que
Charles VII en avait usé.
Tout le ministère du cardinal de Richelieu fut
signalé par des résistances fréquentes de cette com-
pagnie ; résistances d'autant plus fermes qu'elles
étaient approuvées de la nation.
On connaît assez la guerre de la fronde, dans la-
quelle le parlement fut précipité par des factieux. La
reine régente le transféra à Pontoise par une déclara-
tion du roi son fils déjà majeur, datée du 3 juillet
i652. Mais trois présidées seulement et quatorze
conseillers obéirent.
Louis XIV en i655, après l'amnistie, vint a la
grand'chambre , le fouet à la main , défendre les
assemblées des chambres. Eu 1657 il ordonna l'en-
registrement de tout édit, et ne permit les remon-
( ) L'arrêt ne parle que des meurtriers du duc de Guise et de
leurs complices. 11 n'était que hardi, et non irrégulier.
20t3 PARLEMENT
trances que dans la huitaine après l'enregistrement.
Tout fut tranquille sous son règne.
Sous Louis XV,
Le parlement de Paris avait déjà, du temps de la
fronde, établi l'usage de ne plus rendre la justice
lorsqu'il se croyait lésé par le gouvernement. C'était
un moyen qui semblait devoir forcer le ministère à
plier sous ses volontés, sans qu'on eût une rébel-
lion à lui reprocher comme dans la minorité de
Louis XIV.
Il employa cette ressource en 1718, dans la mi-
norité de Louis XV. Le duc d'Orléans régent l'exila à
Pontoise en 1720.
La malheureuse bulle Unigenltus le mit quelque-
fois aux prises avec le cardinal de Fleuri.
Il cessa encore ses fonctions en 1 7 5 1 dans les
petits troubles excités par Christophe de Beaumont,
archevêque de Paris, au sujet des billets de confes-
sion et des refus de sacremens .
Nouvelle cessation de service en 1^53. Tout le
corps fut exilé dans plusieurs villes de son ressort;
la grand'chambre le fut à Pontoise. Cet exil dura plus
de quinze mois, depuis le 10 mai 1^53, jusqu'au
27 août 1754. Le roi dans cet espace de temps lit
rendre là justice par des conseillers d'état et des
maîtres des requotes. Très-peu de causes furent plai-
dées devant ce nouveau tribunal. La plupart de ceux
qui éiaient en procès aimèrent mieux s'accommoder,
ou attendre le retour du parlement. Il semblait que
DE FRANCE. 20Q
ïa chicane eût été exilée avec ceux qui étaient insti-
tués pour la réprimer.
On rappela enfin le parlement à ses fonctions, et
il revint aux acclamations de toute la France.
Deux ans après son retour , les esprits étant plus
aigris que jamais, le roi vint tenir un lit de justice à
Paris en iy56 le i3 décembre. Il supprima deux
chambres du parlement, et fît plusieurs règlemens
pour mettre dans ce corps une police nouvelle. A
peine fut-il sorti, que tous les conseillers donnèrent
leur démission, à la réserve des présidens à mortier,
et de dix conseillers de grand'chambre.
La cour ne croyait pas alors pouvoir établir un
nouveau tribunal à sa place. On fut de tous les côtés
très-aigri et très-incertain.
L'attentat inconcevable de Damicns parut récon-
cilier pendant quelque temps le parlement avec la
cour. Ce malheureux , non moins insensé que cou-
pable, accusa sept membres du parlement dans une
lettre qu'il osa dicter pour le roi même, et qui lui fut
portée. Cette accusation absurde n'empêcha pas le
roi de remettre au parlement même le jugement de
Damiens, qui fut condamné au supplice d-e Ravaillao
par ce qui restait de la grancl'chambre. Plusieurs
pairs et des princes du sang opinèrent.
Après l'exécution terrible du criminel, faite le 28
mars 1 767 3 le ministère, engagé dans une guerre rui-
neuse et funeste, négocia avec ces mêmes officiers
du parlement qui avaient donné leur démission; les
exilés furent rappelas.
18.
2 t O PARLEMENT
Ce corps, à force d'avoir été humilié par la cour,
eut plus d autorité que jamais.
Il signala cette autorité en abolissant par un arrêt
Tordre des jésuites en France, et en les dépouillant
de tous leurs biens ( par l'arrêt du 6 août 1762 ).
Rien ne le rendit plus cher à la nation. Il fut en cela
parfaitement secondé par tous les parlemcns du
royaume , et par toute la France.
Il s'unissait en effet avec ces autres parlemcns ,
et prétendait ne faire avec eux qu'un corps, dont il
était le principal membre. Tous s'appelaient alors
classes du parlement', celui de Paris était la première
classe; chaque classe fesait des remontrances sur les
édits, et ne les enregistrait pas. Il y eut même quel-
ques-uns de ces corps qui poursuivirent juridique-
ment les commandans de province envoyés à eux de
la part du roi pour faire enregistrer. Quelques classes
décernèrent des prises de corps contre ces officiers. Si
ces décrets avaient été mis à exécution, il en aurait
résulté un effet bien étrange. C'est sur les domaines
royaux que se prennent les deniers dont on paie les
frais de justice; de sorte que le roi aurait payé de ses
propres domaines les arrêts rendus par ceux qui lui
désobéissaient contre ses officiers principaux qui
avaient exécuté ses ordres.
Le plus singulier de ces arrêts rendus contre les
commandans des provinces , et en quelque sorte
contre le roi lui-même, fut celui du parlement de
Toulouse contre le duc de Fitzjamcs Benvik, en date
du 17 décembre 1763 : « Ordonne que ledit duc de
Fitzjamcs sera pris, saisi et arrêté en quelque endroit
DE FRANCE. 2ÏV
du royaume qu'il se trouve , »; c'est-à-dire , que les
huissiers toulousains pouvaient saisir au corps le duc
de Fitzjames dans la chambre du roi même, ou à sa
chapelle de Versailles. La cour dissimula long-temps
cet affront : aussi elle en essuya d'autres.
Cette étonnante anarchie ne pouvait pas subsister;
il fallait ou que la couronne reprît son autorité, ou
que les parlemens prévalussent.
On avait besoin , dans des conjonctures si criti-
ques, d'un chancelier aussi hardi que PHospital; on
le trouva. Il fallait changer toute l'administration de
la justice dans le royaume , et elle fut changée.
Le roi commença par essayer de ramener le parle-
ment de Paris; il le fit venir à un lit de justice qu'il
tint à Versailles le 7 décembre 1770, avec les princes,
les pairs et les grands officiers de la couronne. Là il
lui défendit de se servir jamais des termes d'unité f
d'indivisibilité et de classes;
D'envoyer aux autres prrlemens d'autres mémoires
que ceux qui sont spécifiés par les ordonnances;
De cesser le service, sinon dans les cas que ces
mêmes ordonnances ont prévus j
De donner leur démissfon en corps ;
De rendre jamais d'arrêt qui retarde les enregistre-
mens , le tout sous peine d'être cassés.
Le parlement sur cet édit solennel ayant encore
cessé le service, le roi leur fit porter des lettres de
jussion ; ils désobéirent. Nouvelles lettres de jussion ,
nouvelle désobéissance. Enfin le monarque, poussé à
.bout, leur envoya pour dernière tentative, le 20 jan-
vier 1771, à quatre heures du matin, des mousque-
2Ï2 PÏR LE .M EN T.
taires qui portèrent à chaque membre un papier à
signer. Ce papier ne contenait qu'un ordre de décla-
rer s'ils obéiraient , ou s'ils refuseraient. Plusieurs
voulurent interpréter la volonté du roi : les mousque-
taires leur dirent qu'ils avaient ordre d'éviter les com-
mentaires , qu'il fallait un oui ou un non
Quarante membres signèrent ce o*u, les autres s'en
dispensèrent. Les oui étant venus le lendemain au
parlement avec leurs camarades, leur demandèrent
pardon d'avoir accepté, et signèrent non; tous furent
exilés.
La justice fut encore administrée par les conseil-
lers d'état et les maîtres des requêtes, comme elle
l'avait été en i y 53 ; mais ce ne fut que par provision.
On tira bientôt de ce chaos un arrangement utile.
D'abord le roi se rendit aux vœux des peuples, qui
se plaignaient depuis des siècles de deux griefs , dont
l'un était ruineux, l'autre honteux et dispendieux à la
fois. Le premier était le ressort trop étendu du parle-
ment de Paris, qui contraignait les citoyens de venir
de cent cinquante lieues se consumer devant lui en
frais, qui souvent excédaient ie capital. Le second
était la vénalité des charges de judicature; vénalité
qui avait introduit la forte taxation des épices.
Pour réformer ces deux abus, six parlemens nou-
veaux furent institués le 23 février de la même année,
sous le titre de conseils supérieurs , avec injonction
de rendre gratis la justice. Ces conseils furent établis
dans Arras, Blois, Châlons, Clermont, Lyon, Poitiers
(en suivant l'ordre alphabétique). On y en ajouta
d'autres depuis.
D"AN CLE TE RUE. 21 3
Il fallait surtout former un nouveau parlement à*
Paris, lequel serait payé par le roi sans acheter ses
places, et sans rien exiger des plaideurs. Cet établis-
sement fut fait le 1 3 avril 1 77 1 . L'opprobre de la vé-
nalité dont François I et le chancelier Duprat avaient
malheureusement souillé la France , fut lavé par
Louis XV et par les soins du chancelier de Maupeou,
second du nom. On finit par la réforme de tous les
parlemens, et on espéra de voir réformer la jurispru-
dence. On fut trompé : rien ne fut réformé. Louis XVI
rétablit avec sagesse les parlemens que Louis XV
avait cassés avec justice. Le peuple vit leur retour
avec des transports de joie.
PARLEMENT D'ANGLETERRE.
Les membres du parlement d'Angleterre aiment à
se comparer aux anciens Romains autant qu'ils le
peuvent (*).
Il n'y a pas long-temps que M. Schipping, dans la
chambre des communes, commença son discours par
ces mots : La majesté du peuple anglais serait blessée.
La singularité de l'expression causa un grand éclat de
rire; mais, sans se déconcerter, il répéta les mêmes
paroles d'un air ferme , et on ne rit plus. J'avoue que
je ne vois rien de commun entre la majesté du peuple
anglais et celle du peuple romain , encore moins entre
leurs gouvernemens. Il y a un sénat à Londres dont
quelques membres sont soupçonnés , quoiqu'à tort
sans doute , de vendre leurs voix dans l'occasion ,
(*) Cet article a été écrit vers 1 j3 1.
2l4 PARLEMENT
*commc on fesaît à Rome : voilà toute la ressemblance.
D'ailleurs les deux nations me paraissent entièrement
différentes , soit en bien, soit en mal. On n'a jamais
connu chez les Romains la folie hor ible des guerres
de religion ; cette abomination était réservée à des
dévots, prêcheurs d'humilité et de patience. Marins
et Sylla, Pompée et César, Antoine et Auguste, ne se
battaient point pour décider si le Flamen devait porïer
sa chemise par-dessus sa robe, ou sa robe par-dessus
sa chemise ; et si les poulets sacrés devaient manger
et boire, ou bien manger seulement, pour qu'on prît
les augures. Les Anglais se sont fait pendre autrefois
réciproquement à leurs assises, et se sont détruits en
bataille rangée pour des querelles de pareille espèce.
La secte des épiscopaux et le presbytérianisme ont
tourné, pour un temps, ces têtes mélancoliques. Je
m'imagine que pareille sottise ne leur arrivera plus ;
ils me paraissent devenir sages à leurs dépens, et je
ne leur vois nulle envie de s'égorger dorénavant pour
des syllogismes. Toutefois qui peut répondre des
hommes ?
Voici une différence plus essentielle entre Rome
et l'Angleterre, qui met tout l'avantage du côté de
la dernière ; c'est que le fruit des guerres civiles
de Rome a été l'esclavage , et celui des troubles d'An-
gleterre, la liberté. La nation anglaise est la seule de
la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois
eu leur résistant, et qui d'efforts en efforts ait enfin
établi ce gouvernement sage, où le prince, tout puis-
sant pour faire du bien, a les mains liées pour faire du
mal, où les seigneurs sont grands sans insolence et
d'àngletehke. 2l5
sans vassaux , et où le peuple partage le gouvernement
sans confusion.
La chambre des pairs et celle des communes sont
les arbitres de la nation ; le roi est le sur-arbitre. Cette
balance manquait aux Romains; les grands et io
peuple étaient toujours en division à Rome, sans qu'il
j eût un pouvoir mitoyen qui pût les accorder- Le
sénat de Rome qui avait l'injuste et punissable orgueil
do ne vouloir rien partager avec les plébéiens, ne
connaissait d'autre secret, pour les éloigner du gou~
vernement, que de les occuper toujours dans les
guerres étrangères ; il regardait le peuple comme
une bête féroce, qu'il fallait lâcher sur leurs voisins,
de peur qu'elle ne dévorât ses maîtres. Ainsi le plus
grand défaut du gouvernement des Romains en fit
<les conquérans ; c'est parce qu'ils étaient malheu
reux chez eux, qu'ils devinrent les maîtres du monde,
jusqu'à ce qu'enfin leurs divisions les rendirent es-
claves.
Le gouvernement d'Angleterre n'est point fait pour
un si grand éclat, ni pour une fin si funeste; son but
n'est point la brillante folie de faire des conquêtes,
mais d'empêcher que ses voisins n'en fassent. Ce
peuple n'est pas seulement jaloux de sa liberté, il
Test encore de celle des autres. Les Anglais étaient
acharnés contre Louis XIV, uniquement parce qu'ils
lui croyaient de l'ambition.
Il en a coûté, sans doute, pour établir la liberté
en Angleterre; c'est dans des mers de sang qu'on a
noyé l'idole du pouvoir despotique : mais les Anglais
ne croient point avoir acheté trop cher leurs lois
2l6 PARLEMENT
Les autres nations n'ont pas versé moins de sang
qu'eux; mais ce sang quelles ont répandu pour la
Oause de leur liberté n'a fait que cimenter leur ser-
vitude.
Ce qui devient une révolution en iingleterre n'est
qu'une sédition dans les autres pays. Une ville prend
les armes pour défendre ses privilèges, soit en Bar-
barie, soit en Turquie; aussitôt des soldats merce-
naires la subjuguent, des bourreaux la punissent, et
le reste de la nation baise ses chaînes. Les Français
pensent que le gouvernement de cette île est plus
orageux que la mer qui l'environne, et cela est vrai ;
mais c'est quand le roi commence la tempête, c'est
quand il veut se rendre le maître du vaisseau , don%
il n'est que le premier pilote. Les guerres civiles de
France ont été plus longues, plus cruelles, plus fé-
condes en crimes que celles d'Angleterre; mais de
toutes ces guerres civiles aucune n'a eu une liberté
sage pour objet. Dans le temps détestable de Char-
les IX et de Henri III , il s'agissait seulement de savoir
si on serait l'esclave des Guises; pour la dernière
guerre de Paris, elle ne mérite que des sifflets. Il me
semble que je vois des écoliers qui se mutinent contre
le préfet d'un collège, et qui finissent par être fouettés.
Le cardinal de Retz, avec beaucoup d'esprit et de
courage mal employé , rebelle sans aucun sujet ,
factieux sans dessein, chef de parti sans armée, ca-
balait pour cabaler, et semblait faire la guerre civile
pour son plaisir. Le parlement de Paris ne savait ce
qu'il voulait, ni ce qu'il ne voulait pas. Il levait des
Iroupcs par arrêt, il les cassait : il menaçait, et de*
PASSIONS. QIJ
mandait pardon ; il mettait à prix la tête du cardinal
Mazarin , et ensuite venait le complimenter en céré-
monie. Nos guerres civiles sous Charles VI avaient
été cruelles; celles de la ligue furent abominables ;
celle de la fronde fut ridicule.
Ce qu'on reproche le plus en France aux Anglais ,
et avec raison, c'est le supplice de Charles I, mo-
narque digne d'un meilleur sort , qui fut traité par ses
vainqueurs, comme il les eût traités s'il eût été heu-
reux. Après tout , regardez d'un côté Charles I vaincu
en bataille rangée, prisonnier, jugé, condamné dans
Westminster, et décapité; et de l'autre, l'empereur
Henri YII empoisonné par son chapelain en commu-
niant , Henri in assassiné par un moine , trente assas*
sinats médités contre Henri IV, plusieurs exécutés,
et le dernier privant enfin la France de ce grand roi :
pesez ces attentats, et jugez.
PASSIONS.
Leur influence sur le corps, et celle du corps sur.
elles.
Dis-moi, docteur (je n'entends pas un docteur en
médecine qui sait quelque chose, qui a long-temps
examiné les sinuosités du cervelet , qui a recherché
si les nerfs ont un suc circulant, qui a fouillé en vain
dans les matrices pour voir comment un être pensant
s'y forme, et qui connaît tout ce qu'on peut connaître
de notre machine, hélas! j'entends un docteur en
théologie), je t adjure par la raison au nom de la«
quelle tu frémis : dis-moi pourquoi, ayant vu faire à
Dict. Pli. 7. IQ
2 I 8 PASSIONS.
ta servante un mouvement de gauche à droite et de
droite à gauche forme par le muscle glutéus et par le
vaste externe , sur-le-champ ton imagination s'al-
luma; deux muscles érecteurs, qui partent de l'ischion,
donnèrent un mouvement de perpendicule à ton phal-
lus! Ses corps caverneux se remplirent de sang; tu
introduisis ton balanus intra vaginaux de ta servante;
et ton balanus frottant suumcliiorida lui donna comme
à toi un plaisir d'une ou deux secondes, dont ni elle,
ni toi ne connaîtront jamais la cause, et dont naîtra
cependant un être pensant , tout pouri du péché ori-
ginel? Quel rapport, je te prie, de toute cette action
avec un mouvement du muscle glutéus de ta gouver-
nante ? Tu auras beau relire Sanchez et Thomas d'A-
quin, et Scot et Bonnaventure , tu ne sauras jamais
un mot de cette mécanique incompréhensible par
laquelle l'éternel architecte dirige tes idées, tes dé-
sirs, tes actions, et fait naître un petit bâtard de
prêtre, prédestiné à la damnation de toute éternité.
Le lendemain matin , après avoir pris ton choco-
lat, ta mémoire te retrace l'image du plaisir que tu
goûtas la veille, et tu recommences. Conçois-tu , mon
gros automate, ce que c'est que cette mémoire qui
t'est commune avec tous les animaux? Sais-tu quelles
fibres rappellent tes idées, et peignent dans ton cer-
veau les voluptés de la veille par un sentiment conti-
nué , qui a dormi avec toi et qui s'est réveillé avec
toi? Le docteur me répond avec Thomas d'Aquin que
tout cela est une production de son âme végétative,
de son âme sensitive, et de son âme intellectuelle,
çui toutes trois composent une âme, laquelle, n'étant
PASSION. 219
point étendue, agit évidemment sur un corps étendu.
Je vois à son air embarrassé qu'il a balbutié des
mots dont il n'a aucune idée; et je lui dis enfin : Doc-
teur , si tu conviens malgré toi que tu ne sais ce que
c'est qu'une âme , et que tu as parlé toute ta vie sans
t'entendre, que ne l'avoues-tu en honnête nomme ?
que ne conclus-tu ce qu'il faut conclure de la prémo-
tion physique du docteur Boursier, et de certains
endroits de Malebranche , et surtout de ce sage
Locke si supérieur à Malebranche? que ne conclus -
tu, dis-je, que ton âme est une faculté que Dieu t'a
donnée, sans te dire son secret, ainsi qu'il t'en a
donné tant d'autres ? Apprends que plusieurs raison-
neurs prétendent qu'à proprement parler il n'y a que
le pouvoir inconnu du divin Demiourgos et ses lois
inconnues qui opèrent tout en nous; et, qu'à parler
encore mieux, nous ne saurons jamais de quoi il
s'agit.
Mon homme se fâche; le sang lui monte au visage.
Il me battrait s'il était le plus fortr et s'il n'était retenu
par les bienséances. Son cœur se gonfle; la systole et
la diastole se font irrégulièrement; son cervelet est
comprimé; il tombe en apoplexie. Quel rapport y
avait-il donc entre ce sang, ce cœur, ce cervelet et
une vieille opinion du docteur qui était contraire à la
mienne? Un esprit pur, intellectuel, tombe-t-il en
syncope quand on n'est pas de son avis? 3 ai proféré
des sons; il a proféré des sons; et le voilà en apo-
plexie; le voilà mort.
Je suis à table moi et mon âme en Sorbonner au
prima mensis avec cinq ou six docteurs socii sorbo-
220 PASSIONS.
nici. On nous donne d'un mauvais vin frelaté : d'à*
bord nos âmes sont folles \ une demi-heure après nos
âmes sont stupides, elles sont nulles; et le lendemain
nos mêmes docteurs donnent un beau décret par le-
quel Tâme ne tenant point de place, et étant absolu-
ment immatérielle , est logée matériellement dans
le corps calleux pour faire leur cour au chirurgien
La Peyronie.
Un convive est à table gaiement. On lui apporte
une lettre qui lui inspire l'étonnement, la tristesse et
la crainte. Dans l'instant même les muscles de son
ventre se contractent et se relâchent, le mouvement
péristaltique des intestins s'augmente ; le sphinctei
du rectum s'ouvre avec une petite convulsion; et
mon homme, au lieu d'achever son dîner, fait une
copieuse évacuation. Dis -moi donc quelle con-
nexion secrète la nature a mise entre une idée et une
selle ?
De tous ceux qu'on a trépanés, il y en a toujours
plusieurs qui restent imbéciles. On a donc offensé les
fibres pensantes de leur cerveau; et où sont ces fibres
pensantes ? O Sanchez , ô magister de Grillandis ,
Tamponet, Riballier, ô Cogé Pécus, régent de se-
conde et recteur de l'université, rendez-moi raison
nettement de tout cela, si vous pouvez !
Comme j'écrivais ces choses au mont Krapac,
pour mon instruction particulière , on m'a apporté
Je livre de la Médecine de l'esprit du docteur Camus,
professeur en médecine de l'université de Paris. J'ai
espéré dy voir la solution de toutes mes difficultés.
Qu'y ai-je trouve? rien. Ah, monsieur Camus! vous
PATRIE. 0.11
n'avez pas fait avec esprit la Médecine de l'esprit.
C'est lui qui recommande fortement le sang d'ânon,
tiré derrière l'oreille 5 comme un spécifique contre la
folie. «Cette vertu du sang d'âne, dit-il, réintègre
l'âme dans ses fonctions. » Il prétend aussi qu'on
guérit les fous eu leur donnant la gale. Il assure de
plus que, pour avoir de la mémoire, il faut manger
du chapon, du levraut et des alouettes, et surtout se
bien garder des ognons et du beurre. Cela fut im-
primé en 1769 avec approbation et privilège du roi.
Et on mettait sa santé entre les mains de maître Ca-
mus, professeur en médecine! Pourquoi n'aurait-il
pas été premier médecin du roi ?
Pauvres marionnettes de l'éternel Demiourgos ,
qui ne savons ni pourquoi ni comment une main
invisible fait mouvoir nos ressorts, et ensuite nous
jette et nous entasse dans la boîte ! Répétons plus
que jamais avec Aristote : Tout est qualité occulte*
PATRIE.
SECTION PREMIÈRE.
Nous nous bornerons ici, selon notre usage, à
proposer quelques questions que nous ne pouvons
résoudre.
Un Juif a-t-il une patrie ? s'il est né à Coimbre ,
c'est au milieu d'une troupe d'ignorans absurdes qui
argumenteront contre lui , et auxquels il ferait des
réponses absurdes s'il osait répondre. Il est surveillé
par des inquisiteurs qui le feront brûler s'ils savent
qu'il ne mange point de lard? et tout son bien leur
*9-
222 TATRIE.
appartiendra. Sa patrie est-elle à Coimbre ? peut-il
aimer tendrement Coimbre ? peut-il dire comme dans
les Horaces de Pierre Corneille ( acte Ier, scène i re;
et acte IIe, scène 3e ):
Mon cher pays est mon premier amour. . .".
Mourir pour la patrie est un si digne sort
Qu'on briguerait en foule une si belle mort. — Tarare!
Sa patrie est -elle Jérusalem ? il a ouï dire vague-
ment qu'autrefois ses ancêtres, quels quils fussent,
ont habile ce terrain pierreux et stérile, bordé d'un
désert abominable, et que les Turcs sont maîtres
aujourd'hui de ce petit pays dont ils ne refirent pres-
que rien. Jérusalem n'est pas sa patrie. 11 n'en a
point ; il n'a pas sur la terre un pied carré qui lui
appartienne.
Le Guèbre plus ancien, et cent fois plus respec-
table que le Juif , esclave des Turcs , ou des Persans ,
ou du grand - mogol , peut- il compter pour sa patrie
quelques pyrées qu'il élève en secret sur des mon-
tagnes ?
Le Banian, l'Arménien, qui passent leur vie à
courir dans tout l'orient , et à faire le métier de
courtiers, peuvent- ils dire , ma chère patrie, ma
chère patrie? Ils n'en ont d'autre que leur bourse et
leur livre de compte.
Parmi nos nations d'Europe, tous ces meurtriers
qui louent leurs services, et qui vendent leur sang au
premier roi qui veut les payer, ont-ils une patrie ? Ils
en ont bien moins qu'un oiseau de proie qui revient
tous les soirs dans le creux du rocher où sa mère fa
son nid.
PATRIE, 223
Les moines oseraient-ils dire qu'ils ont une patrie ?
elle est, disent- ils, dans le ciel; à la bonne heure,
mais dans ce monde je ne leur en connais pas.
Ce mot de patrie sera-t-il bien convenable dans
là bouche d'un Grec, qui ignore s'il y eut jamais un
Miltiade, un Agésilas, et qui sait seulement qu'il est
l'esclave d'un janissaire, lequel est esclave dïm aga,
lequel est esclave d'un bâcha, lequel est esclave d'un
vizir, lequel est esclave d'un padisha que nous appe-
lons à Paris le GrancUTuvc ?
Qu'est-ce donc que la patrie ? ne serait-ce pas par
hasard un bon champ, dont le possesseur logé com-
modément dans une maison bien tenue, pourrait dire:
Ce champ que je cultive, cette maison que j'ai bâtie
sont à moi; j'y vis sous la protection des lois qu'aucun
tyran ne peut enfreindre. Quand ceux qui possèdent,
comme moi, des champs et des maisons s'assemblent
pour leurs intérêts communs, j'ai ma voix dans cette
assemblée;. je suis une partie du tout, une partie de la
communauté , une partie de la souveraineté ; voilà ma,
patrie. Tout ce qui n'est pas cette habitationd'hommes,
n'est-ce pas quelquefois une écurie de chevaux sous
un palefrenier qui leur donne à son gré des coups de
fouet ? On a une patrie sous un bon roi; on n'en a point
sous un méchant.
section ri,
Un jeune garçon pâtissier qui avait été au collège y
et qui savait encore quelques phrases de Cicéron, sa
donnait un jour les airs d'aimer sa patrie. Qu'entends*
tu par ta patrie ? lui dit un voisin, est-ce ton four ?
224 PATRIE.
est-ce le village ou tu es né et que tu iras jamais revu?
est-ce la rue où demeuraient ton père et ta mère qui
se sont ruinés, et qui t'ont réduit à enfourner des petits
pâtés pour vivre ? estrce l'hôtel de ville où tu ne seras
jamais clerc d'un quartinier? est-ce l'église de Notre-
Dame où tu n'as pu parvenir à être enfant de chœur ,
tandis qu'un homme absurde est archevêque et duc
avec vingt mille louis d'or de rente ?
Le garçon pâtissier ne sut que répondre. Un pen-
seur, qui écoutait cette conversation, conclut que,
dans une patrie un peu étendue, il y avait souvent
plusieurs millions dhommes qui n'avaient point de
patrie.
Toi, voluptueux Parisien, qui n'as jamais fait
d'autre grand voyage que celui de Dieppe pour y
manger de la marée fraîche; qui ne connais que ta
maison vernie delà ville, ta jolie maison de campagne
et ta loge à cet opéra où tout le reste de l'Europe
s'obstine à s'ennuyer; qui parles assez agréablement ta
langue parce que tu n'en sais point d'autre , tu aimes
tout cela, et tu aimes encore les filles que tu entre-
tiens, le vin de Champagne qui t'arrive de Reims, tes
rentes que l'hôtel de ville te paie tous les six mois, et
tu dis que tu aimes ta patrie !
En conscience, un financier aime-t-iï cordialement
sa patrie !
L'officier et le soldat qui dévasteront leur quartier
d hiver, si on les laisse faire, ont-ils un amour bien
tendre pour les paysans qu'ils ruinent ?
Où était la patrie du duc de Guise le Balafré? était-
ce à Nancy, à Paris, à Madrid , à Rome ?
PATRIE. 225
Quelle patrie aviez-vous, cardinaux de La Balue ,
Duprat, Lorraine, Mazai^in ?
Où fut la patrie d'Attila et de cent héros de ce
genre, qui en courant toujours n'étaient jamais hors
de leur chemin ?
Je voudrais bien qu'on me dît quelle était la patrie
d'Abraham ?
Le premier qui a écrit que la patrie est partout
où Ton se trouve bien , est? je crois, Euripide dans son
Phaéton.
0$ pantacliou cjè p'atris è boschousa cjè.
Mais le premier homme qui sortît du lieu de sa
naissance pour chercher ailleurs son bien-être, l'avait
dit avant lui.
SECTION m.
Une patrie est un composé de plusieurs fomilles ;
et, comme on soutient communément sa famille par
amour- propre lorsqu'on n'a pas un intérêt contraire ,
on soutient par le même amour -propre sa ville ou
son village qu'on appelle sa patrie.
Plus cette patrie devient grande, moins on l'aime,
car l'amour partagé s'affaiblit. Il est impossible d'ai-
mer tendrement une famille trop nombreuse qu'on
connaît à peine.
Celui qui brûle de l'ambition d'être édile, tribun,
préteur, consul, dictateur, crie qu'il aime sa patrie,
et il n'aime que lui-même. Chacun veut être sûr de
pouvoir coucher chez soi, sans qu'un autre homme
s'arroge le pouvoir de l'envoyer coucher ailleurs.
Chacun veut être sûr de sa. fortune et de sa vie. Tous
226 PATRIE.
formant ainsi les mêmes souhaits, il se trouve que
l'intérêt particulier devient l'intérêt général : on fait
des vœux pour la république quand on n'en fait que
pour soi-même.
Il est impossible qu'il y ait sur la terre un état qui
ne se soit gouverné d'abord en république ; c'est la
marche naturelle de la nature humaine. Quelques fa-
milles s'assemblent d'abord contre les ours et contro
les loups : celle qui a des grains en fournit en échange
à celle qui n'a que du bois.
Quand nous avons découvert l'Amérique , nous
avons trouvé toutes les peuplades divisées en répu-
bliques ; il n'y avait que deux royaumes dans toute
cette partie du monde. De mille nations, nous n'en
trouvâmes que deux subjuguées.
Il en était ainsi de l'ancien monde ; tout était ré-
publique en Europe , avant les roitelets d'Étrurie et
de Rome. On voie encore aujourd'hui des républiques
en Afrique. Tripoli, Tunis, Alger, vers notre septen-
trion, sont des républiques de brigands. Les Hotten-
tots vers le midi , vivent encore comme on dit qu'on
vivait dans les premiers âges du monde, libres, égaux
entre eux, sans maîtres, sans sujets, sans argent, et
presque sans besoins. La chair de leurs moutons les
nourrit, leur peau les habille, des huttes de bois et
de terre sont leurs retraites : ils sont les plus puans
de tous les hommes, mais ils ne le sentent pas; ils
vivent et ils meurent plus doucement que nous.
Il reste dans notre Europe huit républiques sans
monarques, Venise, la Hollande, la Suisse, Gênes,
PATRIE. 227
Lucques, Raguse , Genève et Saint-Marin (a). On
peut regarder la Pologne, la Suède, d'Angleterre ,
comme des républiques sous un roi , mais la Pologne
est la seule qui en prenne le nom.
Or, maintenant, lequel vaut mieux /jue votre pa-
trie soit un état monarchique, ou un état républicain,
Il y a quatre mille ans qu'on agite cette question. De-
mandez la solution aux riches, ils aiment mieux tous
l'aristocratie; interrogez le peuple, il veut la démo-
cratie : il n'y a que les rois qui préfèrent la royauté ( 1 ) .
Comment donc est- il possible que presque toute la
terre soit gouvernée par des monarques? demandez-le
aux rats qui proposèrent de pendre une sonnette au
(a) Ceei est écrit en 1764.
(1) Il n'y a qu'un esclave qui puisse dire qu'il préfère la
royauté à une république bien constituée, où les hommes se-
raient vraiment libres, et où, jouissant sous de bonnes lois, de
tous les droits qu'ils tiennent de la nature , ils seraient encore à
l'abri de toute oppression étrangère ; mais cette république
n'existe point et n'a jamais existé. On ne peut choisir qu'entre
la monarchie, l'aristocratie et l'anarchie, et dans ce cas, un
homme sage peut très-bien donner la préférence à la monarchie,
surtout s'il se dt';rie d'un sentiment naturel, qui le porte à préfé-
rer la constitution républicaine , non parce que tous les hommes
y sont libres, mais parce qu'il se croit fait pour y devenir un de
leurs maîtres. Ajoutons que, sur les objets les plus importans
pour les hommes , la sûreté , la liberté civile , la propriété , la
répartition des impôts, la liberté du commerce et de l'industrie,
les lois doivent être les mêmes dans les monarchies ou dans les
républiques; que, sur ces objets, l'intérêt du monarque se con«*
fond avec l'intérêt général, au moins autant que celui d'un corps
législatif. Les principes qui doivent dicter les lois sur tous ces
objets, puisés dans la nature des hommes, fondés sur la raison s
228 PATRIE.
cou du chat. Mais en vérité, la véritable raison est,
comme on la dit, que les hommes sont très-rarement
dignes de se gouverner eux-mêmes.
Il est triste que souvent pour être bon patriote on
soit l'ennemi .du reste des hommes. L'ancien Caton ,
ce bon citoyen, disait toujours en opinant au sénat :
Tel est mon avis, et qu'on ruine Carthage. Etre bon
patriote, c'est souhaiter que sa ville s'enrichisse par le
commerce , et soit puissante par les armes. Il est clair
qu'un pays ne peut gagner sans que l'autre perde, et
qu'il ne peut vaincre sans faire des malheureux.
Telle est donc la condition humaine, que, sou-
haiter la grandeur de son pays , c'est souhaiter du
mal à ses voisins. Celui qui voudrait que sa patrie ne
fût jamais ni plus grande, ni plus petite, ni plus riche,
;ni plus pauvre , serait le citoyen de l'univers ( i ).
sont indépendans des différentes formes de constitution politique.
Il est malheureux que le célèbre Montesquieu, non- seulement
ait me'connu cette vérité; mais qu'il ait fonde presque tout son
ouvrage sur le préjugé contraire, que l'autorité de son nom sou-
tient encore parmi un grand nombre de ses admirateurs.
(i) Un pays peut augmenter sa richesse réelle sans diminuer,
et même en augmentant celle de ses voisins. Il en est de même
du bonheur public : celui d'une nation ne se fait point aux dé-
pens du bonheur d'une autre. Il n'en est pas ainsi de la puis-
sance ; mais aussi aucifne nation n'est intéressée à augmenter la
sienne au-delà de ce qui est nécessaire à sa sûreté.
PAUL. 229
PAUL,
SECTION PREMIÈRE.
Questions sur Paul.
Paul était-il citoyen romain , comme il s'en vante?
S'il était de Tarsis en Cilicie , Tarsis ne fut colonie
romaine que cent ans après lui; tous les antiquaires
en sont d'accord. S'il était de la petite ville ou bour-
gade deGiscale, comme saint Jérôme l'a cru, cette
ville était dans la Galilée; et certainement les Gali-
léens n'étaient pas citoyens romains.
Est-il vrai que Paul n'entra dans la société nais-
sante des chrétiens , qui étaient alors demi-Juifs , que
parce que Gamaliel, dont il avait été le disciple, lui
refusa sa fille en mariage? Il me semble que cette
accusation ne se trouve que dans les Actes des apô-
tres reçus par les ébionites , actes rapportés et réfutés
par l'évêque Épiphane, dans son XXXe chapitre,
Est-il vrai que sainte Thècle vint trouver saint
Paul déguisée en homme? et les actes de sainte
Thècle sont -ils recevables ? Tertullicn , dans son
livre du baptême , chapitre XYIÏ , tient que cette his-
toire fut écrite par un prêtre attaché à Paul. Jérôme,
Cyprien , en réfutant la fable du lion baptisé par
saiute Thècle, affirment la vérité de ces actes. C'est
là que se trouve un portrait de saint Paul qui est assez
singulier : « Il était gros, court, large d'épaules; ses
sourcils noirs se joignaient sur son nez aquilin , ses
jambes étaient crochues , sa tête chauve , et il était
rempli de la grâce du Seigneur. »,
Dict. Ph. 7. 20
a3o paul.
C'est à peu près ainsi qu'il est dépeint dans le
Philopatris de Lucien; à la grâce du Seigneur près,
dont Lucien n'avait malheureusement aucune con-
naissance.
Peut-on excuser Paul d'avoir repris Pierre qui ju-
daïsait, quand lui-même alla judaiser huit jours dans
le temple de Jérusalem?
Lorsque Paul fut traduit devant le gouverneur de
Judée par les Juifs, pour avoir introduit des étrangers
dans le temple, fit-il bien de dire à ce gouverneur,
que c'était pour la résurrection des morts qu'on lui lé-
sait son procès , tandis qu'il ne s'agissait point de la
résurrection des morts (a) ?
Paul fit-il bien de circoncire son disciple Timo-
thée, après avoir écrit aux Galates : « Si vous vous
faites circoncire , Jésus ne vous servira de rien ? »
Fit-il bien d'écrire aux Corinthiens, chapitre JX :
« N'avons-nous pas le droit de vivre à vos dépens , et
de mener avec nous une femme? etc.» Fit-il bien
d'écrire aux Corinthiens dans sa seconde épître : « Je
ne pardonnerai à aucun de ceux qui ont péché, ni
aux autres ? » Que penserait - on aujourd'hui d'un
homme qui prétendrait vivre à nos dépens lui et sa
femme, nous juger, nous punir, et confondre le cou-
pable et l'innocent?
Qu'cntend-on par le ravissement de Paul au troi-
sième ciel ? qu'est-ce qu'un troisième ciel ?
Quel est enfin le plus vraisemblable ( humaine-
ment parlant) j ou que Paul se soit fait chrétien pour
(a) Actes, chap. XXI Vr.
PAUL. 23 1
avoir été renversé de son cheval par une grande lu-
mière en plein midi , et qu'une voix céleste lui ait
crié : « Saul , Saul , pourquoi me persécutes-tu ? » ou
bien que Paul ait été irrité contre les pharisiens, soit
pour le refus de Gamaliel de lui donner sajllle, soit
par quelque autre cause ?
Dans toute autre histoire , îe refus de Gamaliel ne
semblerait-il pas plus naturel qu'une voix céleste, si
d'ailleurs nous n'étions pas obligés de croire ce mi-
racle ?
Je ne fais aucune de ces questions que pour m'in-
struire \ et j'exige de quiconque voudra m'instruire,
qu'il parle raisonnablement.
SECTION II.
Les épîtres de saint Paul sont si sublimes, qu'il est
souvent difficile d'y atteindre.
Plusieurs jeunes bacheliers demandent ce que si-
gnifient précisément ces paroles (J) : « Tout homme
qui prie et qui prophétise avec un voile sur sa tête,
souille sa tête. »
Que veulent dire celles - ci (c) ? « J'ai appris dit
Seigneur que, la nuit même qu'il fut saisi, il prit du
pain. »
Comment peut-il avoir appris cela de Jésus-Christ
auquel il n'avait jamais parlé, et dont il avait été le
plus cruel ennemi sans l'avoir jamais vu? est-ce par
inspiration? est-ce par le récit de ses disciples? est-ce
fb) Ve cpître aux CoriutbieaSj chap. XI, v. 4..
(c) îd. , v. 23.
233- PAUL.
lorsqu'une lumière céleste le fit tomber de cheval ? il
ne nous en instruit pas.
Et celles-ci encore (</) : « La femme sera sauvée ,
si elle fait des enfans ? »
C'est ^assurément encourager la population; il ne
paraît pas que Paul ait fondé des couvens de filles.
Il traite d'impies(e), d'imposteurs, de diaboliques,
de consciences gangrenées, ceux qui prêchent le cé-
libat et l'abstinence des viandes.
Ceci est bien plus fort. Il semble qu'il proscrive
moines, nones, jours de jeûne. Expliquez-moi cela,
thez-moi d'embarras.
Que dire sur les passages où il recommande aux
évêques de n'avoir qu'une femme (/) ? Unius uxoris
virum.
Cela est positif. Jamais il n'a permis qu'un évoque
eût deux femmes , lorsque les grands pontifes juifs
pouvaient en avoir plusieurs.
Il dit positivement « que le jugement dernier se
fera de son temps, que Jésus descendra dans les nuées
comme il est annoncé dans saint Luc (g) , que lui Paul
montera dans Pair pour aller au-devant de lui avec les
habitans de Thessalonique. »'
La chose est-elle arrivée? est-ce une allégorie,
une figure? croyait-il en effet qu'il ferait ce voyage?
croyait-il.avoir fait celui du troisième ciel ? qu'est-ce
que ce troisième ciel ? comment ira-il dans l'air ? y a-
t-il été ?
t ' ■ * " ■ ... ii . . - , .
(à) t Timothée, chap. II. — (c) Ibid , chap. IV. — (f) Ibid.
chap. III 9 et à Tite, chap. I. — (<j) I. Thcssal., chap. IV.
PAUL. 233
r« Que le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ (&) ,
le père de gloire, vous donne l'esprit de sagesse. »;
Est-ce là reconnaître Jésus pour le même Dieu que
le père ?
« Il a opéré sa puissance sur Jésus en le ressusci-
tant et le mettant à sa droite. »
Est-ce là constater la divinité de Jésus ?
« Vous avez rendu Jésus de peu inférieur aux anges
en le couronnant de gloire (i). »
« S'il est inférieur aux anges, est-il Dieu?
r<ç Si par le délit d'un seul plusieurs sont morts (/r) ,
la grâce et le don de Dieu ont plus abondé par la grâce
d un seul homme, qui est Jésus-Christ. »
Pourquoi l'appeler toujours homme , et jamais
Dieu?
« Si à cause du péché d'un seul homme la mort a
régné, l'abondance de grâce régnera bien davantage
par un seul homme, qui est Jésus-Christ. »
Toujours homme, jamais Dieu, excepté un seul
endroit contesté par Érasme, par Grotius, par Le
Clerc , etc.
« Nous sommes enfans de Dieu (/), et cohéritiers
de Jésus-Christ. »
N'est-ce pas toujours regarder Jésus comme l'un
de nous, quoique supérieur à nous par les grâces de
Dieu?
« A Dieu seul sage, honneur et gloire par Jésus-
Christ. »
(h) Aux Éphésiens , chap. I. — (t) Aux Hébreux, chap. II.
(k) Aux Romains, chap. V. — (t) Ibid, chap. VIII, v. 17,
10.
234 PAUL.
Ce mot Dieu seul ne semble-t-il pas exclure Jésus
de la divinité ?
Comment entendre tous ces passages à la lettre
sans craindre d'offenser, Jésus-Christ? comment les
entendre daus un sens plus relevé sans craindre d'of-
fenser Dieu le père?
Il y en a plusieurs de cette espèce qui ont exercé
l'esprit des savans. Les commentateurs se sont com-
battus; et nous ne prétendons pas porter la lumière où
ils ont laissé l'obscurité. Nous nous soumettons tou-
jours de cœur et de bouche à la décision de l'église.
Nous avons eu aussi quelque peine à bien pénétrer
les passages suivans :
'<( Votre circoncision profite si vous observez la loi
juive (m) ; mais , si vous êtes prévaricateurs de la loi ,
votre circoncision devient prépuce.
« Or nous savons que tout ce que la loi dit à ceux
qui sont dans la loi, elle le dit afin que toute bouche
soit obstruée (/i), et que tout le monde soit soumis à
Dieu, parce que toute chair ne sera pas justifiée
devant lui par les œuvres de la loi, car par la loi
vient la connaissance du péché. Car un seul Dieu
justifie la circoncision par la foi, et le prépuce par la
foi. Détruisons-nous donc la foiipar la loi? à Dieu ne
plaise.
« Car, si Abrabam a été justifié par ses œuvres, il
en a gloire, mais non chez Dieu (o). »
Nous osons dire que l'ingénieux et profond dom
(m) Kpître aux Juifs de Rome, appelés les Romains, ch. II.
(») Chap. ÏII. — (o) Chap. IV.
PAUL. 235
Calmet lui-même ne nous a pas donné sur ces en-
droits un peu obscurs une lumière qui dissipât toutes
nos ténèbres. C'est sans doute notre faute de n'avoir
pas entendu les commentateurs, et d'avoir été privés
de l'intelligence entière du texte, qui n'est donnée
qu'aux âmes privilégiées. Mais, dès que l'explication
viendra de la chaire de vérité , nous entendrons tout
parfaitement.
section ni.
Ajoutons ce petit supplément à l'article Paul. Il
vaut mieux s'édifier dans les lettres de cet apôtre
que de dessécher sa piété à calculer le temps où elles
furent écrites. Les savans recherchent en vain l'an
et jour auxquels saint Paul servit à lapider saint
Etienne , et à garder les manteaux des bourreaux.
Ils disputent sur l'année où il fut renversé de
cheval par une lumière éclatante en plein midi, et sur
l'époque de son ravissement au troisième ciel.
Ils ne conviennent ni de l'année où il fut conduit
prisonnier à Rome, ni de celle où il mourut.
On ne connaît la date d'aucune de ses lettres.
On croit que l'épître aux Hébreux n'est point de
lui. On rejette celle aux Laodicéens, quoique cette
épître ait été reçue sur les mêmes fondemens que les
autres.
On ne sait pourquoi il changea son nom de Saul
en celui de Paul , ni ce que signifiait ce nom.
Saint Jérôme, dans son commentaire sur l'épître à
Philémon, dit que Paul signifiait l'embouchure d'une
flûte.
236 PAUL.
Les lettres de saint Paul à Sénèque, et de Sénèque
à Paul, passèrent, dans la primitive église, pour
aussi authentiques que tous les autres écrits chré-
tiens. Saint Jérôme l'assure, et cite des passages de
ces lettres dans son catalogue. Saint Augustin n'en
doute pas dans sa cent cinquante-troisième lettre à
Macédonius(^).Nous avons treize lettres de ces deux
grands hommes, Paul et Sénèque, qu'on prétend
avoir été liés d'une étroite amitié à la cour de Néron.
La septième lettre de Sénèque à Paul est très-curieuse.
Il lui dit que les Juifs et les chrétiens sont souvent
condamnés au supplice comme incendiaires de Rome.
Christiani etJudœi, tanquàm machinatorcs inccndii ,
supplicio affici soient. Il est vraisemblable en effet
que les Juifs et les chrétiens, qui se haïssaient avec
fureur, s'accusèrent réciproquement d'avoir mis le
feu à la ville; et que le mépris et l'horreur qu'on avait
pour les Juifs, dont on ne distinguait point les chré-
tiens, les livrèrent également les uns et les autres à
la vengeance publique.
Nous sommes forcés d'avouer que le commerce
épistolaire de Sénèque et de Paul est dans un latin
ridicule et barbare; que les sujets de ces lettres pa-
raissent aussi impertinens que le style ; qu'on les
regarde aujourd;hui comme des actes de faussaires.
Mais aussi comment ose-on contredire le témoignage
de saint Jérôme et de saint Augustin ? Si ces monu-
mens attestés par eux ne sont que de viles impos-
tures, quelle sûreté aurons -nous pour les autres
— i
(jp) Édition des Bcaécjict. , et ducs la Cité de Dieu, )iv. VI,
PAUL. %3j
écrits plus respectables? C'est la grande objection de
plusieurs savans personnages. Si on nous a trompés
indignement, disent-ils, sur les lettres de Paul et de
Sénèque, sur les constitutions apostoliques, et sur les
actes de saint Pierre, pourquoi ne nous aura-t-on pas
trompés de même sur les Actes des apôtres? Le juge-
ment de l'église et la foi sont les réponses péremp-
toires à toutes ces recherches de la science, et à tous
les raisonnemens de l'esprit.
On ne sait pas sur quel fondement Âbdias, premier
évêque de Babylone, dit, dans son histoire des apô-
tres , que saint Paul fit lapider saint Jacques le Mineur
par le peuple. Mais, avant qu'il se fût converti, il se
peut très-facilement qu'il eût persécuté saint Jacques
aussi-bien que saint Etienne. Il était très-violent; il
est dit dans les Actes des apôtres (</) qu'il respirait le
sang et le carnage. Aussi Abdias a soin d'observer
« que Fauteur de la sédition dans laquelle saint
Jacques fut si cruellement traité, était ce mêmePaul
que Dieu appela depuis au ministère de l'aposto-
lat (r). »
Ce livre attribué à l'évêque Abdias n'est point ad-
mis dans le canon; cependant Jules Africain, qui Pa
traduit en latin, le croit authentique. Dès que l'église
ne Ta pas reçu, il ne faut pas le recevoir. Bornons-
nous à bénir la Providence, et à souhaiter que tous
les persécuteurs soient changés en apôtres chari-
tables et compatissans.
(9) Ghap. IX , v. i.~ (r) Àpostolica Historia, lib. yi, p. 59S
et 596 , Fabrio, codex.
238 PÈRES, MÈRLS.
PÈRES, MÈRES, ENFANS.
Leurs devoirs.
On a beaucoup crié en France contre l'Encyclo-
pédie, parce qu'elle avait été faite en France, et
qu'elle lui faisait honneur; on n'a point crié dans les
autres pays; au contraire, on s'est empressé de la
contrefaire ou de la gâter, par la raison qu'il y avait
à gagner quelque argent.
Pour nous qui ue travaillons point pour la gloire
comme les encyclopédistes de Paris; nous qui ne
sommes point exposés comme eux. à i;envie; nous
dont la petite société est cachée dans la Hesse, dans
le Virtemberg , dans la Suisse, chez les Grisons, au
mont Kxapac, et qui ne craignons point d'avoir à
disputer contre le docteur de la comédie italienne ou
contre un docteur deSorbonne, mais qui ne vendrons
point nos feuilles à un libraire; nous qui sommes des
êtres libres, et qui ne mettons du noir sur du blanc
qu'après avoir examiné, autant qu'il est en nous, si
ce noir pourra être utile au genre humain; nous enfin
qui aimons la vertu, nous exposerons hardiment
notre pensée.
Honore ton père et ta mère, si tu veux vivre long-
temps.
Jaserais dire : Honore ton père et ta mère, dusses-
tu mourir demain.
Aime tendrement, sers avec joie la mère qui t'a
porté dans son sein et quit'a nourri de son lait, et qui
a supporté tous les dégoûts de ta première enfance»
PÈRES, MÈRES. 23g
Remplis ces mêmes devoirs envers ton père qui t'a
élevé.
Siècles à venir, j ugez un Franc , nommé Louis XIII ,
qui, à l:âge de seize ans, commença par faire murer
la porte de l'appartement de sa mère, et l'envoya en
exil sans en donner la moindre raison, mais seule-
ment parce que son favori le voulait.
— Mais, monsieur, je suis obligé de vous confier
que mon père est un ivrogne, qui me fit un jour par
hasard, sans songer à moi, qui ne m'a donné aucune
éducation que celle de me battre tous les jours quand
il revenait ivre au logis. Ma mère était une coquette
qui n'était occupée que de faire l'amour. Sans ma
nourrice qui s'était prise d'amitié pour moi, et qui,
après la mort de son fils , m'a reçu chez elle par cha-
rité, je serais mort de misère.
— Hé bien , aime ta nourrice , salue ton père et ta
mère quand tu les rencontreras.. Il est dit dans la Vul-
gate : Honora patrem tuiim et matrem tuant) et non pas
dilige.
— Fort bien, monsieur, j'aimerai mon père et
ma mère, s'ils me font du bien : je les honorerai
s'ils me font du mal ; j'ai toujours pensé ainsi de-
puis que je pense , et vous me confirmez dans tnes
maximes.
•* — Adieu, mon enfant, je vois que tu prospé-
reras , car tu as un grain de philosophie dans la
tête.
— Encore un mot, monsieur; si mon père s'appe-
lait Abraham et moi Isaac , et si mon père me disait :
Mon fils, tu es grand et fort, porte ces fagots au hau-
2$Q PÈRES, MÈRES.
de cette montagne pour te servir de bûcher quand je
t'aurais coupé la tête ; car c'est Dieu qui me Ta or-
donné ce matin quand il m'est venu voir ; que me
conseilleriez-vous de faire dans cette occasion cha-
touilleuse.
— Assez chatouilleuse en effet. Mais, toi, que fe-
rais-tu ? car tu me parais une assez bonne tête.
— Je vous avoue, monsieur, que je lui demande-
rais son ordre par écrit, et cela par amitié pour lui.
Je lui dirais : Mon père, vous êtes chez des étrangers
qui ne permettent pas qu'on assassine son fils sans une
permission expresse de Dieu dûment légalisée et con-
trôlée. Voyez ce qui est arrivé à ce pauvre Calas dans
la ville moitié française, moitié espagnoledeToulouse.
On Ta roué; et le procureur général Riquet a conclu
à faire brûler madame Calas la mère, le tout sur le
simple soupçon très-mal conçu qu'ils avaient pendu
leur fils Marc-xlntoine Calas pour l'amour de Dieu.
Je craindrais qu'il ne donnât ses conclusions contre
vous et contre votre sœur , ou votre nièce madame
Sara, ma mère. Montrez-moi, encore un coup, une
lettre de cachet pour me couper le cou , signée de la
main de Dieu, et plus bas Raphaël, ou Michel, ou Bel-
fcébuth, sans quoi, serviteur; je m'en vais chez Pha-
raon Égyptiaque, ou chez le roi du désert de Gérar,
qui ont été tous deux amoureux de ma mère, et qui
certainement auront de la bonté pour moi. Coupez,
si vous voulez, le cou de mon frère Ismaël; mais,
pour le mien, je vous réponds que vous n'en viendrez
pas à bout.
— Comment! c'est raisonner en vrai sage. Le Die-
PERSÉCUTION. 24*
tionnaire encyclopédique ne dirait pas mieux. Tu
iras loin, te dis-je, je t'admire de n'avoir point dit la
moindre injure à ton père Abraham, et de n'avoir point
été tenté de le Lattre. Et dis-moi, si tu étais ce Cram
que son père Clotaire, roi franc, fit brûler dans une
grange, ou don Carlos , fils de ce renard Philippe II,
ou bien ce pauvre xAlexis, fils de ce czar Pierre, moi-
tié héros et moitié tigre ?
— Ali! monsieur, ne me parlez plus de ces hor-
reurs : vous me feriez détester la nature humaine.
PERSECUTION.
Ce n'est pas Dioclétien que j'appellerai persécu-
teur , car il fut dix -huit ans entiers le protecteur
des chrétiens; et, si dans les derniers temps de son
empire ii ne les sauva pas des ressentimens de Galé-
rius, il ne fut en cela qu'un prince séduit et entraîné
par la cabale au delà de son caractère , comme tant
d'autres.
Je donnerai encore moins le nom de persécuteurs
aux Trajan, aux Antonin; je croirais prononcer un
blasphème.
Quel est le persécuteur? c'est celui dont l'orgueil
blessé et le fanatisme en fureur irritent le prince ou
les magistrats contre des hommes innocens, qui n'ont
d?autre crime que de n'être pas de son avis. Impu-
dent, tu adores un Dieu, tu prêches la vertu, et tu ïa
pratiques; tu as servi les hommes, et tu les as conso-
lés; tu as établi l'orpheline, ta as secouru le pauvre,
tu as changé les déserts où quelques esclaves traî-
naient une vie misérable, en campagnes fertiles peu <
Dicl. Pb. y. 21
2 42 PERSÉCUTION.
plées de familles heureuses; mais j'ai découvert que
tu me méprises, et que tu n'as jamais lu mon livre de
controverse : tu sais que je suis un fripon, que j'ai
contrefait récriture de G***, que j'ai volé des ****; tu
pourrais bien le dire, il faut que je te prévienne;
j'irai donc chez le confesseur du premier ministre,
ou chez le podestat. Je leur remontrerai, en penchant
le cou et en tordant la bouche, que tu as une opinion
erronée sur les cellules où furent renfermés les Sep-
tante; que tu parlas même^l y a dix ans d'une manière
peu respectueuse du chien de ïobie, lequel tu sou-
tenais être un barbet , taudis que je prouvais que
c'était un lévrier. Je te dénoncerai comme l'ennemi
de Dieu et des hommes. Tel est le langage du per-
sécuteur; et, si ces paroles ne sortent pas précisé-
ment de sa bouche, elles sont gravées dans son cœur
avec le burin du fanatisme trempé dans le fiel de
l'envie (1).
C'est ainsi que le jésuite Le Tellier osa persécu-
ter le cardinal de Noailles, et que Jurieu persécuta
Bayle.
Lorsqu'on commença à persécuter les protestans
en France, ce ne fut ni François I, ni Henri II, ni
François II, qui épièrent ces infortunés, qui s'ar-
mèrent contre eux d'une fureur réfléchie, et qui les
livrèrent aux flammes pour exercer sur eux leurs ven-
geances. François I était trop occupé avec la duchesse
d'Étampes , Henri II avec sa vieille Diane , et Fran-
(1) Voyez, à l'article Fanatisme, ce qui est relatif à la déla-
tion de Biord , évoque d'Anneci, contre l'auteur.
PHILOSOPHE. 243.
çois II était trop enfant. Par qui la persécution corn-
mença-t-clle ? par des prêtres jaloux qui armèrent
les préjugés des magistrats et la politique des mi-
nistres.
Si les rois n'avaient pas été trompés; s'ils avaient
prévu que la persécution produirait cinquante ans de
guerres civiles, et que la moitié de la nation serait
exterminée mutuellement par l'autre-, ils auraient
éteint dans leurs larmes les premiers bûchers qu'ils
laissèrent allumer.
O Dieu de miséricorde ! si quelque homme peut
ressembler à cet être malfesant qu'on nous peint oc-
cupé sans cesse à détruire tes ouvrages, n'est-ce pas
le persécuteur?
PHILOSOPHE.
SECTION PREMIÈRE.
Philosophe, amateur de la sagesse, c'est-à-dire, de
la vérité. Tous les philosophes ont eu ce double ca-
ractère , il n'en est aucun dans l'antiquité qui n'ait
donné des exemples de vertu aux hommes , et des
leçons de vérités morales. Ils ont pu se tromper tous
sur la physique ; mais elle est si peu nécessaire à la
conduite de la vie, que les philosophes n'avaient pas
besoin d'elle. Il a fallu des siècles pour connaître
une partie des lois de la nature. Un jour suffit à un
sage pour connaître les devoirs de l'homme.
Le philosophe n'est point enthousiaste, il ne s'é-
rige point en prophète, il ne se dit point inspiré des
dieux; ainsi je ne mettrai au rang des philosophes,
244 PHILOSOPHE.
ni l'ancien Zoroastre , ni Hermès , ni l'ancien Orphée ,
ni aucun de ces législateurs dont se vantaient les
nations de la Chaldée, de la Perse, de la Syrie, de
l'Egypte et de la Grèce. Ceux qui se dirent enfans des
dieux étaient les pères de l'imposture ; et, s'ils se ser-
virent du mensonge pour enseigner des vérités , ils
étaient indignes de les enseigner; ils n'étaient pas
philosophes : ils étaient tout au plus de très-prudens
menteurs.
Par quelle fatalité , honteuse peut-être pour les
peuples occidentaux, faut-il aller au bout de l'orient
pour trouver un sage simple, sans faste t sans impos-
ture, qui enseignait aux hommes à vivre heureux six
cents ans avant notre ère vulgaire , dans un temps où
tout le septentrion ignorait l'usage des lettres, et ou
les Grecs commençaient à peîne à se distinguer par
la sagesse? Ce sage est Confucius, qui, étant législa-
teur, ne voulut jamais tromper les hommes. Quelle
plus belle règle de conduite a-t-on jamais donnée de-
puis lui dans la terre entière ?
« Réglez un état comme vous réglez une famille ;
on ne peut bien gouverner sa famille qu'en lui don-
nant l'exemple.
« La vertu doit être commune au laboureur et au
monarque.
« Occupe-toi du soin de prévenir les crimes pour
diminuer le soin de les punir.
« Sous les bons rois Yao et Xu les Chinois furent
bons ; sous les mauvais rois Kie et Chu ils furent mé-
dians.
« Fais à autrui comme à toi-même.
PHILOSOPHE. 245
a Aime les hommes en général ; mais chéris les
gens de bien. Oublie les injures et jamais les bien-
faits.
« J'ai vu des hommes incapables de sciences, je
n'en ai jamais vu incapables de vertus. »
Avouons qu'il n'est point de législateur qui ait an-
noncé des vérités plus utiles au genre humain.
Une foule de philosophes grecs enseigna depuis
une morale aussi pure. S'ils s'étaient bornés à leurs
vains systèmes de physique, on ne prononcerait au-
jourd'hui leur nom que pour se moquer d'eux. Si on
les respecte encore, c'est qu'ils furent justes et qu'ils
apprirent aux hommes à l'être.
On ne peut lire certains endroits de Platon, et sur-
tout l'admirable exorde des lois de Zaleucus , sans
éprouver dans son cœur l'amour des actions honnêtes
e généreuses. Les Romains ont leur Cicércn , qui
seul vaut peut-être tous les philosophes de la Grèce.
Après lui viennent des hommes encore plus respec-
tables, mais qu'on désespère presque d'imiter; c'est
Êpïctète dans l'esclavage, ce sont les Antonin et les
Julien sur le trône.
Quel est le citoyen parmi nous qui se priverait ,
comme Julien, Antonin et Marc-Aurèle, de tontes
les délicatesses de notre vie molle et efféminée? qui
dormirait comme eux sur la dure ? qui voudrait s'im-
poser leur frugalité? qui marcherait comme eux à
pied et tête nue à la tête des armées, exposé tantôt à
l'ardeur du soleil \ tantôt aux frimas ? qui commande-
rait comme eux à toutes ses passions? Il y a parmi
21.
2 4^ PRILOSOPîïC.
nous des dévots; mais où sont les sages; où sont les
aines inébranlables, justes et tolérantes?
U y a eu des philosophes de cabinet en France ;
et tous, excepté Montaigne, ont été persécutés. C'est,
ce me semble , le dernier degré de la malignité de
notre nature, de vouloir opprimer ces mêmes philo-
sophes qui la veulent corriger.
Je conçois bien que des fanatiques d'une secte
égorgent les enthousiastes d'une autre secte, que les
franciscains haïssent les dominicains, et qu'un mau-
vais artiste cabale pour perdre celui qui le surpasse ;
mais que le sage Charron ait été menacé de perdre la
vie , que le savant et généreux Ramus ait été assas-
siné , que Descartes ait été obligé de fuir en Hollande
pour se soustraire à la rage des ignorans, que Gas-
sendi ait été forcé plusieurs fois de se retirer à Digne ,
loin des calomnies de Paris; c'est là l'opprobre éter-
nel d'une nation.
Un des philosophes les plus persécutés fut l'im-
mortel Bayle, 1 honneur de la nature humaine. On
me dira que le nom de Jurieu, son calomniateur et
son persécuteur, est devenu exécrable, je l'avoue;
celui du jésuite le Tellier l'est devenu aussi ; mais de
grands hommes qu'il opprimait en ont ils moins fini
leurs jours dans l'exil et dans la disette ?
Un des prétextes dont on se servit pour accabler
Bayle et pour le réduire à la pauvreté, fut son article
de David dans son utile dictionnaire. On lui repro .
chait de n'avoir point donné de louanges à des ac-
tions qui en elles-mêmes sont injustes, sanguinaires,
PHILOSOPHE- 247
atroces, ou contraires à la bonne foi, ou qui font
rougir la pudeur.
Bayle, à la vérité, ne loua point David pour avoir
ramassé ^ selon les livres hébreux, six cents vaga-
bonds perdus de dettes et de crimes; pour avoir pillé
ses compatriotes à la tête de ces bandits; pour être
venu dans le dessein d'égorger Nabal et toute sa fa-
mille , parce qu'il n'avait pas voulu payer les contri-
butions; pour avoir été vendre ses services au roi
Achis, ennemi de sa nation; pour avoir trahi ce roi
Achis , son bienfaiteur ; pour avoir saccagé les vil-
lages alliés de ce roi Achis ; pour avoir massacré dans
ces villages jusqu'aux enfans à la mamelle, de peur
qu'il ne se trouvât un jour une personne qui pût faire
connaître ses déprédations, comme si uu enfant à la
mamelle aurait pu révéler son crime; pour avoir, fait
périr tous les habitans de quelques autres villages
sous des scies , sous des herses de fer , sous de$ co-
gnées de fer, et dans des fours à briques ; pour avoir
ravi le trône à Isboseth, fils de Saùl, par une perfidie ;
pour avoir dépouillé et fait périr Miphiboseth , petit-
fils de Saul et fds de son ami, de son protecteur Jo-
nathas; pour avoir livré aux Gabaonites deux autres
enfans de Saul, et cinq de ses petits-enfans qui mou-
rurent à la potence.
Je ne parle pas de la prodigieuse incontinence de
David , de ses concubines , de son adultère avec Bet-
zabée, et du meurtre d'Urie.
Quoi donc, les ennemis de Bayle auraient-ils
voulu que Bayle eût fait l'éloge de toutes ces cruautés
et de tous ces crimes? faudrait-il qu'il eût dit : ((Princes
1 48 PHILOSOPHE.
de la terre, imitez l'homme selon le cœur de Dieu;
massacrez sans pitié les alliés de votre bienfaiteur;
égorgez ou faites égorger toute la famille de votre roi ;
couchez avec toutes les femmes en fesant répandre le
sang des hommes, et vous serez un modèle de vertu ,
quand on dira que vous avez fait des psaumes. »
Bayle n'avait-il pas grande raison de dire que, si
David fut selon le cœur de Dieu , ce fut par sa pé-
nitence et non par ses forfaits ? Bayle ne rendait-il pas
service au genre humain, en disant que Dieu, qui a
sans doute dicté l'histoire juive, n'a pas canonisé tous
les crimes rapportés dans cette histoire ?
Cependant Bayle fut persécuté, ef par qui? par des
hommes persécutés ailleurs, par des fugitifs qu'on
aurait livrés aux flammes dans leur patrie, et ces
fugitifs étaient combattus par d'autres fugitifs appelés
jansénistes, chassés de leur pays par les jésuites, qui
ont enfin été chassés à leur tour.
Ainsi tous les persécuteurs se sont déclaré une
guerre mortelle , tandis que le philosophe opprimé
par eux tous, s'est contenté de les plaindre.
On ne sait pas assez que Fontenelle , en i y 1 3 , fut
sur le point de perdre ses pensions, sa place, et sa
liberté, pour avoir rédigé en France, vingt ans au-
paravant, le Traité des oracles du savant Van-Dale ,
dont il avait retranché avec précaution tout ce qui
pouvait alarmer le fanatisme. Un jésuite avait écrit
contre Fontenelle , il n'avait pas daigné répondre ; et
c'en fut assez pour que le jésuite Le Tellier, confesseur
de Louis X1Y, accusât auprès du roi Fontenelle d'a-
théisme.
PHILOSOPHE. 5 49
Sans M. d'Argenson, il arrivait que le digne fils
d'un faussaire, procureur de Vire, et reconnu faussaire
lui-même , proscrivait la vieillesse du neveu de Cor-
neille.
Il est si aisé de séduire son pénitent , que nous
devons bénir Dieu que ce Le Tellier n'ait pas fait plus
de mal. Il y a deux gîtes dans le monde , où Ton ne
peut tenir contre la séduction et la calomnie; ce sont
le lit et le confessionnal.
Nous avons toujours vu les philosophes persécutés
par des fanatiques. Mais est -il possible que les gens
de lettres s'en mêlent aussi, et qu'eux-mêmes ils
aiguisent souvent contre leurs frère? les armes dont
on les perce tous l'un après l'autre ?
Malheureux gens de lettres, est-ce à vous d'être
délateurs ? Voyez si jamais chez les Romains il y eut
des Garasse, des Chaumeix, desHayet, qui accus-
sassent les Lucrèce, les Possidonius les Varron et
les Pline.
Être hypocrite, quelle bassesse ! mais être hypo-
crite et méchant , quelle horreur î il n'y eut jamais
d'hypocrites dans l'ancienne Rome , qui nous comp-
tait pour une petite partie de ses sujets. Il y avait des
fourbes, je l'avoue, mais non des hypocrites de reli-
gion , qui sont l'espèce la plus lâche et la plus cruelle
de toutes. Pourquoi n'en voit-on point en Angleterre?
et d'où vient y en a-t-il encore en France ? Philoso-
phes , il vous sera aisé de résoudre ce problème.
SECTION II-
Ce beau nom a été tantôt honoré, tantôt flétri
2)0 PHILOSOPHE.
comme celui de poêle, de mathématicien, de moine,
de prêtre, et de tout ce qui dépend de l'opinion.
Domitien chassa les philosophes; Lucien se moqua
d'eux. Mais quels philosophes, quels mathématiciens
furent exilés par ce monstre de Domitien ? Ce furent
des joueurs de gobelets, des tireurs d'horoscopes, des
diseurs de bonne aventure, de misérables Juifs qui
composaient des philtres amoureux et des talismans;
des gens de cette espèce qui avaient un pouvoir
spécial sur les esprits malins, qui les évoquaient, qui
les fesaient entrer dans le corps des filles avec des
paroles ou avec des signes, et qui les en délogeaient
par d'autres signes et d'autres paroles.
Quels étaient les philosophes que Lucien livrait
a la risée publique? c'était la lie du genre humain.
C'étaient des gueux incapables d'une profession utile,
des gens ressemblans parfaitement au Pauvre diable,
dont on nous a fait une description aussi vraie que
comique; qui ne savent s'ils porteront la livrée ou
s'ils feront PAlmanaeh de l'année merveilleuse (<*) ;
s ils travailleront à un journal ou aux grands chemins,
s'ils se feront soldats ou prêtres, et qui en attendant
vont dans les cafés dire leur avis sur la pièce nou-
velle, sur Dieu, sur l'être en général, et sur les
modes de l'être; puis, vous empruntent de l'argent,
et vont faire un libelle contre vous avec l'avocat
Marchand, ou le nommé Chaudon, ou le nommé
Bonneval (b).
(a) Opuscule d'un abbé d'Étiée, du village d'Étrée.
(b) L'avocat Marchand, auteur du Testament politique d'un
ncadémicicu , libelle odieux.
PHILOSOPHE. 25l
Ce n'est pas d'une pareille école que sortirent les
Cicéron, les Atticus, les Epictète, Trajan, Adrien,
Antdnin Pie, Marc-Aurèle, Julien.
Ce n'est pas là que s'est formé ce roi de Prusse ,
qui a composé autant de livres philosophiques qu'il
a gagné de batailles, et qui a terrassé autant de
préjugés que d'ennemis.
Une impératrice victorieuse qui fait trembler les
Ottomans, et qui gouverne avec tafv de gloire un
empire plus vaste que l'empire romain, n'a été une
grande législatrice que parce qu'elle a été philosophe.
Tous les princes du nord le sont; et le nord fait honte
au midi. Si les confédérés de Pologne avaient un peu
de philosophie, ils ne mettraient pas leur patrie,
leurs terres, leurs maisons au pillage, ils n'ensan*
giauteraient pas leurs pays, ils ne se rendraient pas
les plus malheureux des hommes; ils écouteraient la
voix de leur roi philosophe, qui leur a donné de si
vains exemples, et de si vaines leçons de modération
et de prudence.
Le grand Julien était philosophe quand il écrivait
à ses ministres et à ses pontifes ces belles lettres
remplies de clémence et de sagesse, que tous les vé-
ritables gens de bien admirent encore aujourd'hui en
condamnant ses erreurs.
Constantin n'était pas philosophe quand il assas-
sinait ses proches, son fils et sa femme, et que, dé-
gouttant du sang de sa famille, il jurait que Dieu lui
avait envoyé le Labarum dans les nuées.
C'est un terrible saut d'aller de Constantin à
Charles IX et à Henri III, rois d'une des cinquante
î'ôpL PHILOSOPHE.
grandes provinces de l'empire romain. Mais si ces
rois avaient été philosophes, Fun n'aurait pas été
coupable de la Saint-Barthélcmi, l'autre n'aurait pas
fait des processions scandaleuses avec ses gitons, nç
se serait pas réduit à la nécessité d'assassiner le duc
de Guise et le cardinal son frère , et n'aurait pas été
assassiné lui-même par un jeune jacobin pour l'amour
de Dieu et de la sainte église.
Si Louis le Juste, treizième du nom, avait été phi-
losophe, il n'aurait pas laissé traîner à l'échafaud le
vertueux de Thou, et l'innocent maréchal de Maril-
lac; il n'aurait pas laissé mourir de faim sa mers à
Cologne; son règne n'aurait pas été une suite conti-
nuelle de discordes et de calamités intestines
Comparez à tant de princes ignorans, supersti-
tieux, cruels, gouvernés par leurs propres passions
ou par celles de leurs ministres, un homme tel que
Montaigne ou Charron, ou le chancelier de PHospi-
tal, ou Thistorien de Thou, ou la Mothe Le Vaycr, ou
Locke, un Shaftesbury, un Sidney, un Herbert, et
voyez si vous aimeriez mieux être gouvernés par ces
rois ou par ces sages.
Quand je parle des philosophes, ce n'est pas des
polissons qui veulent être les singes des Diogène,
uiaib de ceux qui imitent Platon et Cicéron.
Voluptueux courtisans, et vous, petits hommes
revêtus d un petit emploi qui vous donne une petite
autorité dans un petit pays, vous criez contré la phi-
losophie; allez, vous êtes des Nomentanus qui vous
déchaînez contre Horace, et des Cotins qui voulei
qu'on méprise Boileau.
PHILOSOPHE. Q5J
SECTION III.
L'empesé luthérien, le sauvage calviniste, l'or-
gueilleux anglican, le fanatique janséniste, le jésuite
qui croit toujours régenter, même dans Texil et sous
la potence, le sorboniste qui pense être père dam
concile, et quelques sottes que tous ces gens-là diri-
gent, se déchaînent tous contre le philosophe. Ce
sont des chiens de différente espèce qui hurlent tous
à leur manière contre un beau cheval qui paît dans
une verte prairie , et qui ne leur dispute aucune
des charognes dont ils se nourrissent, et pour les-
quelles ils se battent entre eux.
Ils font tous les jours imprimer des fatras de théo-
logie philosophique , des dictionnaires philosopho-
théologiques; et leurs vieux argumens traînés dans
les rues, ils les appellent démonstrations; et leurs
sottises rebattues, ils les nomment Unîmes et coroh
laires, comme les faux - monnajeurs appliquent uns
feuille d'argent sur un écu de plomb.
Ils se sentent méprisés par tous les hommes qui
pensent, et se voient réduits à tromper quelques
vieilles imbéciles. Cet état est plus humiliant que
d'avoir été chassés de France, d'Espagne et de Na-
ples. On digère tout, hors le mépris. On dit que, quand
le diable fut vaincu par Raphaël ( comme il est
prouvé ) , cet esprit-corps si superbe se consola très-
aisément, parce qu'il savait que les armes sont jour-
nalières. Mais, quand il sut que Raphaël se moquait
de lui, il jura de ne lui pardonner jamais. Ainsi les
jésuites ne pardonnèrent jamais à Pascal; ainsi Jurieu
Dict. Ph. 7^ 22
254 PHILOSOPHE.
calomnia Bayle jusqu'au tombuau; ainsi tous les Tar-
tufes se déchaînèrent contre Molière jusqu'à sa moi U
Dans leur rage ils produisent des impostures ,
comme dans leur ineptie ils débitent leurs argumens.
Un des plus raides calomniateurs, comme un des
plus pauvres argumentans que nous ayons, est uu
ex-jésuite nommé Pauiian, qui a fait imprimer de la
théologo-philosopho-rapsodie en la ville d'Avignon
jadis papale, et peut-être un jour papale (*). Cet
homme accuse les auteurs de l'Encyclopédie d'avoir
dit :
« Que, l'homme n'étant par sa naissance sensible
qu'aux plaisirs des sens, ces plaisirs par conséquent
sont l'unique objet de ses désirs ;
« Qu'il n'y a en soi ni vice ni vertu, ni bien ni mal
moral, ni juste ni injuste;
« Que les plaisirs des sens produisent toutes les
vertus j
a Que pour être heureux il faut étouffer les re-
mords, etc. »
En quels endroits de l'Encyclopédie, dont on a
commencé cinq éditions nouvelles, a-t-il donc vu
ces horribles turpitudes ? il fallait citer. As-tu porte
l'insolence de ton orgueil et la démence de ton carac-
tère jusqu'à penser qu'on t'en croirait sur ta parole ?
Ces sottises peuvent se trouver chez tes casuistes, ou
dans le Portier des Chartreux. Mais certes elles ne se
(*) Cet article a été imprimé dans le temps où le roi de
France était eu possession de la ville d'Avignon. CHoyw l'ar*
ticle Avignon.)
PHILOSOPHE. 205
trouvent pas dans les articles de l'Encyclopédie faits
par M. Diderot, par M. d'Alembert, par M. le che-
valier de Jaucourt, par M. de Voltaire. Tu ne les as
vues ni dans les articles de M. le comte de Trcssan,
ni dans ceux de MM. Blondel, Boucher - d'Argis ,
Marmontel, Venel, Tronchin, d'Aubenton, d'Argen-
ville, et de tant d'autres qui se sont dévoués généreu-
sèment à enrichir le Dictionnaire encyclopédique, et
qui ont rendu un service éternel à l'Europe. Nul d'eux
n'est assurément coupable des horreurs dont tu les
accuses. Il n'y avait que toi et le vinaigrier Abraham
Chaumeix le convulsionnaire crucifié, qui fussent
capables d'une si infâme calomnie.
Tu mêles l'erreur et la vérité, parce que tu ne sais
les distinguer; tu veux faire regarder comme impie
cette maxime adoptée par tous les publicistes : « Que
tout homme est libre de se choisir une patrie. >>
Quoi! vil prédicateur de l'esclavage, il n'était pas
permis à la reine Christine de voyager en France, et
de vivre à Rome ? Casimir et Stanislas ne pouvaient
finir leurs jours parmi nous? il fallait qu'ils mourus-
sent en Pologne parce qu'ils étaient Polonais ? Goldo-
ni, Vanloo, Cassini, ont offensé Dieu en s'établissant
à Paris ? Tous les Irlandais qui ont fait quelque for-
tune en France ont commis en cela un péché mortel?
Et tu as la bêtise d'imprimer une telle extrava-
gance, et Riballier celle de t'approuver; et tu mets
dans la même classe Bayle, Montesquieu et le fou de
La Métrie? et tu as senti que notre nation est assez,
douce, assez indulgente pour ne l'abandonner qu'au
mépris?
a56 philosophe.
Quoi! tu zscs calomnier ta patrie ( si un jésuite
en a une)? lu oses dire ce qu'on n'entend en France
que des philosophes attribuer au hasard l'union et
la désunion des atomes qui composent l'âme de
l'homme? » MentirU impudentissimè; je te défie de
produire un seul livre fait depuis trente ans où l'on
attribue quelque chose au hasard, qui n'est qu'un mot
vide de sens.
Tu oses accuser le sage Locke d'avoir dit « qu'il
se peut que l'âme soit un esprit, mais qu'il n'est pas
sûr qu'elle le soit, et que nous ne pouvons pas dé-
cider ce qu'elle peut, et ne peut pas acquérir?
Mentiris impudentissimè, Locke, le respectable
Locke, dit expressément dans sa réponse au chica-
neur Stilingfleet : <c Je suis fortement persuadé qu'en-
core qu'on ne puisse pas montrer (pai la seule raison)
que l'âme est immatérielle , c^la ne diminue nulle-
ment l'évidence de son immortalité, parce que la fi-
délité de Dieu est une démonstration de la vérité de
tout ce qu'il a révélé (r/) , et le manque d'une autre
démonstration ne rend pas douteux ce qui est déjà
démontré. »
Voyez d'ailleurs à l'article Ame, comme Locke
s'exprime Sur les bornes de nos connaissances, .:
sur l'immensité du pouvoir de FÊtre suprême.
Le grand philosophe lord Bolingbroke déclare
que l'opinion contraire à celle 4e Locke est un blas
pneme.
Tous les pères des trois premiers siècles de l'église
(a) Traduction de Cosle*
PHILOSOPHE. 2oJ
regardaient l'âme comme une matière légère, et ne la
croyaient pas moins immortelle. Et nous avons au-
jourd'hui des cuistres de collège qui appellent athées
ceux qui pensent avec les pères de l'église que Dieu
peut donner , conserver l'immortalité à l'âme } de
quelque substance qu'elle puisse être!
Tu pousses ton audace jusqu'à trouver de Fa-
théisme dans ces paroles : a Qui fait le mouvement
dans la nature? c'est Dieu. Qui fait végéter toutes les
plantes? c'est Dieu. Qui fait le mouvement dans les
animaux? c'est Dieu. Qui fait la pensée dans l'homme?
c'est Dieu. »:
On ne peut pas dire ici ? mentiris impudentissimè,
tu mens impudemment; mais on doit dire, tu blas-
phèmes la vérité impudemment.
Finissons par remarquer que lehéro-sdeTex-jésuite
Pauliari, est l'ex-jésuite Patouillet, auteur d'un man-
dement d'évêque, dans lequel tous les parlemens du
royaume sont insultés. Ce mandement fut brûlé par
la main du bourreau. Il ne restait plus à cet ex-jésuite
Paulian qu'à traiter l'ex-jésuite Nonotte de père de
l'église 5 et à canoniser le jésuite Malagrida, le jésuite
Guignard, le jésuite Garnet, le jésuite Oldcorn, et
tous les jésuites à qui Dieu a fait la grâce d'être pendus
ou écartelés : c'étaient tous de grands métaphysiciens;
de grands philosopho-théologiens.
SECTION IV.
Les gens non pensans demandent souvent aux gens
pensans à quoi a servi la philosophie. Les gens pen-
sans leur répondront : A détruire en Angleterre 1*
22,
258 PHILOSOPHE.
rage religieuse, qui fit périr le roi Charles I sur un
éehafaud ; à mettre en Suède un archevêque dans
l'impuissance de faire couler le sang de la noblesse
une bulle du pape à la main ; à maintenir dans l'Alle-
magne la paix de la religion , en rendant toutes les
disputes théologiques ridicules, à éteindre enfin dans
l'Espagne les abominables bûchers de l'inquisition.
Welches , malheureux Welches , elle empêche
que des temps orageux ne produisent une seconde
fronde et un second Damiens.
Prêtres de Rome , elle vous force à supprimer
votre bulle In cœnâ Domini, ce monument d'impu-
dence et de folie.
Peuples, elle adoucit vos mœurs. Rais, elle vous
instruit.
section V.
Le philosophe est l'amateur de la sagesse et de la
vérité; être sage, c'est éviter les fous et les méchans.
Le philosophe ne doit donc vivre* qu'avec des philo-
sophes.
Je suppose qu'il y ait quelques sages parmi les
Juifs, si l'un de ces sages mange avec quelques rab-
bins, s'il se fait servir un plat d'anguille ou de lièvre,
s'il ne peut s'empêcher de rire de quelques discours
superstitieux de ses convives, le voilà perdu dans la
synagogue ; il en faut dire autant d'un Musulman ,
d'un Guèbre, d'un Banian.
Je sais qu'on prétend que le sage ne doit jamais
laisser entrevoir aux profanes sqs opinions , qu'il doit
être fou avec les fous, imbécile avec les imbéciles;
PHILOSOPHE. 259'
mais on n'a pas encore osé dire qu'il doit être fripon
avec les fripons. Or, si on exige que le sage soit tou-
jours de l'avis de ceux qui trompent les hommes ,
n'est-ce pas demander évidemment que le sage ne
soit pas un homme de Lien ? exigera-t-on d'un mé-
decin qu'il soit toujours de l'avis des charlatans?
Le sage est un médecin des âmes; il doit donner
ses remèdes à ceux qui lui en demandent, et fuir la
société des charlatans qui le persécuteront infailli-
blement. Si donc un fou de l'Asie Mineure ou un fou .
de l'Inde, dit au sage : Mon ami, tu as bien la mine
de ne pas croire à la jument Borac , ou aux métamor-
phoses de Yisnou ; je te dénoncerai , je t'empêcherai
d'être bostangi J je te décrierai, je te persécuterai ; le
sage doit le plaindre et se taire.
Si des îgnorans nés avec un bon esprit, et voulant
sincèrement s'instruire , interrogent le sage , et lui
disent : Dois-je croire qu'il y a cinq cents lieues de
la lune à Vénus , et de Mercure au soleil -, comme
Tassurent tous les premiers pères musulmans, malgré
tous les astronomes? Le sage doit leur répondre que
les pères peuvent se tromper. Le sage doit en tout
temps les avertir que cent dogmes ne valent pas une
bonne action , et qu'il vaut mieux secourir un infor-
tuné que de connaître à fond l'abolissant et l'aboli
Quand un manant voit un serpent prêt à l'assaillir,
il doit le tuer : quand un sage voit un superstitieux et
un fanatique, que fera -t- il? il les empêchera de
mordre.
sGp PHILOSOPHIE.
PHILOSOPHIE.
SECTION PREMIÈRE.
Écrivez fifosofie ou philosophie, comme il vous
plaira; mais convenez que , dès qu'elle paraît, elle est
persécutée. Les chiens à qui vous présentez un ali-
ment pour lequel ils n'ont pas de goût , vous mordent.
Vous direz que je répète ; mais il faut remettre
cent fois devant les yeux du genre humain que la
sacrée congrégation condamna Galilée , et que les
cuistres qui déclarèrent excommuniés tous les bons
citoyens qui se soumettraient au grand Henri IV, fu-
rent les mêmes qui condamnèrent les seules vérités
qu'on pouvait trouver dans les ouvrages de Des-
cartes.
Tous les barbets de la fange théologique aboyant
les uns contre les autres aboyèrent tous contre de
ThoU) contre la Mothe Le Vayer, contre Bayle. Que
de sottises ont été écrites par de petits écoliers weî-
ches contre le sage Locke!
Ces Welches disent que César, Cicéron, Sénèque,
Pline, Marc-Aurèle, pouvaient être philosophes,
mais que cela n'est pas permis chez les Welches. On
leur répond que cela est très-permis et très-utile
chez les Français; que rien n'a fait plus de bien aux
Anglais, et qu'il est temps d'exterminer la barbarie.
Vous me répliquez qu'on n'en viendra pas à bon1.
Non , chez le peuple et chez les imbéciles , mais chez
tous les honnêtes gens votre affaire est faite.
' ; PHILOSOPHIE. û6l
SECTION II.
Un des grands malheurs , comme un des grands
ridicules du genre humain, c'est que dans tous les
pays qu'on appelle policés, excepté peut être à la
Chine , les prêtres se chargèrent de ce qui n'apparte-
nait qu'aux philosophes. Ces prêtres se mêlèrent de
régler l'année : c'était, disaient-ils, leurs droits; car
il était nécessaire que les peuples connussent leurs
jours de fêtes. Ainsi les prêtres chaïuéens, égyptiens ,
grecs, romains, se crurent mathématiciens et astro-
nomes; mais quelle mathématique et quelle astrono-
mie! Ils étaient trop occupés de leurs sacrifices, do
leurs oracles, de leurs divinations, de leurs augures,
pour étudier sérieusement. Quiconque s'est fait un
métier de la charlatanerie ne peut avoir l'esprit juste
et éclairé. Ils furent astrologues , et jamais astro-
nomes (*).
Les prêtres grecs eux-mêmes ne firent d'abord
l'année que de trois cent soixante jours. Il fallut que
les géomètres leur apprissent qu'ils s'étaient trompés
de cinq jours et plus. Ils réformèrent donc leur année.
D'autres géomètres leur montrèrent encore qu'ils
s'étaient trompés de six heures. Iphitus les obligea de
changer leur almanach grec. Ils ajoutèrent un jour
de quatre ans en quatre ans à leur année fautive ;
Iphitus célébra ce changement par l'institution des
olympiades.
On fut enfin obligé de recourir au philosophe Mé-
(*) Voyez l'article Astrologie.
26 2 PHILOSOPHIE.
thon , qui , en combinant l'année de la lune avec celle
du soleil, composa son cycle de dix-neuf années, au
bout desquelles le soleil et la lune revenaient au
même point à une heure et demie près. Ce cycle fut
gravé en or dans la place publique d'Athènes ; et c'est
ce fameux nombre d'or dont on se sert encore aujour-
d'hui avec les corrections nécessaires.
On sait assez quelle confusion ridicule les prêtres
romains avaient introduite dans le comput de l'année.
Leurs: bévues avaient été si grandes , que leurs
fêtes de l'été arrivaient en hiver. César, l'universel
César, fut obligé de faire venir d'Alexandrie le phi-
losophe Sosigène pour réparer les énormes fautes des
pontifes.
Lorsqu'il fut encore nécessaire de réformer le ca-
lendrier de Jules -César, sous le pontificat de Gré-
goire XIII, à qui s'adressa-t-on? fut-ce à quelque in-
quisiteur? Ce fut à un philosophe, à un médecin
nommé Lilio.
Que l'on donne le livre de la Connaissance des
temps à faire au professeur Cogé , recteur de l'uni-
versité, il ne saura pas seulement de quoi il est ques-
tion. Il faudra bien en revenir à M. de Lalande de l'a-
cadémie des sciences, chargé de ce très-pénible tra-
vail trop mal récompensé.
Le rhéteur Cogé a donc fait une étrange bévue
quand il a proposé pour les prix de l'université ce
sujet si singulièrement énoncé :
'Non macjis Deo cjuàm regihus infensa est ista quœ vocatur
hodiè philosophia. — Cette, qu'on nomme aujourd'hui -philoso-
phie, ri est pas. plus ennemie de Dieu que des rois.
PHILOSOPHIE. £63
Il voulait dire moins ennemie. Il a pris magis pour
minus. Et le pauvre homme devait savoir que nos
académies ne sont ennemies du roi ni de Dieu (*).
SECTION m.
Si la philosophie a fait tant d'honneur à la France
dans l'Encyclopédie, il faut avouer aussi que l'igno-
rance et l'envie , qui ont osé condamner cet ouvrage ,
auraient couvert la France d'opprobre , si douze ou
quinze convulsionnaires, qui formèrent une cabale,
pouvaient être regardés comme les organes de la
France , eux qui n'étaient en effet que les ministres du
fanatisme et de la sédition , eux qui ont forcé le roi à
casser le corps qu'ils avaient séduit. Leurs manœuvres
ne furent pas si violentes que du temps de la fronde ,
mais ne furent pas moins ridicules. Leur fanatique
crédulité pour les convulsions et pour les misérables
prestiges de saint Médard était si forte, qu'ils obli-
gèrent un magistrat, d'ailleurs sage et respectable^
de dire en plein parlement, que les miracles de l'église
catholique subsistaient toujours. On ne peut entendre
par ces miracles que ceux des convulsions. Assuré-
ment il ne s'en fait pas d'autres, à moins qu'on ne
croie aux petits enfans ressuscites par saint Ovide. Lo
temps des miracles est passé; l'église triomphante
n'en a plus besoin. De bonne foi, y avait-il un seul
des persécuteurs de l'Encyclopédie qui entendît un
mot des articles d'astronomie , de dynamique , de
(*) Voyez le discours de M. l'avocat Belleguier sur ce sujet»
îi est assest curieux 1 1. 1 de la Philosophie.
064 PHILOSOPHIE.
géométrie, de métaphysique, de botanique, de mé-
decine, d'anatomie, dont ce livre, devenu si néces-
saire, est chargé à chaque tonie(tf); Quelle foule
d'imputations absurdes et de calomnies grossières
n'accumula-t-on pas contre ce trésor de toutes les
sciences ! il suffirait de les réimprimei à la suite do
l'Encyclopédie pour éterniser leur honte. Voilà ce
que c'est que d'avoir voulu juger un ouvrage qu'on
n'était pas même en état d'étudier. Les lâches! ils ont
crié que la philosophie ruinait la catholicité. Quoi
donc , sur vingt millions d'hommes s'en est-il trouvé
un seul qui ait vexé le moindre habitué de paroisse?
un seul a-t-il jamais manqué de respect dans les
églises? un seul a-t-il proféré publiquement contre
nos cérémonies une seule parole qui approchât de la
virulence avec laquelle on s'exprimait alors contre
l'autorité royale.
Répétons que jamais la philosophie n'a fait de mal
à l'état, et que le fanatisme , joint à l'esprit de corps ,
lui en a fait beaucoup dans tous les temps.
(a) On sait hien que tout n'est pas égal dans cet ouvrage ira-
menss, et qu'il n'est pas possible que tout le 6oit. Les articles
des Cahusac et d'autres semblables intrus ne peuvent égaler
ceux des Diderot , des d'Alembert , des Jaucourt , des Boucher-
d'Argis, des Venel, des du Marsais, et de tant d'autres vrais
philosophes : mais, à tout prendre, l'ouvrage est un service
éternel rendu au genre humain ; la preuve en est qu'on le réim-
prime partout. On ne fait pas le même honneur à ses de'trac-
teuis. Ont-ils existé? on ne le sait que par la mention que nous
fcsons d'eux.
PHïLOSOPHiE. 265
SECTION IV.
Précis de la philosophie ancienne.
J'ai consumé environ quarante années de mon
pèlerinage dans deux ou trois coins de ce monde , à
chercher cette pierre philosophale qu'on nomme la
vérité. J'ai consulté tous les adeptes de l'antiquité,
Épicure et Augustin , Platon et Malebranche , et je
suis demeuré dans ma pauvreté. Peut-être dans tous
ces creusets des philosophes y a-t-il une ou deux
onces d'or; mais tout le reste est tête-morte , fange
insipide dont rien ne peut naître.
Il me semble que les Grecs nos maîtres écrivaient
bien plus pour montrer leur esprit qu'ils ne se ser-
vaient de leur esprit pour s'instruire. Je ne vois pas
un seul auteur de l'antiquité qui ait un système suivi,
méthodique, clair, marchant de conséquence en
conséquence.
Quand j'ai voulu rapprocher et combiner les sys-
tèmes de Platon , du précepteur d'Alexandre , de
Pythagore et des orientaux, voici à peu près ce que
j'en ai pu tirer.
Le hasard est un mot vide de sens, rien ne peut
exister sans cause. Le monde est arrangé suivant des
lois mathématiques, donc il est arrangé par une in-
telligence.
Ce n'est pas un être intelligent tel que je le suis,
qui a présidé à la formation de ce monde , car je ne
puis former un ciron; donc ce monde est l'ouvrage
d'une intelligence prodigieusement supérieure.
Cet être qui possède l'inte41igence et la puissance
DiCt. Ph. 7. 23
266 PHILOSOPHIE.
dans an si haut degré , oxiste-t-il nécessairement ? Il
le faut bien : car il faut ou qu'il ait reçu l'être par un
autre, ou qu'il soit par sa propre nature. S'il a reçu
l'être par un autre, ce qui est très - difficile à con-
cevoir, il faut donc que je recoure à cet autre, et cet
autre sera le premier moteur. De quelque côté que je
me tourne, il faut donc que j'admette un premier
moteur puissant et intelligent, qui est tel nécessaire-
ment par sa propre nature.
Ce premier moteur a-t-il produil les choses de
rien? cela ne se conçoit pas; créer de rien, c'est
changer le néant en quelque chose. Je ne dais point
admettre une telle production, à moins que je ne
trouve des raisons invincibles qui me forcent d'ad-
mettre ce que mon esprit ne peut jamais comprendre.
Tout ce qui existe paraît exister nécessairement,
puisqu'il existe. Car, s'il y a aujourd'hui une raison
de l'existence des choses, il y en a eu une hier, il y
en a eu une dans tous les temps; et cette cause doit
toujours avoir eu son effet, sans quoi elle aurait été
pendant l'éternité une cause inutile.
Mais comment les choses auront -elles toujours
existé , étant visiblement sous la main du premier
moteur ? Il faut donc que cette puissance ait toujours
agi; de même, à peu près, qu'il n'y a point de soleil
sans lumière, de même qu'il n'y a point de mouve-
ment sans un être qui passe d'un point de l'espace
dans un autre point.
Il y a donc un être puissant et intelligent qui a
toujours agi; et, si cet être n'avait point agi, à quoi lui
aurait servi son existence ?
PHILOSOPHIE. 267
Toutes les choses sont donc des émanations éter-
nelles de ce premier moteur.
Mais comment imaginer que de la pierre et de la
fange soient des émanations de l'Être éternel, intelli-
gent et puissant ?
Il faut de deux choses l'une , ou que la matière de
cette pierre et cette fange existent nécessairement par
elles-mêmes, ou qu'elles existent nécessairement par
ce premier moteur; il n'y a pas de milieu.
Ainsi donc, il n'y a que deux partis à prendre ou
d'admettre la matière éternelle par elle-même, ou la
matière sortant éternellement de l'Être puissant; in-
telligent, éternel.
Mais, ou subsistante par sa propre nature, ou
émanée de l'être producteur, elle existe de toute
éternité , puisqu'elle existe , et qu'il n'y a aucune
raison pour laquelle elle n'aurait pas existé aupara-
vant.
Si la matière est éternellement nécessaire, il est
donc impossible, il est donc contradictoire qu'elle
ne soit pas *, mais quel homme peut assurer qu'il est
impossible, qu'il est contradictoire que ce caillou et
cette mouche n'aient pas l'existence ? On est pourtant
forcé de dévorer cette difficulté qui étonne plus l'i-
magination qu'elle ne contredit les principes du rai-
sonnement.
En effet, dès que vous avez conçu que tout est
émané de l'Être suprême et intelligent, que rien n'en
est émané sans raison, que cet être existant toujours,
a dû toujours agir, que par conséquent toutes les
choses ont dû éternellement sortir du sein de son
1*68 PHILO S 0IM11E.
existence, vous ne devez pas être plus rebuté de
croire la matière dont sont formés ce caillou et cette
mouche, une production éternelle, que vous n'êtes
rebuté de concevoir la lumière comme une émanation
éternelle de TÊtre tout-puissant.
Puisque je suis un être étendu et pensant , mon
étendue et ma pensée sont donc des productions né-
cessaires de cet être. Il m'est évident que je ne puis
me donner ni l'étendue, ni la pensée. J'ai donc reçu
l'un et l'autre de cet Etre nécessaire.
Peut -il m'avoir donné ce qu'il n'a pas ? J'ai l'in-
telligence et je suis dans l'espace; donc il est intelli-
gent, et il est dans l'espace.
Dire que cet Etre éternel, ce Dieu tout-puissant, a
de tout temps rempli nécessairement l'univers de ses
productions, ce n'est pas lui ôter sa liberté; au con-
traire, car la liberté n'est que le pouvoir d'agir. Dieu
a toujours pleinement agi, donc Dieu a toujours usé
de la plénitude de sa liberté.
La liberté qu'on nomme d'indifférence est un mot
sans idée, une absurdité ; car ce serait se déterminer
sans raison ; ce serait un effet sans cause. Donc , Dieu
ne peut avoir cette liberté prétendue qui est une con-
tradiction dans les termes. Il a donc toujours agi par
cette même nécessité qui fait son existence.
Il est donc impossible que le monde soit sans
Dieu, il est impossible que Dieu soit sans le monde.
Ce monde est rempli d'êtres qui se succèdent ,
donc Dieu a toujours produit des êtres qui se sont
succédés.
Ces assertions préliminaires sont la base de l'an-
PIERRE. ( SAINT) 269
cienne philosophie orientale et de celle des Grecs. II
faut excepter Démocrite et Epicure, dont la philo-
sophie corpusculaire a combattu ces dogmes. Mais
remarquons que les épicuriens se fondaient sur une
physique entièrement erronée , et que le système
métaphysique de tous les autres philosophes subsiste
avec tous les systèmes physiques. Toute la nature ,
excepté le vide , contredit Épicure ; et aucun phéno-
tnène ne contredit la philosophie que je viens d'ex-
pliquer. Or une philosophie qui est d'accord avee
tout ce qui se passe dans la nature, et qui contente
les esprits les plus attentifs, n'est- elle pias supérieure
à tout autre système non révélé ?
Après les assertions des plus anciens philosophes
que j'ai rapprochées autant qu'il m'a été possible, que
nous reste-t-il? un chaos de doutes et de chimères.
Je ne crois pas qu'il y ait jamais eu un philosophe à
système qui n'ait avoué à la fin de sa vie qu'il avait
perdu son temps. Il faut avouer que les inventeurs
des arts mécaniques ont été bien plus utiles aux
hommes que les inventeurs des syllogismes : celui
qui imagina la navette l'emporte furieusement sur
celui qui imagina les idées innées.
PIERRE (SAINT).
Pourquoi les successeurs de saint Pierre ont-ils
eu tant de pouvoir en occident, et aucun en orient?
C'est demander pourquoi les évêques de Vurtzbourg
et de Saltzbourg se sont attribué les droits régaliens
dans des temps d'anarchie, tandis que les évêques
grecs sont toujours restés sujets. Le temps, Tocca-
23.
2J0 PIERRE. (SAINT)
sion, l'ambition des uns et la faiblesse des autres,
ont fait et feront tout dans ce monde. Nous fesons
toujours abstraction de ce qui est divin.
A celte anarchie l'opinion s'est jointe, et l'opinion
est la reine des hommes. Ce n'est pas qu'en effet ils
aient une opinion bien déterminée; mais des mots
leur en tiennent lieu.
m Je te donnerai les clefs du royaume des cieux. »;
Les partisans outrés de l'évêque de Rome, soutinrent
vers le onzième siècle que qui donne le plus donne
le moins; que les cieux entouraient la terre; et que,
Pierre ayant les clefs du contenant, il avait aussi les
clefs du contenu. Si on entend par les cieux toutes
les étoiles et toutes les planètes, il est évident, selon
Tomasius, que les clefs données à Simon Barjone,
surnommé Pierre, était un passe -partout. Si on en-
tend par les cieux les nuées, l'atmosphère, Véther,
l'espace dans lequel roulent les planètes, il n'y a
guère de serruriers, selon Meursius, qui puissent
faire une clef pour ces portes-là. Mais les railleries
ne sont point des raisons.
Les clefs en Palestine étaient une cheville de bois
qu'on liait avec une courroie ; Jésus dit à Barjone :
« Ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans le
ciel. » Les théologiens du pape en ont conclu que les
papes avaient reçu le droit de lier et de délier les
peuples du serment de fidélité fait à leurs rois , et de
disposer à leur gré de tous les royaumes. C'est con-
clure magnifiquement. Les communes, dans les états
généraux de France en i3o2, disent, dans leur
requcLe au, roi, fjtoe « Boniface VIII était un B*****
PIERRE. (SAINT) 27I
qui croyait que Dieu liait et emprisonnait au ciel co
que Boniface liait sur terre. » Un fameux luthérien
d'Allemagne ( c'était Mélanehton ) ne pouvait souffrir
que Jésus eût dit à Simon Barjone, Cepha ou Cephas :
« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon as-
semblée, mon église. » Il ne pouvait concevoir que
Dieu eût employé un pareil jeu de mots, une pointe
si extraordinaire, et que la puissance du pape fût
fondée sur un quolibet. Cette pensée n'est permise
qu'à un protestant.
Pierre a passé pour avoir été évêque de Rome;
mais on sait assez qu'en ce temps-là, et long-temps
après, il n'y eut aucun évêché particulier. La société
chrétienne ne prit une forme que vers le milieu du
second siècle. Il se peut que Pierre eût fait le voyage
de Rome; il se peut même qu'il fût mis en croix la
tête en bas, quoique ce ne fût pas l'usage; mais on
n'a aucune preuve de tout cela. Nous avons une
lettre sous son nom, dans laquelle il dit qu'il est à
Babylone : des canonistes judicieux ont prétendu
que par Babylone on devait entendre Rome. x4insi,
supposé qu'il eût daté de Rome, on aurait pu con-
clure que la lettre avait été écrite à Babylone. On a
tiré long-temps de pareilles conséquences, et c'est
ainsi que le monde a été gouverné.
Il y avait un saint homme à qui on avait fait payer
bien chèrement un bénéfice à Rome, ce qui s'appelle
une simonie ; on lui demandait s'il croyait que Simon
Pierre eût été au pays? il répondit : Je ne vois pas
qu<? Pierre y ait été, mais je suis sûr de Simon.
Quant à la personne de saint Pierre, il faut avouer
272 PIERRE. ( SAINT)
que Paul n'est pas la seule qui ait été scandalisé de sa
conduite; on lui a souvent résisté en face, à lui et a
ses successeurs. Saint Paul lui reprochait aigrement
de manger des viandes défendues, c'est-à-dire, du
porc, du boudin, du lièvre, des anguilles, de l'ixion
et du griffon; Pierre se défendait en disant qu'il avait
vu le ciel ouvert vers la sixième heure, et une grande
nappe qui descendait des quatre coins du ciel, la-
quelle était toute remplie d'anguilles, de quadru-
pèdes et d'oiseaux, et que la voix d'un ange avait
crié : « Tuez et mangez. » C'est apparemment cette
même voix qui a crié à tant de pontifes : «Tuez tout,
et mangez la substance du peuple, » dit Yolaston ;
mais ce reproche est beaucoup trop fort.
Casaubon ne peut approuver la manière dont Pierre
traita Anania et Saphira sa femme. De quel droit, dit
Casaubon, un Juif esclave des Romains ordonnait-il,
ou souffrait-il que tous ceux qui croiraient en Jésus
vendissent leurs héritages et en apportassent le prix
à ses pieds? Si quelque anabaptiste à Londres fesait
apporter à ses pieds tout l'argent de ses frères, ne
serait-il pas arrêté comme un séducteur séditieux ,
comme un larron qu'on ne manquerait pas d'envoyer
à Tyburn? N'est-il pas horrible de faire mourir Ana-
nia, parce qu'ayant vendu son fonds et en ayant
donné l'argent à Pierre , il avait retenu pour lui et
pour sa femme quelques écus pour subvenir à leurs
nécessités, sans le dire? A peine Anania est-il mort,
que sa femme arrive. Pierre, au lieu de l'avertir cha-
ritablement qu'il vient de faire mourir son mari d'a-
poplexie pour avoir gardé quelques oboles, et de lui
PIERRE. (SAINT) 2^3
dire de prendre garde à elle , la. fait tomber dans le
piège. Il lui demande si son mari a donné tout son
argent aux saints. La bonne femme répond oui, et
elle meurt sur-le-champ. Cela est dur.
Corringius demande pourquoi Pierre , qui tuait
ainsi ceux qui lui avaient fait l'aumône, n'allait pas
tuer plutôt tous les docteurs qui avait fait mourir
Jésus -Christ, et qui le firent fouetter lui-même plus
d'une fois ? O Pierre ! dit Corringius, vous faites mou-
rir deux chrétiens qui vous ont fait l'aumône, et vous
laissez vivre ceux qui ont crucifié votre Dieu !
Nous avons eu, du temps de Henri IV et de
Louis XIII, un avocat général du parlement de Pro-
vence, homme de qualité, nommé d'Oraison de To-
rame, qui, dans un livre de l'église militante dédié
à Henri IV, a fait un chapitre entier des arrêts rendus
par saint Pierre en matière criminelle. Il dit que l'ar-
rêt prononcé par Pierre contre Anania et Saphira fut
exécuté par Dieu même, aux termes et cas de la juri-
diction spirituelle. Tout son livre est dans ce goût.
Corringius , comme on voit , ne pense pas comme
notre avocat provençal. Apparemment que Corringius
n'était pas en pays d'inquisition quand il fesait ses
questions hardies.
Érasme , à propos de Pierre , remarquait une chose
fort singulière ; c'est que le chef de la religion chré-
tienne commença son apostolat par renier Jésus-
Christ; et que le premier pontife des Juifs avait com-
mencé son ministère par faire un veau d'or, et par
l'adorer.
Quoi qu'il en soit, Pierre nous est dépeint comme
274 PIERRE. (SAINT)
un pauvre qui catéchisait des pauvres. Il ressemble
à ces fondateurs d'ordres qui vivaient dans l'indi-
gence, et dont les successeurs sont devenus grands
seigneurs.
Le pape successeur de Pierre a tantôt gagné ,
tantôt perdu , mais il lui reste encore environ cin-
quante millions d'hommes sur la terre, soumis en
plusieurs points à ses lois, outre ses sujets immédiats.
Se donner un maître à trois ou quatre cents lieues
de chez soi ; attendre pour penser que cet homme ait
paru penser; n'oser juger en dernier ressort an procès
entre quelques-uns de ses concitoyens, que par des
commissaires nommés par cet étranger; n'oser se
mettre en possession des champs et des vignes qu'on
a obtenus de son propre roi , sans payer une somme
considérable à ce maître étranger; violer les lois de
son pays qui défendent d'épouser sa nièce , et l'é-
pouser légitimement eu donnant à ce maître étranger
une somme encore plus considérable; n'oser cultiver
son champ le jour que cet étranger veut qu'on célèbre
la mémoire d'un inconnu qu'il a mis dans le ciel de
son autorité privée ; c'est là en partie ce que c'est que
d'admettre un pape; ce sont là les libertés de l'église
gallicane, si nous en croyons du Marsais.
Il y a quelques autres peuples qui portent plus
loin leur soumission. Nous avons vu de nos jours un
souverain demander au pape la permission de faire*
juger par son tribunal royal des moines accusés de
parricide , ne pouvoir obtenir cette permission , et
n'oser les juger!
On sait assez qu'autrefois les droits des papes
PIERKE. ( SAINT) 2?5
allaient plus loin; ils étaient fort au-dessus des dieux
de l'antiquité ; car ces dieux passaient seulement
pour disposer des empires ; et les papes en dispo-
saient en effet.
Sturbinus dit qu'on peut pardonner à ceux qui
doutent de la divinité et de l'infaillibilité du pape,
quand on fait réflexion :
Que quarante schismes ont profané la chaire de
saint Pierre, et que vingt-sept l'ont ensanglantée;
Qu'Etienne VII, fils d'un prêtre, déterra le corps
de Formose, son prédécesseur, et fit trancher la tête
à ce cadavre;
Que Sergius III, convaincu d'assassinats, eut un
fils de Marozie, lequel hérita de la papauté;
Que Jean X , amant de Théodora , fut étranglé
dans son lit;
Que Jean XI , fils de Sergius III , ne fut connu que
par sa crapule;
Que Jean XII fut assassiné cirez sa maîtresse ;
Que Benoît IX acheta et revendit le pontificat;
Que Grégoire YII fut l'auteur de cinq cents ans de
guerres civiles soutenues par ses successeurs;
Qu'enfin parmi tant de papes ambitieux , sangui-
naires et débauchés, il y eut un Alexandre VI, dont
le nom n'est prononcé qu'avec la même horreur que
ceux des Néron et des Caligula.
* C'est une preuve , dit -on, de la divinité de leur
caractère , qu'elle ait subsisté avec tant de crimes ;
mais, si les califes avaient eu une conduite encore
plus affreuse , ils auraient donc été encore plus di-
vins. Cest ainsi que raisonne Dermius; on lui a ré-
2j6 PIERRE LE GRAND
pondu. Mais la meilleure réponse est dans la puis-
sance mitigée que les évêques de Rome exercent au-
jourd'hui avec sagesse; dans la longue possession où
les empereurs les laissent jouir, parce qu'ils ne peu-
vent les en dépouiller ; dans le système d'un équi-
libre général, qui est l'esprit de toutes les cours.
On a prétendu depuis peu qu'il n'y avait que deux
peuples qui pussent envahir l'Italie et écraser Rome.
Ce sont les Turcs et les Russes; mais ils sont néces-
sairement ennemis , et de plus
Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
( Raciue , Andromaque , acte I , scène II. )
PIERRE LE GRAND ET J.-J. ROUSSEAU.
SECTION PREMIÈRE.
« Le czar Pierre n'avait pas le vrai génie ,
celui qui crée et fait tout de rien. Quelques-unes des
choses qu il fît étaient bien, la plupart étaient dépla-
cées. Il a vu que son peuple était barbare , il n'a
point vu qu'il n'était pas mûr pour la police ; il la
voulu civiliser quand il ne fallait que l'aguerrir. Il a
d'abord voulu faire des Allemands, des Anglais, quand
il fallait commencer par foire des Russes; il a empê-
ché ses sujets de devenir jamais ce qu'ils pourraient
être, en leur persuadant qu'ils étaient ce qu'ils ne sont
pas. C'est ainsi qukm précepteur français forme son
élève pour briller un moment dans son enfance, et
puis n'être jamais rien. L'empire de Russie voudra
subjuguer l'Europe, et sera subjugué lui-même. Les
TarlareSj ses sujets ou ses voisins, deviendront scj
ET J.-J. ROUSSEAU. 277
maîtres et les nôtres; cette révolution me paraît in-
faillible ; tous les rois de l'Europe travaillent de con-
cert à l'accélérer ( 1 ). » ( Contrat social ? livre II ?
chapitre VIII.)
( 1) Pour juger un prince, il faut se transporter au temps où
il a vécu. Si Rousseau, en disant que Pierre Ier n'a pas eu le
tvrai génie, a voulu dire que ce prince n'a point créé les principes
'de la législation et de l'administration publique , principes abso-
lument ignorés alors en Europe , un tel reproche ne nuit point
à sa gloire. Le czar vit que ses soldats étaient sans discipline, et
il leur donna celle des nations de l'Europe les plus belliqueuses.
Ses peuples ignoraient la marine , et en peu d'années il créa une
flotte formidable. Il adopta pour le commerce les principes des
peuples qui alors passaient pour les plus éclairés de l'Europe. Il
sentit que les Russes ne différaient des autres Européans que par
trois causes : la première était l'excessif pouvoir de la supersti-
tion sur les esprits , et l'influence des prêtres sur le gouverne-
ment et sur les sujets. Le czar attaqua la superstition dans sa
source, en déduisant les moines par le moyen le plus doux^ ce-
lui de ne permettre les vœux qu'à un âge où tout homme qui a
la fantaisie de les faire est à coup sûr un citoyen inutile.
Il soumit les prêtres à la loi, et ne leur laissa qu'une autorite
subordonnée à la sienne pour les objets de l'ordre civil, que
l'ignorance de nos ancêtres a soumis au pouvoir ecclésia tique.
La seconde cause qui s'opposait à la civilisation de la Russie,
était l'esclavage presque général des paysans, soit artisans, soit
cultivateurs. Pierre n'osa directement détruire la servitude ; mais
il en prépara la destruction , en formant une armée qui le ren-
dait indépendant des seigneurs de terres, et le mettait en état de
ne les plus craindre, et en créant dans sa nouvelle capitale, au
moyen des éirangers appelés dans son empire, un peuple com-
merçant, industrieux et jouissant de la liberté civile.
La troisième cause de la barbarie des Russes était l'ignorance.
Il sentit qu'il ne pouvait rendre sa nation puissante qu'en l'éclai-
rant , et ce fut le principal objet de ses travaux : c'est en cela
Dict. Va. 7. 2/j
278 PIERRE LE GRAND
Ces paroles sont tirées d'une brochure intitulée le
Contrat social, ou insocial , du peu sociable Jean-
Jacques Rousseau. Il n'est pas étonnant qu'avant fait
des miracles à Venise, il ait fait des prophéties sur
Moscou; mais, comme il sait bien que le bon temps
des miracles et des prophéties est passé , il doit croire
que sa prédiction contre la Russie n'est pas aussi in-
faillible qu'elle lui a paru dans son premier accès. Il
est doux d'annoncer la chute des grands empires,
cela nous console de notre petitesse. Ce sera un beau
surtout qu'il a montré un véritable génie : on ne peut assez s'é-
tonner de voir Rousseau Lui reprocher de ne s'être pas borné à
aguerrir sa nation; et il faut avouer que le Russe qui, en 1700,
devina 1 influence des lumières sur l'état politique des empires .
et sut apercevoir que le plus grand bien qu'on puisse faire aux
hommes, est de suLstituer des idées justes aux préjugés qui les
gouvernent, a eu plus de génie que le Genevois qui, en 1750,
a voulu nous prouver les grands avantages de l'ignorance.
Lorsque Pierre monta sur le trône, la Russie était à peu près
au même état que la France, Y Allemagne et l'Angleterre au on-
zième siècle. Les Russes ont fait en quatre-vingts ans, que les
vues de Pierre ont été suivies , plus de progrès que nous n'en
avons fait en quatre siècles : n'est-ce pas une preuve que ces
vues n'étaient pas celles d'un homme ordinaire ?
Quant à la prophétie sur les conquêtes futures des Tartares ,
Rousseau aurait dû observer que les barbares n'ont jamais battu
les peuples civilisés que lorsque ceux-ci ont négligé la tactique ,
et que les peuples nomades sont toujours trop peu nombreux
pour être redoutables à de grandes nations qui ont des armées,
ï! e-t différent de détrôner un despote pour se mettre a sa place,
de lui imposer un tribut après l'avoir vaincu , ou de subjuguer
un peuple. Les Romains conquirent la Gaule et l'Espagne; les
chefs des Goths et des Francs ne firent que chasser les Romains
et leur succédèi .
ET J.-J. ROUSSEAU. 2JQ
gain pour la philosophie quand nous verrons inces-
cessamment les Tartares Nogais , qui peuvent, je
crois, mettre jusqu'à douze mille hommes en cam-
pagne, venir subjuguer la Russie, l'Allemagne, l'Ita-
lie et la France. Mais je me flatte que l'empereur de
la Chine ne le souffrira pas; il a déjà accédé à la paix
perpétuelle; et, comme il n'a plus de jésuites chez
lui, il ne troublera point l'Europe. Jean-Jacques, qui
a, commie on le croit , le vrai génie , trouve que Pierre
le Grand ne lavait pas.
Un seigneur russe, homme de beaucoup d'esprit,
qui s'amuse quelquefois à lire des brochures , se
souvint en lisant celle-ci, de quelques vers de Mo-
lière , et les cita fort à propos :
Il semble à trois gredins, dans leur petit cerveau,
Que , pour être imprimés et relie's en veau 7
Les voilà dans l'état d'importantes personnes ,
Qu'avec leur plume ils font le destin des couronnes.
• Les Russes, dit Jean- Jacques , ne seront jamais
policés. J'en ai vu du moins de très - polis , et qui
avaient l'esprit juste , fin, agréable, cultivé, et même
conséquent, ce que Jean -Jacques trouvera fort ex-
traordinaire.
Comme il est très-galant, il ne manquera pas de
dire qu'ils se sont formés à la cour de l'impératrice
Catherine j que son exemple a influé sur eux , mais
que cela n'empêche pas qu'il n'ait raison , et que
bientôt cet empire sera détruit.
Ce petit bon-homme nous assure, dans un de ses
modestes ouvrages, qu'on doit lui dresser une statue.
Ce ne sera probablement ni à Moscou, ni à Péters-
2oQ PI EU RE LE GRAND.
bourg qu'on s'empressera de sculpter Jean -Jacques.
Je voudrais, en général , que, lorsqu'on juge les
nations du haut de son grenier, on fût plus honnête
et plus circonspect. Tout pauvre diable peut dire ce
qu'il lui plaît des Athéniens, des Romains, et des
anciens Perses. Il peut se tromper impunément sur
les tribunats, sur les comices, sur la dictature. Il
peut gouverner en idée deux ou trois mille lieues de
pays, tandis qu'il est incapable de gouverner sa ser-
vante. Il peut dans un roman recevoir un baiser acre
de sa Julie, et conseiller à un prince d'épouser la fille
d'un bourreau. Il y a des sottises sans conséquence ;
il y en a d'autres qui peuvent avoir des suites fâ-
cheuses.
Les fous de cour étaient fort sensés; ils n'insul
taient par leurs bouffonneries que les faibles , et
respectaient les puissans; les fous de village sont
aujourd'hui plus hardis.
On répondra que Diogène et PArétin ont été to-
lérés; d'accord : mais une mouche, ayant vu un jour
une hirondelle qui, en volant, emportait des toiles
d'araignées, en voulut faire autant; elle y fut prise.
SECTION II.
Ne peut-on pas dire de ces législateurs qui gou-
vernent l'univers à deux sous la feuille, et qui de
leurs galetas donnent des ordres à tous les rois, ce
qu'Homère dit de Calcas?
Os eàe ta eonta, ta te essomena, pro V eonta.
11 connaît le passe, le présent, l'avenir.
ET J.-J. ROUSSEAU. 28 I
C'est dommage que l'auteur du petit paragraphe
que nous venons de citer irait connu aucun des trois
temps dont parle Homère.
« Pierre le Grand, dit-il, n'avait pas le génie qui
fait tout de rien. » Vraiment, Jean -Jacques, je le
crois sans peine, car on prétend que Dieu seul a cette
prérogative.
« Il n'a pas vu que son peuple n'était pas mûr pour
la police. »
En ce cas, le czar est admirable de l'avoir fait
mûrir. Il me semble que c'est Jean-Jacques qui n'a
pas vu qu'il fallait se servir d'abord des Allemands et
des Anglais pour faire des Russes.
« Il a empêché ses sujets de jamais devenir ce
qu'ils pourraient être, etc. »
Cependant ces mêmes Russes sont devenus les
vainqueurs des Turcs et des Tartares, les conquérans
. et les législateurs de la Crimée «t de vingt peuples
diflerens; leur souveraine a donné des lois à des na-
tions dont le nom même était ignoré en Europe.
Quant à la prophétie de Jean-Jacques, il se peut
qu'il ait exalté son âme jusqu'à lire dans l'avenir; il a
tout ce qu'il faut pour être prophète : mais, pour le
passé et pour le présent, on avouera qu'il n'y entend
rien. Je doute que l'antiquité ait rien de comparable
à la hardiesse d'envoyer quatre escadres du fond de
la mer Baltique dans les mers de la Grèce, de dominer
à la fois sur la mer Egée et sur le Pont-Euxin, de
porter la terreur dans la Colchide et aux Dardanelles,
de subjuguer la ïauride , et de forcer le vizir Azem
24.
2e>2 PIERRE LE GRAND; etc.
à s'enfuir des bords du Danube jusqu'aux portes
d'Andrinople.
Si Jean-Jacques compte pour rien tant de grandes
actions qui étonnent la terre attentive, il doit du
moins avouer qu'il y a quelque générosité dans un
comte d'Orlof , qui, après avoir pris un vaisseau qui
portait toute la famille et tous les trésors d'un bâcha,
lui renvoya sa fomille et ses trésors.
Si les Russes n'étaient pas mûrs pour la police du
temps de Pierre le Grand, convenons qu'ils sont mûrs
aujourd'hui pour la grandeur d'àme, et que Jean-
Jacques n'est pas tout-à-fait mûr pour la vérité et pour
le raisonnement.
A l'égard de l'avenir, nous le saurons quand nous
aurons des Ezéchiels, des Isaïes, des Habacucs, des
Michées. Mais le temps en est passé; et, si en ose le
dire, il est à craindre qu'il ne revienne plus.
J'avoue que ces mensonges imprimés sur le temps
présent m'étonnent toujours. Si on se donne ces li-
bertés dans un siècle où mille volumes, mille ga-
zettes, mille journaux peuvent continuellement vous
démentir, quelle foi pourrons-nous avoir en ces his-
toriens des anciens temps qui recueillaient tous les
bruits vagues, qui ne consultaient aucunes archives,
qui mettaient par écrit ce qu'ils ava'ient entendu dire
à leurs grand'mères dans leur enfance, bien sûrs
qu'aucun critique ne relèverait leurs fautes?
Nous eûmes long -temps neuf Muses; la saine
critique est la dixième qui est venue bien tard. Elle
n'existait point du temps de Cécrops , du premier
Bacchus , de Sanchoniathon , de Thaut , de Bra-
PLAGIAT. 283
ma, etc. , etc; on écrivait alors impunément tout ce
qu'on voulait. Il faut être aujourd'hui un peu plus
avisé.
PLAGIAT.
On dit qu'originairement ce mot vient du latin
plaga, et qu'il signifiait la condamnation au fouet
de ceux qui avaient vendu des hommes libres pour
des esclaves. Cela n'a rien de commun avec le plagiat
des auteurs, lesquels ne vendent point d'hommes ,
soit esclaves, soit libres. Ils se vendent seulement
eux-mêmes quelquefois pour un peu d'argent.
Quand un auteur vend les pensées d'un autre pour
les siennes, ce larcin s'appelle plagiat. On pourrait
appeller plagiaires tous les compilateurs, tous les
teseurs de dictionnaires, qui ne font que répéter à
tort et à travers les opinions, les erreurs, les impos-
tures, les vérités déjà imprimées dans des diction-
naires précédens; mais ce sont du moins des pla-
giaires de bonne foi; ils ne s'arrogent point le mérite
de l'invention. Ils ne prétendent pas même à celui
d'avoir déterré chez les anciens les matériaux qu'ils
ont assemblés; ils n'ont fait que copier les laborieux
compilateurs du seizième siècle. Ils vous vendent en
in-quarto ce que vous aviez déjà en in-folio. Appelez-
les, si vous voulez, libraires, et non pas auteurs.
Rangez-les plutôt dans la classe des fripiers que dans
celle des plagiaires.
Le véritable plagiat est de donner pour vôtres les
ouvrages d'autrui , de coudre dans vos rapsodies de
longs passages d'un bon livre avec quelques petits
2^4 PLAGIAT.
changemens. Mais le lecteur éclairé, voyant ce mor-
ceau de drap d'or sur un habit de bure, reconnaît
bientôt le voleur maladroit.
Piamsay, qui après avoir été presbytérien dans son
village d'Ecosse, ensuite anglican à Londres, puis
quaker, et qui persuada enfin au célèbre Fénélon ,
archevêque de Cambrai, qu'il était catholique, et
même qu'il avait beaucoup de penchant pour, l'amour
pur •> Ramsay, dis-je, fît les Vo}rages de Cyrus, parce
que son maître avait fait voyager ïélémaque. Il n'y a
jusque-là que de limitation. Dans ces voyages il
copie les phrases, les raisonuemens d'un ancien
auteur anglais qui introduit un jeune solitaire dissé-
quant sa chèvre morte, et remontant à Dieu par sa
chèvre. Cela ressemble fort à un plagiat. Mais, en
conduisant Cyrus en Egypte, il se sert pour décrire
ce pays singulier, des mêmes expressions employées
par Bossuet; il le copie mot pour mot sans le citer.
Voilà un plagiat dans toutes les formes. Un de mes
amis le lui reprochait un jour; Ramsay lui répondit
qu'on pouvait se rencontrer, et qull n'était pas
étonnant qull pensât comme Fénélon, et qu'il s'ex-
primât comme Bossuet. Cela s'appelle être fier comme
un Ecossais.
Le plus singulier de tous les plagiats est peut-être
celui du père Barre, auteur d'une grande histoire
d'Allemagne en dix volumes. On venait d'imprimer
l'Histoire de Charles Xll, et il en prît plus de deux
cents pages qu'il inséra dans son ouvrage. Il fait dire
à un duc de Lorraine précisément ce que Charles XII
a dit.
PLATON. 280
Il attribue à Fempereur Arnould ce qui est arrivé
au monarque suédois.
Il dit de Fempereur Rodolphe ce qu'on avait dit
1 du roi Stanislas.
Valdemar, roi de Daneniarck, fait et dit précisé-
ment les mêmes choses que Charles à Bender , etc.
Le plaisant de l'affaire est qu'un journaliste, voyant
cette prodigieuse ressemblance entre ces deux ou-
vrages , ne manqua pas d'imputer le plagiat à l'auteur
de l'Histoire de Charles XII, qui avait pourtant écrit
vingt ans avant le père Barre.
C'est surtout en poésie qu'on se permet souvent
le plagiat, et c'est assurément de tous les larcins le
moins dangereux pour la société.
PLATON.
SECTION PREMIÈRE.
Du Timée de Platon, et de quelques autres
choses.
Les pères de l'église des quatre premiers siècles
furent tous grecs et platoniciens ; vous ne trouvez
pas un Romain qui ait écrit pour le christianisme , et
qui ait eu la plus légère teinture de philosophie. J'ob-
serverai ici, en passant, qu'il est assez étrange que
cette église de Rome, qui ne contribua en rien à ce
grand établissement , en ait seule recueilli tout Fa-
vantage. Il en a été de cette révolution comme de
toutes celles qui sont nées des guerres civiles. Les
premiers qui troublent un état travaillent toujours
sans le savoir pour d'autres que pour eux.
2S0' PLATON.
L'école d'Alexandrie, fondée par un nommé Marc ,
auquel succédèrent Athénagoras 1 Clément, Origène,
fut le centre de la philosophie chrétienne. Platon
était regardé par tous les Grecs d'Alexandrie comme
le maître de la sagesse, comme l'interprète de la Di-
vinité. Si les premiers chrétiens n'avaient pas em-
brassé les dogmes de Platon, ils n'auraient jamais eu
aucun philosophe, aucun homme d'esprit dans leur
parti. Je mets à part l'inspiration et la grâce qui sont
au-dessus de toute philosophie 7 et je ne parle que du
train ordinaire des choses humaines.
Ce fut, dit-on, dans le Timée de Platon principa-
lement, que les pères grecs s'instruisirent. Ce Timée
passe pour l'ouvrage le plus sublime de toute la phi-
losophie ancienne. C'est presque le seul que Dacier
n'ait point traduit , et je pense que la raison en est
qu'il ne l'entendait point , et qu'il craignit de montrer
à des lecteurs clairvoyans le visage de cette divinité
grecque qu'on n'adore que parce qu'elle est voilée.
Platon, dans ce beau dialogne, commence par in-
troduire un prêtre égyptien qui apprend à Solon Tan-
cienne histoire de la ville d'Athènes, qui était fidèle-
ment conservée depuis neuf mille ans dans les archi-
ves de l'Egypte.
Athènes, dit le prêtre, était alors la plus belle
ville de la Grèce , et la plus renommée dans le monde
pour les arts de la guerre et de la paix; elle résista
seule aux guerriers de cette fameuse île Atlantide,
qui vinrent sur des vaisseaux innombrables subjuguer
une grande partie de l'Europe et de l'Asie. Athènes
eut la gloire d'affranchir tant de peuples vaincus, et
PLATON. 28;
de préserver l'Egypte de la servitude qui nous mena-
çait. Mais, après cette illustre victoire et ce service
rendu au genre humain , un tremblement de terre
épouvantable engloutit en vingt-quatre heures et le
territoire d'Athènes et toute la grande île Atlantide.
Cette île n'est aujourd'hui qu'une vaste mer que les
débris de cet ancien monde et le limon mêlé à ses
eaux rendent innavigable.
Voilà ce que ce prêtre conte à Solon; voilà com-
ment Platon débute pour nous expliquer ensuite la
formation de l'âme , les opérations du verbe , et sa
trinité. Il n'est pas physiquement impossible qu'il y
eût eu une île Atlantide, qui n'existait plus depuis
neuf mille ans , et qui périt par un tremblement de
terre , comme il est arrivé à Herculanum , et à tant
d'autres villes. Mais notre prêtre , en ajoutant que
la mer qui baigne le mont Atlas est inaccessible aux
vaisseaux; rend l'histoire un peu suspecte.
Il se peut faire , après tout, que depuis Solon %
c'est-à-dire depuis trois mille ans, les flots aient net-
toyé le limon de l'ancienne île Atlantide , et rendu la
mer navigable ; mais enfin il est toujours surprenant
qu'on débute par cette île pour parler du ver.be.
Peut-être en fesant ce conte de prêtre ou de
vieille, Platon n'a-t- il voulu insinuer autre chose
que les vicissitudes qui ont changé tant de fois la
face du globe. Peut-être a-t-il voulu dire seulement
ce que Pythagore et Timée de Locres avaient dit si
long-temps avant lui , et ce que nos yeux nous di-
sent tous les jours , que tout périt et se renouvelle
dans la nature. L'histoire de Deucalion et de Pyrrha
^33 PLATO.y,
la chute de Phaéton, sont des fables; mais des inon-
dations et des embrasemens sont des vérités.
Platon part de son île imaginaire pour dire des
choses que les meilleurs philosophes de nos jours ne
désavoueraient pas. « Ce qui est produit a nécessai-
rement une cause, un auteur. Il est difficile de trouver
l'auteur de ce monde; et, quand on Ta trouvé, il est
dangereux de le dire au peuple. »
Rien n'est plus vrai encore aujourd'hui , qu'un
sage, en passant par Notre-Dame de Lorette, s'avise
de dire à un sage, son ami , que Notre-Dame de Lo-
rette , avec son petit visage noir , ne gouverne pas
l'univers entier : si une bonne femme entend ces pa-
roles, et si elle les redit à d'autres bonnes femmes de
la Marche d'Ancône , le sage sera lapidé comme Or-
phée. Yoilà précisément le cas où croyaient être les
premiers chrétiens qui ne disaient pas du bien de
Cybèle et de Diane. Gela seul devait les attacher à
Platon. Les choses inintelligibles qu'il débita ensuite
ne durent pas les dégoûter de lui.
Je ne reprocherai point à Platon d'avoir dit dans
son Timée, que le monde est un animal; car il entend
sans doute que les élémens en mouvement animent le
monde, et il n'entend pas par animal un chien et un
homme qui marchent, qui sentent, qui mangent, qui
dorment et qui engendrent. Il faut toujours expliquer
un auteur dans le sens le plus favorable ; et ce n'est
que lorsqu'on accuse les gens d'hérésie, ou quand on
dénonce leurs livres , qu'il est de droit d'en inter-
préter malignement toutes les paroles et de les em-
PLATON. 289
poisonner : ce n'est pas ainsi que j'en userai avec
Platon.
Il y a d'abord chez lui une espèce de trinité qui
est l'âme de la matière ; voici ses paroles : « De la
substance indivisible , toujours semblable à elle-
même, et de la substance divisible, il composa une
troisième substance qui tient de la même et de
l'autre . »
Ensuite viennent des nombres à la pythagori-
cienne, qui rendent la chose encore plus inintelli-
gible , et par conséquent plus respectable. Quelle
provision pour des gens qui commençaient une
guerre de plume!
Ami lecteur, un peu de patience, s'il vous plaît,
et un peu d'attention. « Quand Dieu eut formé l'âme
du monde de ces trois substances, cette âme s'élança
du milieu de l'univers aux extrémités de l'être, se ré-
pandant partout au dehors, et se repliant sur elle-
même; elle forma ainsi dans tous les temps une ori*
gine divine de la sagesse éternelle. >x
Et quelques lignes après :
a Ainsi la nature de cet animal immense qu'on
nomme le monde est éternelle. »
Platon, à l'exemple de ses prédécesseurs, intro-
duit donc l'Être suprême artisan du monde , formant
ce monde avant les temps; de sorte que Dieu ne pou-
vait être sans le monde , ni le monde sans Dieu ,
comme le soleil ne peut exister sans répandre la lu-
mière dans l'espace, ni cette lumière voler dans*l'es-
pace sans le soleil.
Je passe sous silence beaucoup d'idées à la grec*
Dict. Ph. 7. 25
3QO PLATON.
que , ou plutôt à l'orientale , comme par exemple ,
qu'il y a quatre sortes d'animaux, les dieux célestes,
les oiseaux de l'air, les poissons, et les animaux ter-
restres dont nous avons l'honneur d'être.
Je me hâte de venir à une seconde trinité. « L'être
engendré, l'être qui engendre , et ï'être qui ressemble
à l'engendré et à Pengendreur. » Cette trinité est
assez formelle ; et les pères ont pu y trouver leur
compte.
Cette trinité est suivie d'une théorie un peu singu-
lière des quatre élémens. La terre est fondée sur un
triangle équilatère, l'eau sur un triangle rectangle,
Pair sur un scalène, et le feu sur un isocèle. Après
quoi il prouve démonstrativement qu'il ne peut y
avoir que cinq mondes , parce qu'il n'y a que cinq
corps solides réguliers , et que cependant il n'y a
qu'un monde qui est rond.
J'avoue qu'il n'y a point de philosophe aux petites-
maisons qui ait jamais si puissamment raisonné. Vous
vous attendez, ami lecteur, à m'entendre parler de
cette autre fameuse trinité de Platon, que ses com-
mentateurs ont tant vantée; c'est l'Être éternel, for-
mateur éternel du monde; son verbe, ou son intelli-
gence, ou son idée, et le bon qui en résulte. Je vous
assure que je l'ai bien cherchée dans ce Timéc, je ne
l'y ai jamais trouvée; elle peut y ê re totidem litteris,
mais elle n'y est pas totidem verbis, ou je suis fort
trompe.
Après avoir lu tout Flaton, à mon grand regret ,<
rai aperçu quelque ombre de la trinité dont on lui
fait honneur. C'est dans le livre sixième de sa Repu-
PLATON. 291
blique chimérique, lorsqu'il dit : « Parlons du fils,
production merveilleuse du bon, et sa parfaite ima-
ge. » Mais malheureusement il se trouve que cette
parfaite image de Dieu, c'est le soleil. On en conclut
que c'était le soleil intelligible, lequel avec le verbe
et le père , composait la trinité platonique.
Il y a dans PËpinomis de Platon, des galimatias
fort curieux ; en voici' un que je traduis aussi rai-
sonnablement que je le puis, pour la commodité du
lecteur :
« Sachez qu'il y a huit vertus dans le ciel ; je les
aï observées, ce qui est facile à tout le monde. Le
soleil est une de ses vertus, la lune une autre, la
troisième est l'assemblage des étoiles ; et les cinq
planètes font avec ces trois vertus le nombre de huit.
Gardez -vous de penser que ces vertus, ou ceux qui
sont dans elles et qui les animent, soit qu'ils mar-
chent d'eux-mêmes, soit qu'ils soient portés dans des
véhicules; gardez-vous, dis-je, de croire que les uns
soient des dieux, et que les autres ne le soient pas;
qne les uns soient adorables , et qu'il y en ait d'autres
qu'on ne doive ni adorer , ni invoquer. Ils sont tous
frères , chacun a son partage, nous leur devons à tous
les mêmes honneurs, ils remplissent tous l'emploi que
le verbe leur assigna quand il forma l'univers visi-
ble.»!
Voilà déjà le verbe trouvé , il faut maintenant
trouver les trois personnes. Elles sont dans la seconde
lettre de Platon à Denis. Ces lettres ne sont pas assu-
rément supposées. Le style est le même que celui de
ses dialogues. Il dit souvent à Denis et a Dion, des
392 ' PLATON,
choses assez difficiles à comprendre, et qu'on croirait
écrites en chiffre; mais aussi il en dit de fort claires,
et qui se sont trouvées vraies long-temps après lui.
Par exemple, voici comme il s'exprime dans sa sep-
tième lettre à Dion :
'« J'ai été convaincu que tous les États sont assez
mal gouvernés; il n'y a guère ni bonne institution \ ni
bonne administration. On y vit, pour ainsi dire, au
jour la journée, et va tout au gré de la fortune, plutôt
qu'au gré de la sagesse. »
Après cette courte digression sur les affaires tem-
porelles, revenons aux spirituelles , àlatrinité.Platon
dit à Denis :
'« Le roi de l'univers est environné de ses ouvrages,
tout est l'effet de sa grâce. Les plus belles des choses
ont en lui leur cause première; les secondes en per-
fection ont en lui une seconde cause; et il est encore
la troisième cause des ouvrages du troisième degré. ».
On pourrait ne pas reconnaître dans cette lettre la
trinité telïe que nous l'admettons; mais c Y tait beau-
coup d'avoir dans un auteur grec, un garant des
dogmes de l'église naissante. Toute l'église grecque
fut donc platonicienne, comme toute l'église latine
fut péripatéticienne depuis le commencement du
treizième siècle. Ainsi deux Grecs qu'on n'a jamais
entendus ont été nos maîtres à penser, jusqu'au temps
où les hommes se sont mis au bout de deux mille ans
à penser par eux-mêmes.
PLATON. 293
SECTION II.
Questions sur Platon 5 et sur quelques autres
bagatelles.
Platon, en disant aux Grecs ce que tant de phi-
losophes des autres nations avaient dit avant lui, en
assurant qu'il y a une intelligence suprême qui arran-
gea l'univers, pensait-il que cette intelligence su-
prême résidait en un seul lieu, comme un roi de
l'orient dans son sérail? ou bien croyait-il que cette
puissante intelligence se répand partout comme la
lumière, ou comme un être encore plus fin, plus
prompt , plus actif, plus pénétrant que la lumière ?
le dieu de Platon, en un mot, est-il dans la matière?
en est-il ^séparé ? O vous qui avez lu Platon attentive*,
nient, c'est-à-dire, sept ou huit songes creux cachés
dans quelques galetas de l'Europe ! si jamais ces
questions viennent jusqu'à vous, je vous supplie d'y
répondre.
L'île barbare des Cassitérides, où les hommes vi-
vaient dans les bois du temps de Platon , a produit
enfin des philosophes qui sont autant au-dessus de
lui que Platon était au-dessus de ceux de ses con-
temporains qui ne raisonnaient pas.
Parmi ces philosophes, Clarke est peut-être le plus
profond ensemble et le plus clair, le plus méthodique
et le plus fort, de tous ceux qui ont parlé de l'Être
suprême.
Lorsqu'il eut donné au public son excellent livre,
il se trouva un jeune gentilhomme de la province de
25;
294 PLATON.
Glocester, qui lui fit avec candeur des objections
aussi fortes que ses démonstrations. On peut les voir
à la fin du premier volume de Clarke; ce n'était pas
sur l'existence nécessaire de l'Être suprême qu'il dis-
putait , c'était sur son infinité et sur son immensité.
Il ne paraît pas en effet que Clarke ait prouvé qu'il
y ait un être qui pénètre intimement tout ccqui existe,
et que cet être dont on ne peut concevoir les pro-
priétés, ait la propriété de s'étendre au delà de toute
borne imaginable.
Le grand Newton a démontré qu'il y a du vide
dans la nature ; mais quel philosophe pourra me dé-
montrer que Dieu est dans ce vide , qu'il touche à ce
vide, qu'il remplit ce vide? Comment, étant aussi
bornés que nous le sommes, pouvons-nous connaître
ces profondeurs ? Ne nous suffit- il pas qu'il nous soit
prouvé qu'il existe un maître suprême ? Il ne nous est
pas donné de savoir ce qu'il est, ni comment il est.
Il semble que Locke et Clarke aient eu les clefs du
monde intelligible. Locke a ouvert tous les apparte-
mens ou l'on peut entrer; mais Clarke n'a-t-il pas
voulu pénétrer un peu trop au delà de l'édifice?
Comment un philosophe tel que Samuel Clarke,
après un si admirable ouvrage sur l'existence de Dieu,
en a-t-il pu faire ensuite un si pitoyable sur des choses
de fait?
Comment Benoît Spinosa , qui avait autant de pro-
fondeur dans l'esprit que Samuel Clarke , après s'être
élevé à la métaphysique la plus sublime, peut-il ne
pas s'apercevoir qu'une intelligence suprême préside
à des ouvrages visiblement arrangés avec une su-
POÈTES. 295
prême intelligence (s'il est vrai, après tout, que ce
soit là le système de Spinosa) ?
Comment Newton, le plus grand des hommes, a-
t-ilpu commenter l'Apocalypse, ainsi qu'on l'a déjà
remarqué ?
Comment Locke, après avoir si bien développé
l'entendement humain , a-t-il pu dégrader son enten-
dement dans un autre ouvrage ?
Je crois voir des aigles qui, s'étant élancés dans la
nue, vont se reposer sur un fumier.
POÈTES.
Un jeune homme au sortir du collège délibère s'il
se fera avocat, médecin, théologien ou poëte; s il
prendra soin de notre fortune, de notre santé, de
netre âme ou de nos plaisirs. Nous avons déjà parlé
des avocats et des médecins ; nous parlerons de la
fortune prodigieuse que fait quelquefois un théo-
logien.
Le théologien devenu pape a non -seulement ses
valets théologiens , cuisiniers , échansons , porte-
coton , médecins , chirurgiens , balayeurs , feseurs
d'Agnus Dei , confituriers , prédicateurs \ il a aussi
son poëte. Je ne sais quel fou était le poëte de
Léon X, comme David fut quelque temps le poëte .de
Saùl.
C'est assurément de tous les emplois qu?on peut
avoir dans une grande maison, l'emploi le plus inu-
tile. Les rois d'Angleterre, qui ont conservé dans leur
île beaucoup d'anciens usages perdus dans le conti-
nent, ont, comme on sait 7 leur poëte en titre d'office.
zg6 POËT£S.
Il est obligé de faire tous les ans une ode à la louange
de sainte Cécile, qui jouait autrefois si merveilleuse-
ment du clavecin ou du psaltérion, qu'un ange des-
cendit du neuvième ciel pour l'écouter de plus près,
attendu que l'harmonie du psaltérion n'arrive d'ici-
bas au pays des anges qu'en sourdine.
Moïse est le premier poète que nous connaissions.
Iî est à croire que long-temps avant lui les Egyptiens,
les Chaldéens, les Syriens, les Indiens connaissaient
la poésie, puisqu'ils avaient de la musique. Mais enfin
son beau cantique, qu'il chanta avec sa sœur Maria
en sortant du fond de la mer Rouge, est le premier
monument poétique en vers hexamètres que nous
ayons. Je ne suis pas du sentiment de ces bélitres
ignorans et impies, Newton, Le Clerc et d'autres,
qui prouvent que tout cela ne fut écrit qu'environ huit
cents ans après l'événement, et qui disent aVec inso-
lence que Moïse ne put écrire en hébreu, puisque la
langue hébraïque n'est qu'un dialecte nouveau du
phénicien, et que Moïse ne pouvait savoir le phéni-
cien. Je n'examine point avec le savant Huet comment
Moïse put chanter, lui qui était bègue et qui ne pou-
vait parler.
A entendre plusieurs de ces messieurs, Moïse se-
rait bien moins ancien qu'Orphée, Musée, Homère,
Hésiode. On voit au premier coup d'œil combien cette
opinion est absurde. Le moyen qu'un Grec suisse être
aussi ancien qu'un Juif !
Je ne répondrai pas non plus à ces autres imperti-
neus qui soupçonnent que Moïse n'est qu'un person-
nage imaginaire; une fabuleuse imitation de la fable
POETES. 297
de l'ancien Bacchus , et qu'on chantait dans les orgies
tous les prodiges de Bacchus , attribués depuis à
Moïse, avant qu'on sût qu'il y eût des Juifs au inonde.
Une telle idée se réfute d'elle-même. Le bon sens nous
fait voir qu'il est impossible qu'il y ait eu un Bacchus
avant un Moïse.
Nous avons encore un excellent poëte juif, très-
réellement antérieur à Horace, c'est le roi David; et
nous savons bien que le Miserere est infiniment au-
dessus du Justum ac tenacem proposai virum.
Mais ce qui étonne, c'est que des législateurs et
des rois aient été nos premiers poètes. Il se trouve
aujourd'hui des gens assez bons pour se faire les
poètes des rois. Virgile, à la vérité , n'avait pas la
charge de poëte d'Auguste , ni Lucain celle de poëte
de Néron ; mais j'avoue qu'ils avilirent un peu la pro-
fession en donnant du dieu à l'un et à l'autre.
On demande comment, la poésie étant si peu né-
cessaire au monde, elle occupe un si haut rang parmi
les beaux-arts ? On peut faire la même question sur la
musique. La poésie est la musique de l'âme, et sur-
tout des âmes grandes et sensibles.
Un mérite de la poésie, dont bien des gens ne se
doutent pas, c'est qu'elle dit plus que la prose, et en
moins de paroles que la prose.
Qui pourra jamais traduire ce vers latin avec au-
tant de brièveté qu'il est sortf du cerveau du poëte ?
Vive memor lethi, fugit hora, hoc quod loquor indè esfc
(Perse, satire V, vers i53. )
Je ne parle pas des autres charmes de la poésie,
298 POÈTES.
on les connaît assez; mais j'insisterai sur le grand
précepte d'Horace, sapere est et principium et fous.
Point de vraie poésie sans une grande sagesse. Mais
comment accorder cette sagesse avec l'enthousiasme?
Comme César, qui formait un j>lan de bataille avec
prudence , et combattait avec fureur.
Il y a eu des poëtes un peu fous, oui; et c'est parce
qu'ils étaient de très-mauvais poëtes. Un homme qui
n'a que des dactyles et des spondées, ou des rimes
dans la tête, est rarement un homme de bon sens;
mais Virgile est doué d'une raison supérieure.
Lucrèce était un misérable physicien , et il avait
cela de commun avec toute l'antiquité. La physique
ne s'apprend pas avec de l'esprit; c'est un art que
l'on ne peut exercer qu'avec des instrumetfSj et les
instrumens n'avaient pas encore été inventés. Il faut
des lunettes, des microscopes, des machines pneu-
matiques, des baromètres, etc., pour avoir quelque
idée commencée des opérations de la uature.
Descartes n'en savait guère plus que Lucrèce ,
lorsque ses clefs ouvrirent le sanctuaire^ et on a fait
cent fois plus de chemin depuis Galilée, meilleur
physicien que Descartes jusqu'à nos jours, que depuis
le premier Hermès jusqu'à Lucrèce, et depuis Luc tee
jusqu'à Galilée.
Toute la physique ancienne est d'un écolier ab-
surde. Il n'en est pas ainsi de la philosophie de l'âme
et de ce bon sens qui, aidé du courage de l'esprit,
fait peser avec justesse les doutes et les vraisem-
blances. C'est là le grand mérite de Lucrèce; son
troisième chant est un chef-d'œuvre de raisonne-
POETES. 2gg
ment; il disserte comme Cicéron, il s'exprime quel-
quefois comme Virgile; et il faut avouer que, quand
notre illustre Polignac réfute ce troisième chant, il
ne le réfute qu'en cardinal.
Quand je dis que le poëte Lucrèce raisonne en
métaphysicien excellent dans ce troisième chant, je
ne dis pas qu'il ait raison; on peut argumenter avec
un jugement vigoureux, et se tromper si on n'est pas
instruit par la révélation. Lucrèce n'était point Juif 3
et les Juifs, comme on sait, étaient les seuls hommes
sur la terre qui eussent raison du temps de Cicéron,
de Possidonius, de César et de Caton. Ensuite sous
Tibère les Juifs n'eurent plus raison , et il n'y eut que
les chrétiens qui eurent le sens commun.
Ainsi il était impossible que Lucrèce, Cicéron et
César ne fussent pas des imbéciles en comparaison
des Juifs et de nous ; mais il faut convenir qu'aux
yeux du reste du genre humain ils étaient de très-
grands hommes.
J'avoue que Lucrèce se tua , Caton aussi , Cassius
et Brutus aussi ; mais on peut fort bien se tuer , et
avoir raisonné en homme d?esprit pendant sa vie.
Distinguons dans tout auteur lhomme et ses ou-
vrages,, Racine écrit comme Virgile, mais il devient
janséniste par faiblesse, et il meurt de chagrin par
une faiblesse non moins grande , parce qu'un autre
homme en passant dans une galerie ne l'a pas regardé ;
j'en suis fâché , mais le rôle de Phèdre n'en est pas
moins admirable.
300 POLICE
POLICE DES SPECTACLES.
Otf excommuniait autrefois les rois de France, et
depuis Philippe I jusqu'à Louis VIII, tous l'ont été
solennellement, de même que tous les empereurs de-
puis Henri IV jusqu'à Louis de Bavière inclusivement.
Les rois d'Angleterre ont eu aussi une part très-hon-
nête à ces présens de la cour de Rome. C'était la folie
•du temps , et cette folie coûta la vie à cinq ou six cent
mille hommes. Actuellement on se contente d'excom-
munier les représentans des monarques : ce n'est pas
les ambassadeurs que je veux dire, mais les comé-
diens , qui sont rois et empereurs trois ou quatre fois
par semaine, et qui gouvernent l'univers pour gagner
leur vie.
Je ne connais guère que leur profession et celle
des sorciers à qui on fasse aujourd'hui cet honneur.
Mais, comme il n'y a plus de sorciers depuis environ
soixante à quatre-vingts ans que la bonne philosophie
a été connue des hommes, il ne reste plus pour vic-
times qu'Alexandre, César, Athalie, Porveucte, An-
dromaque, Brutus, Zaïre et Arlequin.
La grande raison qu'on en apporte , c'est que ces
messieurs et ces dames représentent les passions.
Mais, si la peinture du cœur humain m érite une si hor-
rible flétrissure , on devrait donc user d'une plus
grande rigueur avec les peintres et les statuaires. Il y
a beaucoup de tableaux licencieux qu'on vend publi-
quement. 'Au lieu qu'on ne représente pas un seul
poëme dramatique qui ne soit dans la plus exacte
bienséance. La Venus du Titien et celle du Corrège
DES SPECTACLES. 3ot
sont toutes nues, et sont dangereuses en tout temps
pour notre jeunesse modeste; mais les comédiens ne
récitent les vers admirables de Cinna que pendant
environ deux heures, et avec l'approbation du magis-
trat, sous l'autorité royale, Pourquoi donc ces per-
sonnages vivans sur le théâtre sont-ils plus condam-
nés que ces comédiens muets sur la toile? Ut pictura
poësis erit. Qu'auraient dit les Sophocle et les Euri-
pide s'ils avaient pu prévoir qu'un peuple qui n'a
cessé d'être barbare qu'en les imitant, imprimerait
un jour cette tache au théâtre, qui reçut de leur temps
une si haute gloire ?
Esopus et Roscius n'étaient pas des sénateurs ro*
mains, il est vrai; mais le Flamen ne les déclarait
point infâmes, et on ne se doutait pas que l'art de
Térence fût un art semblable à celui de Locuste. Le
grand pape, le grand prince Léon X, à qui on doit la
renaissance de la bonne tragédie et de la bonne co-
médie en Europe, et qui fit représenter tant de pièces
de théâtre dans son palais avec tant de magnificence,
ne devinait pas qu'un jour, dans une partie de la
Gaule, les descendans des Celtes et des Goths se
croiraient en droit de flétrir ce qu'il honorait. Si le
cardinal de Richelieu eût vécu, lui qui a fait bâtir
la salle du Palais-Royal , lui à qui la France doit le
théâtre , il n'eût pas souffert plus îong-temps que l'on
osât couvrir d'ignominie ceux qu'il employait à réci-
ter ses propres ouvrages.
Ce sont les hérétiques, il le faut avouer, qui ont
commencé à se déchaîner contre le plus beau de tous
les arts, Léon X ressuscitait la scène tragique; il n'eçi
Dict. ph. 7, ;rô
302 POLICE
fallait pas davantage aux prétendus réformateurs
pour crier à Fœuvre de Satan. Aussi la ville de Genève
et plusieurs illustres bourgades de Suisse ont été cent
cinquante ans sans souffrir chez elles un violon. Les
jansénistes, qui dansent aujourd'hui sur le tombeau
de saint Paris, à la grande édification du prochain,
défendirent le siècle passé à une princesse de Conti
qu'ils gouvernaient, de faire apprendre à danser à
son fils, attendu que la danse est trop profane. Cepen-
dant il fallait avoir bonne grâce, et savoir le menuet;
on ne voulait point de violon, et le directeur eut
beaucoup de peine à souffrir, par accommodement,
qu'on montrât à danser au prince de Conti avec des
castagnettes. Quelques catholiques un peu visigoths,
de deçà les monts, craignirent donc les reproches
des réformateurs, et crièrent aussi haut qu'eux : ainsi
peu à peu s'établit dans notre France la mode de dif-
famer César et Pompée, et de refuser certaines céré-
monies à certaines personnes gagées par le roi, et
travaillant sous les jeux du magistrat. On ne s'avisa
point de réclamer contre cet abus; car qui aurait
voulu se brouiller avec des hommes puissans, et des
hommes du temps présent, pour Phèdre et pour les
héros des siècles passés?
On se contenta donc de trouver cette rigueur
absurde, et d'admirer toujours à bon compte les
chefs-d'œuvre de notre scène.
Rome, de qui nous avons appris notre catéchisme,
n'en use point comme nous; elle a su toujours tem-
pérer les lois selon l'es temps et selon les besoins;
*îlc à su distinguer les bateleurs effrontés, qu'on
DES SPECTACLES. 3o3
censurait autrefois avec raison, d'avec les pièces de
théâtre du Trissin et de plusieurs évêques et cardi-
naux qui ont aidé à ressusciter la tragédie. Aujour-
d'hui même on représente à Rome publiquement des
comédies dans des maisons religieuses. Les dames y
vont sans scandale j on ne croit point que des dia-
logues récités sur des planches soient une infamie
diabolique. On a vu jusqu'à la pièce de George Dan-
din , exécutée à Rome par des religieuses en présence
d'une foule d'ecclésiastiques et de dames. Les sages
Romains se gardent bien surtout d'excommunier ces
messieurs qui chantent le dessus dans les opéras
italiens; car en vérité c'est bien assez d'être châtré
dans ce monde, sans être encore damné dans Fautre.
Dans le bon temps de Louis XIV, il y avait toujours
aux spectacles qu'il donnait un banc qu'on nommait
le banc des évoques. J'ai été témoin que, dans la mino-
rité de Louis XV, le cardinal de Fleuri, alors évêque
de Fréjus, fut très-pressé de faire revivre cette cou-
tume. D'autres temps, d'autres mœurs; nous sommes
apparemment bien plus sages que dans les temps où
l'Europe entière venait admirer nos fêtes, où Riche-
lieu fit revivre la scène en France, où Léon X fit
renaître en Italie le siècle d'Auguste. Mais un temps
viendra où nos neveux, envoyant l'impertinent ou-
vrage du père Le Brun contre l'art des Sophocle, et
les œuvres de nos grands hommes, imprimés dans
le même temps, s'écrieront : Est-il possible que les
Français aient pu ainsi se contredire, et que. la plus
absurde barbarie ait levé si orgueilleusement la tête
contre les plus belles productions de l'esprit humain?
3o4 POLITIQUE.
Saint Thomas d'Aquin, dont les mœurs valaient
bien celles de Calvin et du père Quesnel; saint Tho-
mas 3 qui n'avait jamais vu de bonne comédie, et qui
ne connaissait que de malheureux histrions, devine
pourtant que le théâtre peut être utile. Il eut assez de
bon sens et assez de justice pour sentir le mérite de
cet art, tout informe qu'il était ; il le permit, il l'ap-
prouva. Saint Charles Borromée examinait lui-même
les pièces qu'on jouait à Milan; il les munissait de
son approbation et de son seing.
Qui seront après cela les visigoths qui voudront
traiter d'empoisonneurs Rodrigue et Chimène ? riût
au ciel que ces barbares, ennemis du plus beau des
arts , eussent la piété de Polyeucte , la clémence
d'Auguste, la vertu de Burrhus, et qu'ils finissent
comme le mari d'Alzire !
POLITIQUE.
La politique de l'homme consiste d'abord à tâcher
d'égaler les animaux à qui la nature a donné la nour-
riture, le vêtement et le couvert.
Ces commencemens sont longs et difficiles.
Comment se procurer le bien-être et se mettre à
l'abri du mal? C'est là tout l'homme.
Ce mal est partout. Les quatre élémens conspirent
à le former. La stérilité d'un quart du globe, les ma-
ladies, la multitude d'animaux ennemis, tout nous
oblige de travailler sans cesse à écarter le mal.
Nul homme ne peut seul se garantir du mal , et se
procurer le bien; il faut des secours. La société est
donc aussi ancienne que le monde.
POLITIQUE. 3o5
Cette société est tantôt trop nombreuse, tantôt
trop rare. Les révolutions de ce globe ont détruit
souvent des races entières d'hommes et d'autres ani-
maux dans plusieurs pays, et les ont multipliées dans
d'autres.
Pour multiplier une espèce, il faut un climat et un
terrain toi érables , et avec ces avantages on pejut
encore être réduit à marcher tout nu, à souffrir la
faim, à manquer de tout, à périr de misère.
Les hommes ne sont pas comme les castors, les
abeilles, les vers-à-soie : ils n'ont pas un instinct sûr
qui leur procure le nécessaire.
Sur cent mâles il s'en trouve à peine un qui ait du
génie; sur cinq cents femelles à peine une.
Ce n'est qu'avec du génie qu'on invente les arts
qui procurent à la longue un peu de ce bien-être,
unique objet de toute politique.
Pour essayer ces arts il faut des secours, des mains
qui vous aident, des entendemens assez ouverts pour
vous comprendre et assez dociles pour vous obéir.
Avant de trouver et d'assembler tout cela, des mil-
liers de siècles s'écoulent dans l'ignorance et dans la
barbarie; des milliers de tentatives avortent. Enfin,
un art est ébauché, et il faut encore des milliers de
siècles pour le perfectionner.
Politique du dehors.
Quand la métallurgie est trouvée par une nation ,
il est indubitable qu'elle battra ses voisins, et en fera
des esclaves.
Vous avez des flèches et des sabres , et vous êtes
26.
3o6 POLITIQUE.
nés dans un climat qui vous a rendus robustes. Nous
sommes faibles, nous n'avons que des massues et des
pierres, vous nous tuez; et, si vous nous laissez la
vie, c'est pour labourer vos champs, pour bâtir vos
maisons ; nous vous chantons quelques airs grossiers
quand vous vous ennuyez, si nous avons de la voix ,
ou nous soufflons dans quelques tuyaux pour obtenir
de vous des vêtemens et du pain. Nos femmes et nos
filles sont-elles jolies, vous les prenez pour vous.
Monseigneur votre fils profite de cette politique éta-
blie; il ajoute de nouvelles découvertes à cet art
naissant. Ses serviteurs coupent les testicules à mes
enfans ; il les honore de la garde de ses épouses et de
ses maîtresses. Telle a été et telle est encore la poli-
tique, le grand art de faire servir les hommes à son
bien-être, dans la plus grande partie de pAsic.
Quelques peuplades ayant ainsi asservi plusieurs
autres peuplades, les victorieuses se battent avec le
fer pour le partage des dépouilles. Chaque petite na-
tion nourrit et soudoie des soldats. Pour encourager
ces soldats et pour les contenir, chacune a ses dieux,
ses oracles, ses prédictions; chacune nourrit et sou-
doie des devins et des sacrificateurs bouchers. Ces
devins commencent par deviner en faveur des chefs
de nation, ensuite ils devinent pour eux-mênres et
partagent le gouvernement. Le plus fort et le plus
habile subjugue à la fin les autres'apres des siècles de
carnage qui font frémir, et de friponneries qui font
rire. C'est là le complément de la politique.
Pendant que ces scènes de brigandages et de
fraudes se passent dans une partie du globe, d'autres
politique. 3oy
peuplades retirées clans les cavernes des montagnes,
ou dans des cantons entourés de marais inaccessibles,
ou dans quelques petites contrées habitables au mir
lieu des déserts de sable, ou des presqu'îles, ou des
îles , se défendent contre les tyrans du continent. Tous
les hommes enfin ayant à peu près les mêmes armes,
le sang coule d'un bout du monde à l'autre.
On ne peut pas toujours tuer, on fait la paix avec
son voisin, jusqu'à ce qu'on se croie assez fort pour
recommencer la guerre. Ceux qui savent écrire ré-
digent ces traités de paix. Les chefs de chaque peuple,
pour mieux tromper leurs ennemis, attestent les
dieux qu'ils se sont faits; on invente les sermens, l'un
vous promet au nom de Sa.mmonocodam, l'autre au
nom de Jupiter , de vivre toujours avec vous en bonne
harmonie , et à la première occasion ils vous égorgent
au nom de Jupiter et de Sammonocodom.
Dans les temps les plus raffinés , le lion d'Esope
fait un traité avec trois animaux ses voisins. Il s'agit
de partager une proie en quatre parts égales. Lelion,
pour de bonnes raisons qu'il déduira en temps et lieu,
prend d'abord trois parts pour lui seul, et menace
4'étrangler quiconque osera toucher à la quatrième.
C'est là le sublime de la politique.
Politique du dedans.
Il s'agit d'avoir dans votre pays le plus de pou-
voir, le plus d'honneurs et le plus de plaisirs que
vous pourrez. Pour y parvenir il faut beaucoup d'ar-
gent.
Cela est très-difficile dans une démocratie; chaque;
3o'8 POLITIQUE.
citoyen est voire rival. Une démocratie ne peut sub-
sister que dans un petit coin de terre. Vous aurez
beau être riche par votre commerce secret, ou par
celui de votre grand-père , votre fortune vous fera des
jaloux et très-peu de créatures. Si dans quelque dé-
mocratie une maison riche gouverne, ce ne sera pas
pour long-temps.
Dans une aristocratie on peut plus aisément se
procurer honneurs, plaisirs, pouvoir et argent; mais
il y faut une grande discrétion. Si on abuse trop , les
révolutions sont à craindre.
Ainsi dans la démocratie tous les citoyens sont
égaux. Ce gouvernement est aujourd'hui rare et
cliétif , quoique naturel et sage.
Dans l'aristocratie l'inégalité, la supériorité se fait
sentir ; mais moins elle est arrogante, plus elle assure
son bien-être.
Reste la monarchie ; c'est là que tous les hommes
sont faits pour un seul. Il accumule tous les hon-
neurs dont il veut se décorer, goûte tous les plaisirs
dont il veut jouir, exerce un pouvoir absolu; et tout
cela , pourvu qu'il ait beaucoup d'argent. S'il en
manque, il sera malheureux au dedans comme au
dehors; il perdrabientôt pouvoir, plaisirs, honneurs,
et peut-être la vie.
Tant que cet homme a de l'argent, non-seulement
il jouit, mais ses parens, ses principaux serviteurs
jouissent aussi; et une foule de mercenaires tra-
vaillent toute Tannée pour eux dans la vaine espérance
de goûter un jour dans leurs chaumières le repos
que leur sultan et leurs bâchas semblent goûter dans
POLYPES* 303
leurs sérails. Mais voici à peu près ce qui arrive.
Un gros et gras cultivateur possédait autrefois un
vaste terrain de champs, prés, vignes, vergers, forêts.
Cent manœuvres cultivaient pour lui, il dînait avec
sa famille, buvait et s'endormait. Ses principaux do-
mestiques, qui le volaient, dînaient après lui et man-
geaient presque tout. Les manœuvres venaient et
fesaient très-maigre chère. Ils murmurèrent, ils se
plaignirent , ils perdirent patience ; enfin ils man-
gèrent le dîner du maître et le chassèrent de sa mai-
son. Le maître dit que ces coquins-là étaient des
enfans rebelles qui battaient leur père. Les manœuvres
direitf qu'ils avaient suivi la loi sacrée de la nature
que l'autre avait violée. On s'en rapporta enfin à u;ï
devin du voisinage qui passait pour un homme in-
spiré. Ce saint homme prend la métairie pour lui, et
fait mourir de faim les domestiques et l'ancien maître,
jusqu'à ce qu'il soit chassé à son tour. C'est la politi-
que du dedans.
C'est ce qu'on a vu plus d'une fois ; et quelques
effets de cette politique subsistent encore dans toute
leur force. Il faut espérer que dans dix ou douze
mille siècles, quand les hommes seront plus éclairés,
les grands possesseurs des terres, devenus plus poli-
tiques, traiteront mieux leurs manœuvres, et ne se
laisseront pas subjuguer par des devins et des sor-
ciers.
POLYPES.
En qualité de douteur, il y a long-femps que j'ai
rempli ma vocation. J'ai douté, quand on m'a voulu
3lO POLYPES.
persuader que les glossopètres que j'ai vus se former
dans ma campagne, étaient originairement des langues
de chiens.marins; que la chaux employée à ma grange
n'était composée que de coquillages; que les coraux
étaient le produit des excrémens de certains petits
poissons ; que la mer par ses courans a formé le Mont
Cenis et le Mont Taurus, et que Niobé fut autrefois
changée en marbre.
Ce n'est pas que je n'aime l'extraordinaire , le
merveilleux, autant qu'aucun voyageur et qu'aucun
homme à système; mais, pour croire fermement, je
veux voir par mes yeux, toucher par mes mains, et
à plusieurs reprises. Ce n'est pas même assez ; je
yeux encore être aidé par les yeux et par les mains
des autres.
Deux de mes compagnons, qui font comme moi
des questions sur l'Encyclopédie, se sont long-temps
amusés à considérer avec moi en tous sens plusieurs
de ces petites tiges qui croissent dans des bourbiers
à côté des lentilles d'eau. Ces herbes légères, qu'on
appelle polypes d'eau douce, ont plusieurs racines, et
de la vient qu'on leur a donné le nom de polypes. Ces
petites plantes parasites ne fur eut que des plantes
jusqu'au commencement du siècle où nous sommes.
Leuvenhoeck s'avisa de les faire monter au rang d'à*
nimal.Nous ne savons pas s'ils y ont beaucoup gagné.
Nous pensons que, pour être réputé animal, il faut
être doué de la sensation. Que l'on commence donc
par nous faire voir que ces polypes d'eau douce ont
du sentiment , afin que nous leur donnions parmi
nous droit de bourgeoisie.
POLYPES. 3 I ï
Nous n'avons pas osé accorder cette dignité à la
sensitive, quoiqu'elle parût y avoir les plus grandes
prétentions. Pourquoi la donnerions-nous à une es-
pèce de petit jonc ? est-ce parce qu'il revient de bou>
ture ? Mais cette propriété est commune à tous les
arbres qui croissent au bord de l'eau , aux saules ,
aux peupliers, aux trembles, etc. C'est cela même
qui démontre que le polype est un végétal. Il est si
léger qu'il change de place au moindre mouvement
de la goutte d'eau qui le porte. De là on a conclu
qu'il marchait. On pouvait supposer de même que
les petites îles flottantes des marais de Saint -Orner
sont des animaux , car eiles changent souvent de
place.
On a dit , ses racines sont des pieds , sa tige est
son corps, sas branches sont ses bras; le tuyau qui
compose sa tige est percé en haut, c'est sa bouche.
Il y a dans ce tuyau une légère moelle blanche, dont
quelques animalcules presque imperceptibles sont
très-avides; ils entrent dans le creux de ce petit jonc
en le fesant courber, et mangent cette pâte légère;
c'est le polype qui prend ces animaux avec son mu-
seau et qui s'en nourrît , quoiqu'il n'y ait pas la moin-
dre apparence de tête, de bouche, d'estomac.
Nous avons examiné ce jeu de la nature avec toute
l'attention dont nous sommes capables. Il nous a paru
que cette production appelée polype ressemblait à un
animal beaucoup moins qu'une carotte ou une as<-
perg<3. En vain nous avons opposé à nos yeux tous
les raisonnemens que nous avions lus autrefois ; le
témoignage de nos yeux l'a emporté.
3 I 2 POLYPES.
Il est triste de perdre une illusion. Nous savons
combien il serait doux d'avoir un animal qui se re-
produirait de lui-même et par bouture , et qui , ayant
toutes les apparences d'une plante , joindrait le règne
animal au végétal.
Il serait bien plus naturel de donner le rang d'ani-
mal à la plante nouvellement découverte dans l'Amé-
rique anglaise, à laquelle on a donné le plaisant nom
de Vénus gobe-mouches. C'est une espèce de sensilive
épineuse dont les feuilles se replient. Les mouches
sont prises dans ces feuilles et y périssent plus sûre-
ment que dans une toile d'araignée. Si quelqu'un de
nos physiciens veut appeler animal cette plante, il
ne tient qu'à lui ; il aura des partisans.
Mais si vous voulez quelque chose de plus extraor-
dinaire , quelque chose de plus digne de l'observation
des philosophes, regardez le colimaçon qui marche
un mois, deux mois entiers, après qu'on lui a coupé
la tête, et auquel ensuite une tête revient garnie de
tous les organes que possédait la première. Cette vé-
rité, dont tous les enfans peuvent être témoins, vaut
bien l'illusion des polypes d'eau douce. Que devient
son sensorium , sa mémoire , son magasin d'idées ,
son âme , quand on lui a coupé la tête? comment tout
cela revient-il ? une âme qui renaît est un phénomène
bien curieux! non , cela n'est pas plus étrange qu'une
âme produite, une âme qui dort et qui se réveille,
une âme détruite ( i ).
( i ) Phèdre a dit : Periculosum est credere et non credere.
M, de Voltaire porte ici le doute trop loin. Il est difficile de ne.
POLYTHÉISME. 3 l 3,
POLYTHEISME.
La pluralité des dieux est le grand reproche dont
on accable aujourd'hui les Romains et les Grecs : mais
qu'on me montre dans toutes leurs histoires un seul
fait, et dans tous leurs livres un seul mot, dont on
puisse inférer qu'ils avaient plusieurs dieux suprêmes;
et si on ne trouve ni ce fait ni ce mot, si au contraire
tout est plein de monumens et de passages qui attes-
tent un Dieu souverain, supérieur à tous les autres
dieux , avouons que nous avons jugé les anciens aussi
témérairement que nous jugeons souvent nos contem-
porains.
On lit en mille endroits queZeus, Jupiter, est le
maître des dieux et des hommes. Joiis omnia plencu
Et saint Paul rend aux anciens ce témoignage : In
ipso v ici mus, movemur et sumus, ut quidam vestrorum
po'étarum dixit. Nous avons en Dieu la vie, le mou-
vement et l'être , comme l'a dit un de vos poètes.
Après cet aveu, oserons-nous accuser nos maîtres de
n'avoir pas reconnu un Dieu suprême ?
Il ne s'agit pas ici d'examiner s'il y avait eu autre-
pas regarder le polype comme un véritable animal , après avoir
lu avec attention les belles expériences de M. Tremblai. Au reste,
M. de Voltaire ne nie point les faits, mais seulement que les po-
lypes soient des animaux ; et il croit que leur analogie plus forte
avec les plantes 'doit les faire reléguer dans le règne végétal. Voilà
ce qu'auraient dû observer ceux qui lui ont reproché cette opi-
nion avec tant d'humeur, et qui avaient eux-mêmes besoin d'in-
dulgence pour des opinions bien moins excusables. {Voyez le
chap. III, des Singularités de la nature, vol. de Physiuue. Y
Blet. Pli. y. aj
3 I 4 POLYTHÉISME.
fais un Jupiter roi de Crète , si on en avail fait un
dieu ; si les Égyptiens avaient douze grands dieux ,
ou huit, du nombre desquels était eelui que les Latins
ont nommé Jupiter. Le nœud de Ja question est uni-
quement ici de savoir si les Grecs et 1<js Romains re-
connaissaient un être céleste, maître des autres êtres
célestes. Ils le. disent sans cesse, il faut donc les
croire.
Voyez Tadmirable lettre du philosophe Maxime
de Madaure à saint Augustin, a II y a. un Dieu sans
commencement, père commun de tout, et qui n'a ja-
mais rien engendré de semblable à lui; quel homme
est assez stupide et assez grossier pour en douter? »
Ce païen du quatrième siècle dépose ainsi pour toute
l'antiquité.
Si je voulais lever le voile des mystères d'Egypte,
je trouverais le Knef , qui a tout produit, et qui
préside à toutes les autres divinités; je trouverais
Mithra chez les Perses, Brama chez les Indiens, et
peut-être je ferais voir que toute nation policée ad-
mettait un Être suprême avec des divinités dépen-
dantes. Je ne parle pas des Chinois, dont le gouver-
nement, le plus respectable de tous, n'a jamais
reconnu qu'un Dieu unique depuis plus de quatre
mille ans. Mais tenons-nous en aux Grecs et aux
Romains, qui sont ici l'objet de mes recherches : ils
curent mille superstitions; qui en doute? ils adoptè-
rent des fables ridicules; on le sait bien; et j'ajoute
qu'ils s'en moquaient eux-mêmes : mais le fond de
leur mythologie était très-raisonnable.
Prcauerement, que les Grecs aient placé dans le
POLYTHÉISME. 3l5
ciel des héros pour prix de leurs vertus, c'est Pacte
de religion le plus sage et le plus utile. Quelle plus
belle récompense pouvait-on leur donner ? et quelle
plus belle espérance pouvait-on proposer? est-ce à
nous de le trouver mauvais? à nous qui, éclairés par
la vérité, avons saintement consacré cet usage que
les anciens imaginèrent? Nous avons cent fois plus
de bienheureux, à l'honneur de qui nous avons élevé
des temples, que les Grecs et les Romains n'ont eu de
héros et de demi-dieux : la différence est qu'ils ac-
cordaient l'apothéose aux actions les plus éclatantes,
et nous aux vertus les plus modestes. Mais leurs
héros divinisés ne partageaient point le trône de
Zeus, du Demiourgos, du maître éternel; ils étaient
admis dans sa cour, ils jouissaient de ses faveurs.
Qu'y a-t-il à cela de déraisonnable ? n'est-ce pas une
ombre faible de notre hiérarchie céleste? Rien n'est
d'une morale plus salutaire, et la chose n'est pas
physiquement impossible par elle-même; il n'y a pas
là de quoi se moquer des nations de qui nors tenons
notre alphabet.
Le second objet de nos reproches est la multitude
des dieux admis au. gouverne ment du monde; c'est
Neptune qui préside à la mer, Junon à Tair, Éole aux
vents, Pluton ou Yesta à la terre, Mars aux armées.
Mettons à quartier les généalogies de tous ces dieux 7
aussi fausses que celles qu'on imprime tous les jours
des hommes; passons condamnation sur toutes leurs
aventures dignes des Mille et une Nuits, aventures
qui jamais ne firent le fond de la religion grecque et
romaine : en bonne foi, où sera la bêtise d'avoir
3 I 6 POLYTHÉISME.
adopté des êtres du second ordre, lesquels Qiit quel-
que pouvoir sur nous autres qui sommes peut-être du
cent millième ordre ? Y a-t-il là une mauvaise philo-
sophie , une mauvaise physique ? n'avons-nous pas
neuf chœurs d'esprits célestes plus anciens que
l'homme ? ces neuf chœurs n'ont-ils pas chacun un
nom différent ? les Juifs n'ont-ils pas pris la plupart
de ces noms chez les Persans? plusieurs anges n'ont-
ils pas leurs fonctions assignées ? Il y avait un ange
exterminateur qui combattait pour les Juifs; l'ange
des voyageurs qui conduisait ïobie. Michaël était
l'ange particulier des Hébreux; selon Daniel il com-
bat Tange des Perses, il parle à Fange des Grecs. Un
ange d'un ordre inférieur rend compte à Michaël,
dans le livre de Zacharie, de l'état où il avait trouvé
la terre. Chaque nation avait son ange. La version
des Septante dit, dans le Deutéronome, que le Sei-
gneur fit le partage des nations suivant le nombre
des anges. Saint Paul, dans les Actes des apôtres,
parle à l'ange de la Macédoine. Ces esprits célestes
sont souvent appelés dieux dans l'Écriture, Eloïm.
Car chez tous les peuples le mot qui répond à celui
de Theos7 Deus , Dieu, ne signifie pas toujours le
maître absolu du ciel et de la terre; il signifie souvent
être céleste, être supérieur à l'homme, mais dépen-
dant du souverain de la nature : il est même donné
quelquefois à des princes, à des juges.
Puis donc qu'il est vrai, puisqu'il est réel pour
nous qu'il y a des substances célestes chargées du
aoin des hommes et des empires, les peuples qui ont
POLYTHÉISME. 3iy
admis cette vérité sans révélation sont bien plus
dignes d'estime que de mépris.
Ce n'est donc pas dans le polythéisme qu'est le
ridicule; c'est dans l'abus qu'on en fit, c'est dans les.
fables populaires, c'est dans la multitude de divinités
impertinentes que chacun se forgeait à son gré.
La déesse des tétons, dea Bumilia; la déesse de
l'action du mariage , dea Pertunda ; le dieu de la
chaise percée, deus Stercutius ; le dieu Pet, deus
Crépitas 7 ne sont pas assurément bien vénérables.
Ces puérilités, l'amusement des vieilles et des enfans
de Rome, servent seulement à prouver que le mot
deus avait des acceptions bien différentes. Il est sûr
que deus Crepitus, le dieu Pet, ne donnait pas la
même idée que Deus aivâm et hominum sator , la
source des dieux et des hommes. Les pontifes ro-
mains n'admettaient point ces petits magots dont les
bonnes femmes remplissaient leurs cabinets. La reli-
gion romaine était au fond très-sérieuse, très-sévère.
Les sermens étaient inviolables. On ne pouvait com-
mencer la guerre sans que le collège des Féciales
reût déclarée juste. Une vestale, convaincue d'avoir
violé son vœu de virginité > était condamnée à mort.
Tout cela nous annonce un peuple austère plutôt
qu'un peuple ridicule.
Je me borne ici à prouver que le sénat ne raison-
nait point en imbécile en adoptant le polythéisme.
L'on demande comment ce sénat, dont deux ou trois
députés nous ont donné des fers et des lois, pouvait
souffrir tant d'extravagances dans le peuple, et auto-
riser tant de fables chez les pontifes? Il ne serait pas
;27-
3 i S pope.
difficile de répondre à cette question. Les sages de
tout temps se sont servis des fous. On laisse volontiers
au peuple ses Iupercalcs , ses saturnales , pourvu
qu'il obéisse; on ne met point à la broche les poulets
sacrés qui ont promis la victoire aux armées. Ne
soyons jamais surpris que les gouvernemens les plus
éclairés aient permis les coutumes, les fables les plus
insensées. Ces coutumes, ces fables existaient avant
que le gouvernement se fût formé, on ne veut point
abatlre une ville immense et irrégulière pour la re-
bâtir au cordeau.
Comment se peut-il faire, dit-on, qu'on ait vu
d'un côté tant de philosophie, tant de science, et de
l'autre tant de fmatisme? C'est que la science, là
philosophie, n'étaient nées qu'un peu avant Cicéron ,
et que le fanatisme occupait la place depuis des
siècles. La politique dit alors à la philosophie e^ au
fanatisme : Vivons tous trois ensemble comme nous
pourrons.
POPE.
C'est, je crois, le poète le plus élégant, le plus cor-
rect, et, ce qui est encore beaucoup, le plus harmo-
nieux qu'ait eu l'Angleterre. Il a réduit les sifilcnflens
aigres de la trompette anglaise aux sons doux de la
fliïtc. On peut le traduire, parce qu'il est extrême-
ment clair, et que ses sujets, pour la plupart, sont
généraux et du ressort de toutes les nations. On con-
naîtra bientô: en France son Essai sur la critique , par
la traduction en vers qu'en a faite M. l'abbé du Rend.
Yoici un morceau de son poëme de la Boucle de
pope, 3 19*
cheveux, que je viens de traduire avec ma liberté or-
dinaire; car, encore une fois, je ne sais rien de pis
que de traduire un poëme mot pour mot,
Umbriel à l'instant, vieux gnome rechigné,
Va d'une aile pesante et d'un air renfrogné
Chercher en murmurant Ja caverne profonde
Où, loin des doux rayons que répand l'œil du monde,
La déesse aux vapeurs a choisi son séjour :
Les tristes aquilons y sifflent à l'entour,
Et le souffle malsain de leur aride haleine
Y porte aux environs la fièvre et la migraine.
Sur un riche sofa, derrière un paravent,
Loin des flambeaux, du bruit, des parleirs et du vent,
La quicteiise déesse incessamment repese,
Le cœur gros de chagrin sans en savoir la cause,
N'ayant jamais pensé, l'esprit toujours Iroublé,
L'œil chargé, le teint pâle, et l'hypocor;dre enflé.
La médisante Envie est assise auprès d'elle ,
Vieux spectre féminin, décrépite pucelle,
Avec un air dévot, déchirent son prochain,
Et chansonnant les gens l'évangile à la main.
Sur un lit plein de fleurs, négligemment penchée,
Une jeûna beauté non loin d'elle est couchée ;
C'est l'Affectation, qui grasseyé en parlant,
Écoule sans entendre, et lorgne en regardant;
Qui rou-rh sans pudeur, et rit de tout sans joie ,
De cent naux diik'rens prétend qu'elle est la proie,
Et pleine de santé , sons le rouge et le fard ,
Se plaint avec mollesse, et se pâme avec art.
L'Essai sur lhomnie de Pope me paraît le plus
beau poëme didactique, le plus utile, le plus sublime
qu'on ait jamais fait dans aucune langue. 11 est vrai
que le fond s'en trouve tout entier dans les Caracté-
ristiques du lord Shafteshury ; et je ne saîs pourquoi
320 POPF.
M. Pope en fait uniquement honneur à M. de Boling-
broke, sans dire un mot du célèbre Shaftesbury, élève
de Locke.
Comme tout ce qui tient à la métaphysique a été
pensé de tous les temps et chez tous les peuples qui
cultivent leur esprit , ce système tient beaucoup de
celui de Leibnitz, qui prétend que de tous les mondes
possibles Dieu a dû choisir le meilleur, et que dans
ce meilleur il fallait bien que les irrégularités de
notre globe et les sottises de ses habitans tinssent leur
place. Il ressemble encore à cette idée de Platon , que
dans la chaîne infinie des êtres, notre terre, notre
corps, notre Ame sont au nombre des chaînons né-
cessaires. Mais ni Leibnitz, ni Pope n'admettent les
changemens que Platon imagine être arrivés à ces
chaînons, à nos âmes et à nos corps. Platon parlait
en poëte dans sa prose peu intelligible ; et Pope parle
en philosophe dans ses admirables vers. Il dit que
tout a été dès le commencement comme il a dû être,
et comme il est.
J'ai été flatté, je l'avoue, de voir qu'il s'est ren-
contré avec moi dans une chose que j'avais dite il y a
plusieurs années.
« Vous vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si
borné, si ignorant, si peu heureux. Que ne vous éton-
nez-vous qu'il ne Fait pas fait plus borné, plus igno-
rant et plus malheureux? » Quand un Français et un
Anglais pensent de même , il faut bien qu ils aient
raison.
Le fils du célèbre Racine a fait imprimer une lettre
de Pope à lui adressée, dans laquelle Pope se ré-
POPULATION. 321
tracte. Cette lettre est écrite dans le goût et dans le
style de M. de Fénélon ; elle lui fut remise , dit-il , par
Ramsai, l'éditeur du Télémaque; Ramsai, l'imitateur
du Télémaque, comme Boyer l'était de Corneille;
Ramsai l'Ecossais , qui voulait être de l'académie
française; Ramsai, qui regrettait de n'être pas doc-
teur de Sorbonne. Ce que je sais, ainsi que tous les
gens de lettres d'Angleterre , c'est que Pope , avec qui
j'ai beaucoup vécu, pouvait à peine lire le français,
qu'il ne parlait pas un mot de notre langue, qu'il n'a
jamais écrit une lettre en français, qu'il en était in-
capable , et que , s'il a écrit cette lettre au fils de notre
Racine, il faut que Dieu, sur la fin de sa vie, lui ait
donné subitement le dan des langues , pour le récom-
penser d'avoir fait un aussi admirable ouvrage que
son Essai sur l'homme ( i ).
POPULATION.
SECTION PREMIÈRE.
Il n'y eut que fort peu de chenilles dans mon can-
ton l'année passée. Nous les tuâmes presque toutes :
Dieu nous en a donné plus que de feuilles cette année,
t—
(i) Depuis l'impression de ce jugement sur Pope, l'Essai sur
l'homme a e'te' traduit par l'abbé duRenel et par M. de Fontanes,
Il en existe aussi une traduction manuscrite de M. l'abbé Delille.
Ce poëme doit perdre de sa réputation à mesure que la philoso-
phie fera des progrès; il se borne à dire que l'homme n'esjt
qu'une partie de l'ordre général du monde, et qu'ainsi nous ne
devons pas nous plaindre de notre e'tat. Ce n'est, comme le sys-
tème de Leibnitz, que le fatalisme un peu déguisé, et mis à I»
portée du grand nombre.
323 POPULATION.
N'en est- il pas ainsi à peu près des autres ani-
maux, et surtout de l'espèce humaine? La famine, la
peste et la guerre, les deux sœurs venues de l'Arabie
et de l'Amérique, détruisent les hommes dans an
canton; on est tout étonné de le trouver peuplé cent
ans après.
J'avoue que c'est un devoir sacré de peupler ce
monde, et que tous les animaux sont forcés par le
plaisir à remplir cette vue du grand Demiourgos.
Pourquoi ces peuplades sur la terre ? et à quoi bon
former tant d'êtres destinés à se dévorer tous, et
l'animal homme, qui semble né pour égorger son
semblable d'un bout de la terre à l'autre ? On m'as-
sure que je saurai un jour ce secret; je le souhaite en
qualité de curieux.
11 est clair que nous devons peupler tant que nous
pouvons : car que ferions-nous de notre matière
séminale? ou sa surabondance nous rendrait ma-
lades, ou son émission nous rendrait coupables. Et
l'alternative est triste.
Les sages Arabes, voleurs du désert, dans les trai-
tés qu'ils font avec tous les voyageurs, stipulent tou-
jours qu'on leur donnera des fdles. Quand ils con-
quirent l'Espagne, ils imposèrent un tribu de filles
Le pays de Médée paie les Turcs en filles. Les fiions
tiers firent venir des filles de Paris dans la petite il
dont ils s'étaient emparés : et on conte que Romulus
dans un beau spectacle qu'il donna aux Sabins, 1er
vola trois cents filles.
Je ne conçois pas pourquoi les Juifs, que d'aillcu
je révère, tuèrent tout dans Jéricho, jusqu'aux fille;
POPULATION. 323
et pourquoi ils disent dans leurs psaumes qu'il sera
doux d'écraser les cnfans à la mamelle, sans en ex-
cepter nommément les filles.
Tous les autres peuples, soit tartares, soit canni-
bales , soit teutons ou velches , ont eu toujours les
filles en grande recommandation.
Avec cet heureux instinct, il semble que la terre
devrait être couverte d'animaux de notre espèce.
Nous avons vu que le père Petau en comptait près de
sept cents milliards en deux cent quatre-vingts ans,
après l'aventure du déluge. £t ce n'est pourtant pas à
la suite des Mille et une nuits qu'il a fait imprimer ce
beau dénombrement.
Je compte aujourd'hui sur noire globule environ
neuf cents millions de mes confrères, tant mâles que
femelles. Yallace leur en accorde mille millions. Je
me trompe ou lui; et peut-être nous trompons-nous
tous deux : mais c'est peu de chose qu'un dixième;
et, dans toute l'arithmétique des historiens, on se
trompe bien davantage.
Je suis un peu surpris que notre arithméticien Val-
lace, qui pousse le nombre de nos concitoyens jus-
qu'à un milliard, prétende dans la même page, que
Tau C)G6 de la création, nos pères étaient au nombre
de 1G10 millions.
Premièrement , je voudrai^gu'on m'établît bien
nettement l'époque de la création; et, comme nous
avons dans noire occident près de quatre-vingts
systèmes sur cet événement, il est difficile de rencon-
trer juste.
En second lieu, les Egyptiens, les Chaldéens, les
324 POPULATION.
Persans, les Indiens, les Chinois, ayant tous des cal-
culs encore plus différens , il est encore plus malaisé
de s'accorder avec eux.
Troisièmement, pourquoi en neuf cent soixante-six.
années le monde aurait-il été plus peuplé qu'il ne Test
de nos jours ?
Pour sauver cette absurdité, on nous dit qu'il n'en
allait pas autrefois comme de notre temps; que l'es-
pèce était bien plus vigoureuse ; qu'on digérait mieux ;
que par conséquent on était bien plus prolifique, et
qu'on vivait plus long-temps. Que n'a joui tait-on que
le soleil était plus chaud et la lune plus belle ?
On nous allègue que du temps de César, quoique
les hommes commençassent fort à dégénérer, cepen-
dant le monde était alors une fourmilière de nos bi-
pèdes, mais qu'à présent c'est un désert. Montes-
quieu, qui a toujours exagéré et qui a tout sacrifié à
la démangeaison de montrer de l'esprit, ose croire,
ou veut faire accroire, dans ses Lettres persanes, que
le monde était trente fois plus peuplé du temps de
César qu'aujourd'hui.
Vallace avoue que ce calcul fait au hasard est
beaucoup trop fort : mais savez-vous quelle raison il
en donne? c'est qu'avant César le monde avait eu plus
dhabitans qu'aux jours les plus brillans de la répu-
blique romaine. U remonte au temps de Sémiramis;
et il exagère encore plus que Montesquieu, s'il est
possible.
Ensuite, se prévalant du goût qu'on a toujours at-
tribué au Saint-Esprit pour l'hyperbole, il ne manque
pas d'apporter en preuves les onze cent soixante mille
POPULATION. 3^5
hommes d'élite qui marchaient si fièrement sous les
étendards du grand roi Josaphat ou Jcozaphat , roi
de la province de Juda. Serrez, serrez, M. Vallacc;
le Saint-Esprit ne peut se tromper; mais ses ayans-
cause et ses copistes ont mal calculé et mal chiffré.
Toute votre Ecosse ne pourrait pas fournir onze cent
soixante mille âmes pour assister à vos prêches; et le
royaume de Juda n'était pas la vingtième partie de
l'Ecosse. Voyez encore une fois ce que dit saint
Jérôme de cette pauvre Terre-Sainte , dans laquelle
il demeura si long-temps. Avez-vous bien calculé ce
qu'il aurait fallu d'argent au grand roi Josaphat pour
payer, nourrir, habiller, armer onze cent soixante
mille soldats d élite !
Et voilà justement comme on écrit l'histoire.
M. Vallace revient de Josaphat à César, et conclut
que, depuis ce dictateur de courte durée, la terre
s'est dépeuplée visiblement. Voyez, dit-il, les Suisses;
ils étaient, au rapport de César, au nombre de trois
cent soixante-huit mille quand ils quittèrent sage-»
ment leur pays pour aller chercher fortune, à l'exem-
ple des Cimbres.
Je ne veux que cet exemple pour faire rentrer en
eux-mêmes les partisans un peu outrés du talent
d'engendrer dont ils gratifient les anciens aux dépens
des modernes. Le canton de Berne, par un dénom-
brement exact, possède seul le nombre des habitans
qui désertèrent l'Helvétie entière du temps de César.
L'espèce humaine est donc plus que doublée dans
l'Helvétie depuis Cette aventure.
Dit;t. PU. 7 28
226 POPULATION.
Je crois de même l'Allemagne , la France, l'Angle-
terre bien plus peuplées qu'elles ne l'étaient alors.
Ma raison est la prodigieuse extirpation des forêts et
le nombre des grandes villes bâties et accrues depuis
huit cents ans, et le nombre des arts augmenté en
proportion. Voilà, je pense, une réponse précise à
toutes les déclamations vagues qu'on répète tous les
jours dans les livres, où l'on néglige la vérité en fa-
veur des saillies, et qui deviennent très-inutiles à
force d'esprit.
L'Ami des hommes suppose que du temps de César
on comptait cinquante -deux millions d'hommes en
Espagne; Strabon dit qu'elle a toujours été mal peu-
plée, parce que le milieu des terres manque d'eau.
Strabon paraît avoir raison, et l'Ami des hommes
paraît se tromper.
Mais on nous effraie en nous demandant ce que
sont devenues ces quantités prodigieuses de Huns ,
d'Alains, d'Ostrogoths , de Visigoths, de Vandales,
de Lombards , qui se répandirent comme des torrens
sur l'Europe au cinquième siècle.
Je me délie de ces multitudes; j'ose soupçonner
qu'il suffisait de trente ou quarante mille bctes féroces
tout au plus, pour venir jeter l'épouvante dans l'em-
pire romain, gouverné par une Pulchérie, par des
eunuques et par des moines. C'était assez que dix
mille barbares eussent passé le Danube, pour que
dans chaque paroisse on dît au prône qu'il y en avait
plus que des sauterelles dans les plaines d'Egypte;
que c'était un fléau de Dieu; qu'il fallait faire péni-
tence et donner son argent aux couvens. La peur sai-.
POPULATION. 32J
sissait tous les habitans, ils fuyaient en foule. Voyez
seulement quel effroi un loup jeta dans le Gévaudan
cm 1766.
Mandrin, suivi de cinquante gueux, met une ville
entière à contribution. Dès qu'il est entré par une
porte, on dit à l'autre qu'il vient avec quatre mille
combattans et du canon.
Si Attila fut jamais à la têle de cinquante mille as-
sassins affamés, ramassés de province en province,
on lui en donnait cinq cent mille.
Les millions d'hommes qui suivaient les Xerxès,
les Cyrus, les Thomiris, les trente ou trente -quatre
millions d'Égyptiens, et la Thèbes aux cent portes,
et quidquid Gcecia mendax audet in historié ^ ressem-
blent assez aux cinq cent mille hommes d'Attila. Cette
compagnie de voyageurs aurait été difficile à nourrir
sur la route.
Ces Huns venaient de la Sibérie, soit; de là je
conclus qu'ils venaient en très -petit nombre. La
Sibérie n'était certainement pas plus fertile que de
nos jours. Je doute que sous le règne de Thomiris il
y eût une ville telle que Tobolsk, et que ces déserts
affreux pussent nourrir un grand nombre d'habitans*
Les Indes, la Chine, la Perse, l'Asie Mineure,
étaient très-peuplées; je le crois sans peine : et peut-
être ne le sont-elles pas moins de nos jours malgré la
rage destructive des invasions et des guerres. Partout
où la nature a mis des pâturages, le taureau se marie
à la génisse, le bélier à la brebis, et l'homme à la
femme.
Les déserts de Barca, de l'Arabie, d'Oreb, da
3s8 POPULATION.
Sinaï, do Jérusalem, de Cobi, etc., ne furent jamais
peuplés, ne le sont point et ne le seront jamais, à
moins qu'il n arrive quelque révolution qui change en
bonne terre labourable ces horribles plaines de sable
et de cailloux.
Le terrain de la France est assez bon, et il est
suffisamment couvert de consommateurs, puisqu'en
tout genre il y a plus de postulans que de places ,
puisqu'il y a deux cent mille fainéans qui gueusent
d'un bout du pays à l'autre, et qui soutiennent leur
détestable vie aux dépens des riches; enfin, puisque
la France nourrit près de quatre-vingt mille moines ,
dont aucun n'a fait servir ses mains à produire un épi
de froment.
section ir.
Réfutation d'un article de l'Encyclopédie.
Vous lisez dans le grand Dictionnaire encyclopé-
dique, à l'article Population y ces paroles, dans les-
quelles il n'y a pas un mot de vrai.
« La France s'est accrue de plusieurs grandes pro-
vinces très-peuplées; et cependant ses habitans sont
moins nombreux d'un cinquième qu'ils ne l'étaient
avant ces réunions : et ses belles provinces, que lar
nature semble avoir destinées a fournir des subsis-
tances à toute l'Europe, sont incultes (i). »
(i) Cette opinion s'est établie d'après d'anciens dénombre-
ïnens, vraisemblablement très-exagérés. Jamais la France n'a été
mieux cultivée, et par conséquent plus peuplée que ciipuis ia
paix de ij63 ; mais oa doit diie en même temps, qu'elle n est
POPULATION. 3^9
i°. Comment, des provinces très peuplées étant
incorporées à un royaume, ce royaume serait-il moins
peuplé d'un cinquième ? a-t-il été ravagé par la peste ?
S'il a perdu ce cinquième, le roi doit avoir perdu un
cinquième de ses revenus. Cependant le revenu an-
nuel de la couronne est porté à près de trois cent
quarante millions de livres, année commune, à qua-
rante-neuf livres et demie le marc. Cette somme re-
tourne aux citoyens par le paiement des rentes et des
dépenses, et ne peut encore y suffire.
2J. Comment Fauteur peut-il avancer que la France
a perdu le cinquième de ses habitans en hommes et
en femmes , depuis l'acquisition de Strasbourg ,
quand il est prouvé, par les recherches de trois în-
tendans , que la population est augmentée depuis
vingt ans dans leurs généralités ?
Les guerres, qui sont le plus horrible fléau du
genre humain , laissent en vie l'espèce femelle qui le
répare. De là vient que les bons pays sont toujours à
peu près également peuplés.
Les émigrations des familles entières sont plus
f inestes. La révocation de ledit de Nantes, et les
dragonnades ont fait à la France une plaie cruelle ;
mais celte blessure est refermée ; et le Languedoc,
qui est la province dont il est le plus sorti de ré-
formés , est aujourd'hui la province de France la plus
peuplée , après l'Ile de France et la Normandie.
peut-être pas encore parvenue à la moitié de la population et de
la i ici -esse que son sol peut lui promettre, et desquelles l'exrcu-
tiou du plan, dont on a vu quelques essais en 1 7 7 0 , l'aurait
fait approcher dans l'espace de trois ou quatre générations.
28,
330 POPULATION.
3°. Comment peut-on dire que les belles provinces
de France sont incultes ? en vérité c'est se croire
damné en paradis. Il suffit d'avoir des yeux pour
être persuadé du contraire. Mais, sans entrer ici dans
un long détail, considérons Lyon, qui contient en-
viron cent trente mille habitans, c'est-à-dire, autant
que Rome, et non pas deux cent mille, comme diC
l'abbé de Caveirac dans son Apologie de la dragon-
nade et de la Saint-Barthélemi (a). Il n'y a point de
ville où l'on fasse meilleure chère. D'où vient celte
afïluence de nourritures excellentes, si ce n'est des
campagnes voisines. Ces campagnes sont donc très-
bien cultivées; elles sont donc .riches. J'en dirai au-
tant de toutes les villes de France. L'étranger est
étonné de l'abondance qu'il y trouve , et d'y être servi
en vaisselle d'argent dans plus d'une maison.
Il y a des terrains indomptables, comme les landes
de Bordeaux, la partie de la Champagne nommée
Pouilleuse. Ce n'est pas assurément la mauvaise ad-
ministration qui a frappé de stérilité ces malheureux
pays; ils n'étaient pas meilleurs du temps des druides.
C'est un grand plaisir de se plaindre et de censurer, .
je l'avoue. Il est doux, après avoir mangé d'un mou-
(a) Caveirac a copié cette exagération de Pluclie sans lui en
faire honneur. Pluche, dans sa Concorde (ou discorde) de la
géographie, page 1 52, donne libéralement un million d'habittms
à Paris, deux cent mille à Lyoni, deux cent mille à Lille, qui
n'en a pas la moitié; cent mille à Nantes, à Marseille, à Tou-
louse. Il vous débite ces mensonges imprimés avec la même con-
fiance qu'il parle du lac Sirbon, et qu'il démontre le déluge. El
on nourrit l'esprit de la jeunesse de ces extravagances.
POPULATION. 33 1
Ion de Présalé, d'un veau de Rivière, d'un caneton
de Rouen, d'un pluvier de Dauphiné, d'une géliinote
ou d'un coq de bruyère de Franche - Comté , après
avoir bu du vin de Chambertin, de Silleri, d'Aï, de
Frontignan; il est doux, dis-je, de plaindre dans une
digestion un peu laborieuse le sort des campagnes
qui ont fourni très-chèrement toutes ces délicatesses'.
Voyagez, messieurs, et vous verrez si vous serez
ailleurs mieux nourris, mieux abreuvés, mieux loges,
mieux habillés et mieux voitures.
Je crois l'Angleterre, l'Allemagne protestante, la
Hollande, plus peuplées à proportion. La raison en
est évidente ; il n'y a point dans ces pays-là de moines
qui jurent à Dieu d'être inutiles aux hommes. Les
praires , n'ayant que très-peu de chose à faire, s'occu-
pent à étudier et à propager. Ils font des enfans ro-
bustes, et leur donnent une meilleure éducation que
n'en ont les enfans des marquis français et italiens.
Rome , au contraire , serait déserte sans les car-
dinaux , les ambassadeurs et les voyageurs. Elle ne
serait, comme le temple de Jupiter-Ammon , qu'un
monument illustre. On comptait, du temps des pre-
miers césars, des millions d'hommes dans ce terri-
toire stérile, que les esclaves et le fumier rendaient
fécond. C'était une exception à cette loi générale , que
la population est d'ordinaire en raison de la bonté du*
sol.
La victoire avait fertilisé et peuplé cette terre in-
grate. Une espèce de gouvernement la plus étrange^
la- plus contradictoire qui ait jamais étonné les
hommes, a rendu au territoire de Romulus-sa pre-
332 POPULATION.
mière nature. Tout le pays e^t dV peuplé d Orviète à
Terracine. Rome réduite à ses citoyens ne serait pas
à Londres comme un est à douze; et, en fait d'argent
et de commerce, elle ne serait pas aux villes d'Am-
sterdam et de Londres comme un est à mille.
Ce que Rome a perdu , non- seulement l'Europe l'a
regagné, mais la population a triplé presque par.out
depuis Charlemagne.
Je dis triplé , et c'est beaucoup ; car on ne propage
point en progression géométrique. Tous les calculs
qu'on a faits sur cette prétendue multiplication sont
des chimères absurdes.
Si une famille d'hommes ou de singes multipliait
en cette façon ? la terre au bout de deux cents ans
n'aurait pas de quoi les nourrir.
La nature a pourvu a conserver et à restreindre les
espèces. Elle ressemble aux parques qui filaient et
coupaient toujours. Elle n'est occupée que de nais-
sances et de destructions.
Si elle a donné à l'animal homme plus d idées ,
plus de mémoire qu'aux autres; si elle l'a rendu ca-
pable de généraliser ses idées et de les combiner; sr
elle l'a avantagé du don de la parole , elle ne lui a pas
accordé celui de la multiplication comme aux in-
sectes, îl y a plus de fourmis dans telle lieue carrée
de bruyères, qu'il ny a jamais eu d'hommes sur le
globe.
Quand un pays possède un grand nombre de fai-
néans, soyez sur qu'il est assez peuplé, puisque ces
fainéans sont loges, nourris, vêtus, amusés, res-
pectés, par ceux qui travaillent.
POPULATION. 333
S'il y a trop d'habitans, si toutes les places sont
prises, on va travailler et mourir à Saint-Domingue,
à la Martinique , à Philadelphie , à Boston.
Le point principal n'est pas d'avoir du superflu
en hommes, mais de rendre ce que nous en avons
le moins malheureux qu'il est possible.
Remercions la nature de nous avoir donné l'être
dans la zone tempérée, peuplée presque partout d'un
nombre plus que suffisant d'habitans qui cultivent
tous les arts; et tâchons de ne pas gâter notre bonheur
par nos sottises.
SECTION III.
Fragment sur la population.
Dans une nouvelle histoire de France on prétend
qu'il y avait huit millions de feu? en France, du temps
de Philippe de Valois; or, on entend par feu une
famille, et fauteur entend par le mot de France , ce
royaume tel qu'il est aujourd'hui avec ses annexes.
Cela ferait, à quatre personnes par feu, trente -deux
millions d'habitans; car on ne peut donner à un feu
moins de quatre personnes l'un portant l'autre.
Le calcul de ces feux est fondé sur un état de sub^
side imposé en i323. Cet état porte deux millions
cinq cent mille feux dans les terres dépendantes de
la couronne, qui n'étaient pas le tiers de ce que le
royaume renferme aujourd'hui. 11 aurait donc fallu
ajouter deux tiers pour que le calcul de l'auteur fut
juste. Ainsi, suivant la supputation de Fauteur, le
nombre des feux de la France, telle qu'elle est, aurait
334 POPULATION.
monté à sept millions cinq cent mille. A quoi ajou-
tant probablement cinq cent mille feux pour les
ecclésiastiques et pour les personnes non comprises
dans le dénombrement, on trouverait aisément les
huit millions de feux et au delà.
L'auteur réduit chaque feu à trois personnes; mais,
par le calcul que j'ai fait dans toutes les terres où j'ai
été, et dans celle que j'habite, je compte quatre per-
sonnes et demie par feu.
Ainsi, supposé que l'état de 1828 soit juste, il
faudra nécessairement conclure que la France, telle
qu'elle est aujourd'hui, contenait, du temps de Phi-
lippe de Valois, trente-six millions d'habitans.
Or, dans le dernier dénombrement fait en 1^53,
sur un relevé des tailles et autres impositions, on ne
trouve aujourd'hui que trois millions cinq cent cin-
quante mille quatre cent quatre-vingt-neuf feux; ce
qui, à quatre et demi par feu, ne donnerait que
quinze millions neuf cent soixante et dix-sept mille
deux cents habitans; à quoi il faudra ajouter sept
cent mille âmes au moins que l'on suppose être dans
Paris, dont le dénombrement a été fait suivant la ca-
pitation, et non pas suivant le nombre des feux.
De quelque manière qu'on s'y prenne , soit qu'on
porte avec l'auteur de la nouvelle Histoire de France
les feux à trois , à quatre , à cinq personnes , il est
clair que le nombre des habitans est diminué de plus
de la moitié depuis Philippe de Valois.
Il y a aujourd'hui environ quatre cents ans que le
dénombrement de Philippe de Valois fut fait ; ainsi
dans quatre cents ans, toutes choses égales, le nom-
POPULATION. 335
bre des Français serait réduit au quart, et dans huit
cents ans au huitième : ainsi dans huit cents ans la
France n'aura qu'environ quatre millions d'habitans ;
cl , en suivant cette progression , dans neuf mille
deux cents ans il ne restera qu'une seule personne
mâle ou femelle avec fraction. Les autres nations ne
seront sans doute pas mieux traitées que nous, et il
faut espérer qu'alors viendra la fin du monde.
Tout ce que je puis dire pour consoler le genre
humain, c'est que, dans deux terres que je dois bien
connaître, inféodées du temps de Charles V, j'ai
trouvé la moitié plus de feux qu'il n'en est marqué
dans l'acte d'inféodation , et cependant il s'est fait
une émigration considérable dans ces terres à la ré-
vocation de l'édit de Nantes.
Le genre humain ne diminue ni n'augmente comme
on le croit ; il est très-probable qu'on se méprenait
beaucoup du temps de Philippe de Valois, quand on
comptait deux millions cinq cent mille feux dans ses
domaines.
Au reste j'ai toujours pensé que la France renferme
de nos jours environ vingt millions d'habitans, et je
les ai comptés à cinq par feu, l'un portant l'autre.
Je me trouve d'accord dans ce calcul avec l'auteur
de la Dixmc, attribuée au maréchal de Vauban , et
surtout avec le détail des provinces donné par les
intendans à la fin du dernier siècle. Si je me trompe,
ce n'est que d'environ quatre millions , et c'est une
bagatelle pour les auteurs.
Hubncr, dans sa géographie, ne donne à l'Europe
que trente millions d'habitans; il peut s'être trompé
336 POPULATION.
gisement d'environ cent millions. Un calculateur,
d'ailleurs exact , assure que la Chine ne possède que
soixante et douze millions d'habit ans ; mais, par le
dernierdénombrement rapporté par le pèredulïahle,
on compte ces soixante et douze millions, sans y com-
prendre les vieillards, les femmes, les jeunes gens
ait-dessous de vingt ans : ce qui doit aller à plus du
double.
Il faut avouer que d'ordinaire nous peuplons et
dépeuplons la terre un peu an hasard ; tout le monde
se conduit ainsi : nous ne sommes guère faits pour
avoir une notion exacte des choses; F à peu près est
notre guide, et souvent ce guide égare beaucoup.
C'est encore bien pis quand on veut avoir un
calcul juste. Nous allons voir des farces, et nous y
rions; mais rit-on moins dans son cabinet, quand on
voit de graves auteurs supputer exactement combien
il y avait d'hommes sur la terre 285 ans après le dé-
luge universel ? Il se trouve , selon le frère Pctau ,
jésuite, que la famille de Noé avait produit un mil-
liard deux cent vingt-quatre millions sept cent dix-
sept mille habitans en trois cents ans. Le bon prêtre
Petau ne savait pas ce que c'est que de faire des cu-
fans et de les élever; comme il y va (i) !
Selon Cumberland , la famille ne provigna que
jusqu'à trois milliards trois cent trente millions en
trois cent quarante ans, et selon Whilston, environ
(i) Il parait cjnc le calcul du P. petau est encore plus forL.
"comme on le voit dans la première section de cet article ( p. 3 a '.) ) >
et ailleurs.
POFULATION. 337
trois cents ans après le déluge , il n'y avait que
soixante-cinq mille cinq cent trente-six habitans.
Il est difficile d'accorder ces comptes, et de les
allouer» Voilà les excès où l'on tombe quand on veut
concilier ce qui est inconciliable , et expliquer ce
qui est inexplicable. Cette malheureuse entreprise a
dérangé des cerveaux qui d'ailleurs auraient eu des
lumières utiles aux hommes.
Les auteurs de l'Histoire universelle d'Angleterre
disent « qu'on est généralement d'accord qu'il y a à
présent environ quatre mille millions d'habitans sur
la terre. » Vous remarquerez que ces messieurs, dans
ce nombre de citoyens et de citoyennes, ne comptent
pas l'Amérique qui comprend près de la moitié du
globe : ils ajoutent que le genre humain en quatre
cents ans augmente toujours du double, ce qui est bien
contraire au relevé fait sous Philippe de Valois, qui
fait diminuer la nation de moitié en quatre cents ans.
Pour moi, si au lieu de faire un roman ordinaire,
je voulais me réjouir à supputer combien j'ai de
frères sur ce malheureux petit globe, voici comme
je m'y prendrais. Je verrais d'abord à peu près com-
bien ce globule contient de lieues carrées, habitées
sur la surface ; je dirais : La surface du globe est de
vingt -sept millions de lieues carrées; ôtons-en
d'abord les deux tiers au moins pour les mers, ri-
vières, lacs, déserts, montagnes et tout ce qui est
inhabité; ce calcul est très-modéré, et n?ous donne
neuf millions de lieues carrées à faire valoir.
La France et l'Allemagne comptent six cents per-
sonnes par lieue carrée 3 l'Espagne cent soixante, la
Dict. Ph. J. 29
338 POPULATION.
Russie quinze , la Tartarie dix , la Chine environ
mille; prenez un nombre moyen comme cent, vous
aurez neuf cents millions de vos frères, soit basanés,
soit nègres, soit rouges, soit jaunes, soit barbus, soit
imberbes. Il n'est pas à croire que la terre ait en effet
un si grand nombre d'habitans; et si Ton continue à
faire des eunuques, à multiplier les moines, et à faire
des guerres pour les plus petits intérêts, jugez si vous
aurez les quatre mille millions que les auteurs anglais
de l'Histoire universelle vous donnent si libérale-
ment; et puis, qu'importe qu'il y ait beaucoup ou
peu d'hommes sur la terre? l'essentiel est que cette
pauvre espèce soit la moins malheureuse qu'il est
possible.
SECTION IV.
De la population de V Amérique.
La' découverte de l'Amérique, cet objet de tant
d'avarice, de tant d'ambition, est devenue aussi un
objet de la philosophie. Un nombre prodigieux d'é-
crivains s'est efforcé de prouver que les Américains
étaient une colonie de l'ancien monde. Quelques mé-
taphysiciens modestes ont dit que le même pouvoir
qui a fait croître l'herbe dans les campagnes de
l'Amérique y a pu mettre aussi des hommes; mais ce
système nu et simple n'a pas été écouté.
Quand îe grand Colombo soupçonna l'existence
de ce nouvel univers, on lui soutint que la chose
était impossible; on prit Colombo pour un vision-
naire. Quand il en eut fait la découverte, on dit que
POPULATION. 33q
ce nouveau monde était connu long -temps aupa-
ravant.
On a prétendu que Martin Beheim , natif de Nu-
remberg, était parti de Flandre, vers Fan 1 460 , pour
.chercher ce monde inconnu, et qu'il poussa jusqu'au
détroit de Magellan, dont il laissa des cartes incog-
nito; mais comme Martin Beheim n'avait pas peuplé
l'Amérique, et qu'il fallait absolument qu'un des ar-
rière-petits-fîls de Noé eût pris cette peine, on cher-
cha dans l'antiquité tout ce qui pouvait avoir rapport
à quelque long voyage, et on l'appliqua à la décou-
verte de cette quatrième partie de notre globe. On fît
aller les vaisseaux de Salomon au Mexique, et c'est
de là qu'on tira l'or d'Ophir pour ce prince qui était
obligé d'en emprunter du roi Hiram. On trouva
l'Amérique dans Platon. On en fit honneur aux Car-
thaginois, et on cita sur cette anecdote un livre
dMristote qu'il n'a pas composé.
Hornius prétendit trouver quelque conformité
entre la langue des Hébreux et celle des Caraïbes.
Le père Lafiteau jésuite n'a pas manqué de suivre une
si belle ouverture. Les Mexicains dans leurs grandes
afflictions déchiraient leurs vêtemens ; quelques peu-
ples de l'Asie en usaient autrefois ainsi, donc ils sont
les ancêtres des Mexicains. On pouvait ajouter qu'on
danse beaucoup en Languedoc , que les* Hurons
dansent aussi dans leurs réjouissances, et qu'ainsi
les Languedociens viennent des Hurons, ou les Hu-
rons des Languedociens.
Les auteurs d'une terrible histoire universelle pré-
tendent que tous les Américains sont une colonie de
340 POPULATION.
Tartares. Ils assurent que c'est l'opinion la plus géné-
ralement reçue parmi les savans; mais ils ne disent
pas que ce soit parmi les savans qui pensent. Selon
eux, quelque descendant de Noé n'eut rien de plus
pressé que d'aller s'établir dans le délicieux pays de
Kamtschatka, au nord de la Sibérie. Sa famille,
n'ayant rien à faire, alla visiter le Canada, soit en équi-
pant des flottes, soit en marchant par plaisir au milieu
des glaces, soit par quelque langue de terre qui ne
s'est pas retrouvée de nos jours. On se mit ensuite à
faire des enfans dans le Canada, et bientôt ce beau
pays ne pouvant plus nourrir la multitude prodigieuse
de ses habitans, ils allèrent peupler le Mexique, le
Pérou, le Chili; et leurs arrière-petites-filles accou-
chèrent de géans vers le détroit de Magellan.
Comme on trouve des animaux féroces dans quel-
ques pays chauds de l'Amérique, ces auteurs suppo-
sent que les Christophe Colomb de Kamtschatka les
avaient amenés en Canada pour leur divertissement,
et avaient eu la précaution de prendre tous les indi-
vidus de ces espèces qui ne se trouvent plus dans
notre continent.
Mais les Kamtschatkatiens n'ont pas seuls servi à
peupler le nouveau monde; ils ont été charitablement
aidés par les Tartares-Mantchoux , par les Huns , par
les Chinois, par les Japonais.
Les Tartares-Mantchoux sont incontestablement
les ancêtres des Péruviens, car Mango-Capak est le
premier inca du Pérou. Mango ressemble à Manco ,
Manco à Mancu, Mancu à Mantchu, et de là à Manl-
chou il n'y a pas loin. Rien n'est mieux démontré. ,
POSSÉDÉS. 34l
Pour les Huns, ils ont bâti en Hongrie une ville
ru'on appelait Cunadi; or, en changeant eu en cay on
trouve Canadi, d'où le Canada a manifestement tiré
son nom.
Une plainte ressemblante au ginseng des Chinois
croît en Canada ; donc les Chinois l'y ont portée
avant même qu'ils fussent maîtres de la partie de la
Tartarie chinoise où croît leur ginseng : et d'ailleurs
les Chinois sont de si grands navigateurs qu'ils ont
envoyé autrefois des flottes en Amérique, sans jamais
conserver avec leurs colonies la moindre correspon-
dance.
A l'égard des Japonais, comme ils sont les plus
voisins de l'Amérique, dont ils ne sont guère éloignés
que de douze cents lieues, ils y ont sans doute été
autrefois; mais ils ont depuis négligé ce voyage.
Voilà pourtant ce qu'on ose écrire de nos jours.
Que répondre à ces systèmes et à tant d'autres ? rien.
POSSÉDÉS.
De tous ceux qui se vantent d'avoir des liaisons
avec le diable, il n'y a que les possédés à qui on n'a
jamais rien de bon à répliquer. Qu'un homme vou.«
dise : Je suis possédé, il faut l'en croire sur sa parole.
Ceux-là ne sont point obligés de faire devs choses
bien extraordinaires; et, quand ils les font, ce n'est
que pour surabondance de droit. Que répondre à
un homme qui roule les yeux , qui tord la bouche , et
qui dit qu'il a le diable au corps? Chacun sent ce
qu'il sent. Il y a eu autrefois tout plein de possédés,
il peut donc s'en rencontrer encore. S'ils s'avisent de
29.
343 POSSÉDÉS.
battre le monde, on le leur rend bien, et alors ils
deviennent fort modérés. Mais, pour un pauvre pos-
sédé qui se contente de quelques convulsions , et
qui ne fait de mal à personne , on n'est pas en droit
de lui en faire. Si vous disputez contre lui , yous
aurez infailliblement le dessous ; il vous dira : Le
diable est entré hier chez moi sous une telle forme ;
j'ai depuis ce temps-là une colique surnaturelle , que
tous les apothicaires du monde ne peuvent soulager.
Il n'y a certainement d'autre parti à prendre avec cet
homme que de l'exorciser , ou de l'abandonner au
diable.
C'est grand dommage qu'il n'y ait plus aujour-
d'hui ni possédés, ni magiciens, ni astrologues, ni
génies. On ne peut concevoir de quelle ressource
étaient il y a cent ans tous ces mystères. Toute la
noblesse vivait alors dans ses châteaux. Les soirs
d'hiver sont longs, on serait mort d'ennui sans ces
nobles amusemens. Il n'y avait guère de château où
il ne revînt une fée à certains jours marqués, comme
la fée Merlusine au château de Lusignan. Le grand
veneur, homme sec et noir, chassait avec une meute
de chiens noirs dans la forêt de Fontainebleau. Le
diable tordait le cou au maréchal Fabert. Chaque
village avait son sorcier ou sa sorcière ; chaque
prince avait son astrologue ; toutes les dames se fe-
saient dire' leur bonne aventure ; les possédés cou-
raient les champs; c'était à qui avait vu le diable, ou
à qui le verrait; tout cela était un sujet de conversa-
lions inépuisables, qui. tenait les esprits en haleine.
POSTE. 343
A présent on joue insipidement aux cartes, et ou a
perdu à être détrompé.
POSTE.
Autrefois si vous aviez un ami à Constantin
nople et un autre à Moscou, vous auriez été obligé
d'attendre leur retour pour apprendre de leurs nou-
velles. Aujourd'hui, sans quils sortent de leur cham-
bre , ni vous de la vôtre , vous conversez familière-
ment avec eux par le moyen d'une feuille de papier.
Vous pouvez même leur envoyer par la poste un sa-
chet de l'apothicaire Arnoult contre l'apoplexie, et il
est reçu plus infailliblement qu'il ne les guérit.
Si l'un de vos amis a besoin de faire toucher de
l'argent à Pétersbourg et l'autre à Smyrne, la poste
fait votre affaire.
Votre maîtresse est-elle à Bordeaux, et vous de-
vant Prague avec votre régiment , elle vous assure "
régulièrement de sa tendresse; vous savez par elle
toutes les nouvelles de la ville, excepté les infidélités
qu'elle vous fait.
Enfin la, poste est le lien de toutes les affaires, de
toutes les négociations; les absens deviennent par
elle présens; elle est la consolation de la vie.
La France, où cette belle invention fut renouvelée
dans nos temps barbares , a rendu ce service à toute
l'Europe. Aussi n'a-t-elle jamais corrompu ce bien-
fait; et jamais le ministère qui a eu le département
des postes n'a ouvert les lettres d'aucun particulier,
excepté quand il a eu besoin de savoir ce qu'elles
contenaient. Il n'en est pas ainsi, dit-on, dans d'autres
344 POSTE.
pays. On a prétendu qu'en Allemagne vos lettres, en
passant par cinq ou six dominations différentes ,
étaient lues cinq ou six fois, et qu'à la fin le cachet
était si rompu , qu'on était obligé d'en remettre un
autre.
M. Craigs , secrétaire d'état en Angleterre , ne vou-
lut jamais qu'on ouvrît les lettres dans ses bureaux ;
il disait que c'était violer la foi publique , qu'il n'est
pas permis de s'emparer d'un secret qui ne nous est
pas confié ; qu'il est souvent plus criminel de prendre
à un homme ses pensées que son argent; que cette
trahison est d'autant plus malhonnête qu'on peut la
faire sans risque , et sans en pouvoir être convaincu.
Pour dérouter l'empressement des curieux , on
imagina d'abord d'écrire une partie de ses dépêches
en chiffres; mais la partie en caractères ordinaires
servait quelquefois à faire découvrir l'autre. Cet in-
convénient fît perfectionner l'art des chiffres qu'on
appelle sténographie.
On opposa à ces énigmes l'art de les déchiffrer ;
mais cet art fut très-fautif et très-vain. On ne réussit
qu'à faire accroire à des gens peu instruits qu'on
avait déchiffré leurs lettres, et on n'eut que le plaisir
de leur donner des inquiétudes. Telle est la loi des
probabilités que, dans un chiffre bien fait, il y a deux
cents, trois cents, quatre cents à parier contre un,
que dans chaque numéro vous ne devinerez pas la
syllabe dont il est représentatif.
Le nombre des hasards augmente avec la combi-
naison de ces numéros; et le déchiffrement devient
POURQUOI. (LES) 345
totalement impossible quand le chiffre est fait avec
un peu d'art.
Ceux qui se vantent de déchiffrer une lettre sans
être instruits des affaires qu'on y traite , et sans avoir
des secours préliminaires , sont de plus grands char-
latans que ceux qui se vanteraient d'entendre une
langue qu'ils n'ont point apprise.
Quant à ceux qui vous envoient familièrement par
la poste une tragédie en grand papier et en gros ca-
ractère , avec des feuilles blanches pour y mettre vos
observations, ou qui vous régalent d'un premier tome
de métaphysique en attendant le second, on peut
leur dire qu'ils n'ont pas toute la discrétion requise ,
et qu'il y a même des pays où ils risqueraient de faire
connaître au ministère qu'ils sont de mauvais poètes
et de mauvais métaphysiciens.
POURQUOI (LES).
Pourquoi ne fait-on presque jamais la dixième
partie du bien qu'on pourrait faire ?
Il est clair que , si une nation qui habite entre les
Alpes, les Pyrénées et la mer, avait employé à l'amé-
lioration et à l'embellissement du pays la dixième
partie de l'argent qu'elle a perdu dans la guerre de
1 741 ? et la moitié des hommes tués inutilement en
Allemagne, l'état aurait été plus florissant. Pourquoi
ne l'a-t-on pas fait? pourquoi préférer une guerre
que l'Europe regardait comme injuste, aux travaux
heureux de la paix, qui auraient produit l'agréable et
l'utile ?
Pourquoi Louis XIV, qui avait tant de goût pour
34$ POURQUOI. (LES)
les grands monumens, pour les fondations, pour les
beaux-arts, perdit- il huit cents millions de notre
monnaie d'aujourd'hui à voir ses cuirassiers et sa
maison passer le Rhin à la nage, à ne point prendre
Amsterdam , à soulever contre lui presque toute l'Eu-
rope ? que n'aurait-il point fait avec ces huit cents
millions?
Pourquoi, lorsqu'il réforma la jurisprudence, ne
fut-elle réformée qu'à moitié ? tant d'anciens usages
fondés sur les décrétales et sur le droit canon , de-
vaient-ils subsister encore ? Etait-il nécessaire que ,
dans tant de causes qu'on appelle ecclésiastiques , et
qui au fond sont civiles, on appelât à son évêque , de
son évêque au métropolitain , du métropolitain au
primat,* du primat à Rome ad apostolos , comme si les
apôtres avaient été autrefois les juges des Gaules en
dernier ressort?
Pourquoi , lorsque Louis XIV fut outragé par le
pape Alexandre VII , Chigi, s'amusa-t-il à faire venir
un légat en France pour lui faire de frivoles excuses ,
et à dresser dans Rome une pyramide dont les in-
scriptions ne regardaient que les archers du guet de
Rome? pyramide qu'il fit démolir bientôt après. Ne
valait-il pas mieux abolir pour jamais la simonie,
par laquelle tout évêque des Gaules et tout abbé paie
à la chambre apostolique italienne la moitié de son
revenu ?
Pourquoi le même monarque , bien plus outragé
par Innocent XI, Odescalchi, qui prenait contre lui
le parti du prince d'Orange , se contenta-4-il de faire
soutenir quatre propositions dans ses universités, et
POURQUOI. ( LES) 347
se refusa-t-il aux vœux de toute la magistrature , qui
sollicitait une rupture éternelle avec la cour romaine ?
Pourquoi, en fesant des lois, oublia-t-on de ran-
ger toutes les provinces du royaume sous une loi uni*
forme, et laissa-t-on subsister cent quarante cou-
tumes, cent quarante-quatre mesures différentes?
Pourquoi les provinces de ce royaume furent-elles
toujours réputées étrangères l'une à l'autre; de sorte
que les marchandises de Normandie, transportées
par terre en Bretagne, paient des droits comme si
elles venaient d'Angleterre?
Pourquoi n'était-il pas permis de vendre en Picar*
die le blé recueilli en Champagne, sans une permis-
sion expresse , comme on obtient à Rome pour trois
jules la permission de lire des livres défendus?
Pourquoi laissait -on si long -temps la France
souillée de l'opprobre de la vénalité ? Il semblait ré-
servé à Louis XV d'abolir cet usage, d'acheter le droit
de juger les hommes comme on achète une maison
de campagne , et de faire payer des épices à un plai-
deur comme on fait payer des billets de comédie à
la porte ?
Pourquoi instituer dans un royaume les charges et
dignités (1) de
Conseillers du roi : Inspecteurs des boissons ,
* Inspecteurs des boucheries ,
(0 Le contrôleur- général Ponchartrain , depuis chancelier,
est un des ministres qui ont le plus employé ce moyen d'ohtenir
des secours momentanés : c'est lui qui disait : La Providence
veille sur ce royaume; à -peine ta roi a-t-il créé une charge , que.
Dieu crie sur-le-champ un sot pour Vacheter.
348 pourquoi, (les)
Conseillers du roi : Greffiers des inventaires,
Contrôleurs des amendes,
Inspecteurs des cochons,
Péréquateurs des tailles,
Mouleurs de bois à brûler,
Aides à mouleurs ,
Empileurs de bois,
Déchargeurs de bois Jieuf,
Contrôleurs des bois de char-
pente ,
Marqueurs de bois de charpente ,
Mesureurs de charbon,
Cribleurs de grains }
Inspecteurs des. veaux,
Contrôleurs de volaille ,
Jaugeurs de tonneaux ,
Essayeurs d'eau-de-vie ,
Essayeurs de bière.,
Rouleurs de tonneaux,
Débardeurs de foin,
Planchéieurs débâcleurs,
Auneurs de toiles,
Inspecteurs des perruques?
Ces offices, qui font sans doute la prospérité et la
splendeur d'un empire, formaient des communautés
nombreuses qui avaient chacune leurs syndics. Tout
cela fut supprimé en 17 19, mais pour faire place à
d'autres de pareille espèce dans la suite des temps.
Ne vaudrait-il pas mieux retrancher tout le faste
et tout le luxe de la grandeur, que de les soutenir mi-
sérablement par des moyens si bas et si honteux?
POURQUOI. (LES } 349
Pourquoi un royaume réduit souvent aux extrémi-
tés et à quelque avilissement , s'est-il pourtant sou-
tenu, quelques efforts que l'on ait faits pour l'écraser?
c'est que la nation est active et industrieuse. Elle res-
semble aux abeilles; on leur prend leur cire et leur
miel , et le moment d'après elles travaillent à en faire
d'autres.
Pourquoi, dans la moitié de l'Europe, les filles
prient-elles Dieu en latin, qu'elles n'entendent pas ?
Pourquoi presque tous les papes et tous les évé-
ques, au seizième siècle, ayant publiquement tant de
bâtards, s'obstinèrent-ils à proscrire le mariage des
prêtres, tandis que l'église grecque a continué d'or-
donner que ses curés eussent des femmes?
Pourquoi dans l'antiquité n'y eut-il jamais de que-
relle théologique, et ne distingua-t-on jamais aucun
peuple par un «om de sectes ? Les Egyptiens n'étaient
point appelés Isiaques , Osiriaques ; les peuples de
Syrie n'avaient point le nom de Cybéliens. Les Cre-
tois avaient une dévotion particulière à Jupiter, et
ne s'intitulèrent jamais Jupitériens. Les anciens Latins
étaient fort attachés â Saturne , et il n'y eut pas un
village du Latîum qu'on appelât Saturnien : au con-
traire , les disciples du Dieu de vérité , prenant le titre
de leur maître même, et s'appelant oints comme lui,
déclarèrent , dès qu'ils le purent , une guerre éter-
nelle à tous les peuples qui n'étaient pas oints, et se
firent pendant plus de quatorze cents ans la guerre
entre eux, en prenant les noms acariens, de muni"
chéens, de donatistes, de hussites, de papistes, de lu-»
tkériens, de calvinistes. Et même, en dernier lieu, les
Dict. Ph. 7„ 3o
35o pourquoi, (les)
jansénistes et les molinistes n'ont point eu de mortifi-
cation plus cuisante que de n'avoir pu s'égorger en
bataille rangée. D'où vient cela?
Pourquoi un marchand libraire vous vend-il pu-
bliquement le Cours d'athéisme du grand poëte Lu-
crèce, imprimé à l'usage du dauphin, fils unique de
Louis XIV, par les ordres et sous les yeux du sage
duc de Montausier, et de l'éloquent Bossuet, évêque
de Meaux , et du savant Huet , évêque d'Avranches ?
C'est là que vous trouvez ces sublimes impiétés, ces
vers admirables contre la Providence et contre l'im-
mortalité de l'âme , qui passent de bouche en bouche
à tous les siècles à venir,
Ex nihilo riihil^ iri nihïlum nit posse reverti,
Rien ne vient du néant, rien ne s'anéantit. »
Tancjere enim ac tangi nisi corpus nulla potest res,
JLe corps seul peut toucher et gouverner. le corps.
'ZVec benè pro meritis capitur, née tangitur irâ(Deus)*
Rien ne peut flatter Dieu, rien ne peut l'irriter,
Tantàm rellicjio potuit suadere malorum !
C'est la religion qui produit tous les maux.
Desipere est mortale œterno juriejere et una
Consentire putare et junai mutua posse.
Il faut être insensé pour oser joindre ensemble
Ce qui dure à jamais, et ce qui doit périr.
Nil icfitur mors est, ad nos ne,que pertinet hilum.
Cesser d'être n'est rien ; tout meurt avec le corps.
Tflortalem tamen esse animam fateare necesse est.
Non , il n'est point d'enfer, et notre âme est mortelle.
Hinc Acherusia fît stultoium deniquè vita.
Les vieux fous sont en proie aux superstitions.
POURQUOI. { LES ) 35 I
et cent autres vers qui sont le charme de toutes les
nations; productions immortelles d'un esprit qui se
crut mortel.
Non-seulement on vous vend ces vers latins dans
la rue Saint-Jacques et sur le quai des Augustins;
mais vous achetez hardiment les traductions faites
dans tous les patois dérivés de la langue latine ; tra-
ductions ornées de notes savantes qui éclaircissent la
doctrine du matérialisme, qui rassemblent toutes les
preuves contre la divinité , et qui l'anéantiraient si
elle pouvait être détruite. Vous trouvez ce livre relié
en marroquin dans la belle bibliothèque d'un grand
prince dévot, d'un cardinal, d'un chancelier, d'un
archevêque, d'un président à mortier; mais on con-
damna les dix-huit premiers livres de l'histoire du
sage de Thou dès qu'ils parurent. Un pauvre philo-
sophe velche ose-t-il imprimer, en son propre et
privé nom, que si les hommes étaient nés sans doigts
ils n'auraient jamais pu travailler en tapisserie ; aus-
sitôt un autre velche, revêtu pour son argent d'un
office de robe, requiert qu'on brûle le livre et l'auteur.
Pourquoi les spectacles sont-ils anathématisés par
certaines gens qui se disent du premier ordre de
l'état, tandis que les spectacles sont nécessaires à
tous les ordres de l'état, tandis qu'ils sont payés par
le souverain de l'état, qu'ils contribuent à la gloire de
l'état, et que les lois de l'état les maintiennent avec
autant de splendeur que de régularité ?
Pourquoi abandonne-t-on au mépris , à l'avilisse-
ment, a l'oppression, à la rapine, le grand nombre
de ces hommes laborieux et innocens qui cultivent la
352 pourquoi, (les)
terre tous les jours de l'année pour vous en faire man-
ger tous les fruits; et qu'au contraire on respecte , on
ménage, on courtise l'homme inutile et souvent très-
méchant qui ne vit que de leur travail , et qui n'est
riche que de leur misère ?
Pourquoi , pendant tant de siècles , parmi tant
d'hommes qui font croître le blé dont nous sommes,
nourris, ne s'en trouva-t-iï aucun qui découvrît cette
erreur ridicule , laquelle enseigne que le blé doit
pourir pour germer , et mourir pour renaître ; er-
reur qui a produit tant d'assertions impertinentes ,
tant de fausses comparaisons , tant d'opinions ridi-
cules?
Pourquoi les fruits de la terre étant si nécessaires
pour la conservation des hommes et des animaux ,
voit-on cependant tant d'années et tarit de contrées où
ces fruits manquent absolument ?
Pourquoi la terre est-elle couverte de poissons
dans la moitié de l'Afrique et de l'Amérique ?
Pourquoi n'est-il aucun territoire où il n'y ait beau-
coup plus d'insectes que d'hommes ?
Pourquoi un peu de sécrétion blanchâtre et puante
forme-t-elle un être qui aura des os durs, des désirs
et des pensées; et pourquoi ces êtres-là se persécute-
ront-ils toujours les uns les autres?
Pourquoi existe-t-il tant de mal, tout étant formé
par un Dieu que tous les théistes se sont accordés à
nommer bon ?
Pourquoi , nous plaignant sans cesse de nos maux ,
nous occupons-nous toujours à les redoubler?
Pourquoi, étant si misérables, a-t-on imaginé
PRÉJUGÉS. 353
que n'être plus est un grand mal, lorsqu'il est clair
que ce n'était pas un mal de n'être point avant sa
naissance?
Pourquoi pleut-il tous les jours dans la mer, tandis
que tant de déserts demandent de la pluie , et sont
toujours arides ?
Pourquoi et comment a-t-on des rêves dans le
sommeil , si on n'a point d'âme? et comment ces rêves
sont-ils toujours si incohérens, si extravagans, si on
en a une ?
Pourquoi les astres circulent - ils d'occident en
orient plutôt qu'au contraire ?
Pourquoi existons-nous ? pourquoi y a-t-il quelque
chose ?
PREJUGES.
Le préjugé est une opinion sans jugement. Ainsi
dans toute la terre on inspire aux enfans toutes les
opinions qu'on veut avant qu'ils puissent juger.
Il y a des préjugés universels, nécessaires, et qui
font la vertu même. Par tout pays on apprend aux
enfans à reconnaître un Dieu rémunérateur et ven-
geur; à respecter, à aimer leur père et leur mère; à
regarder le larcin comme un crime, le mensonge in-
téressé comme un vice, avant qu'ils puissent deviner
ce que c'est qu'un vice et une vertu.
Il y a donc de très-bons préjugés; ce sont ceux
que le jugement ratifie quand on raisonne.
Sentiment n'est pas simple préjugé ; c'est quelque
chose de bien plus fort. Une mère n'aime pas son fils,
parce qu'on lui dit qu'il le faut aimer; elle le chérit
3o.
354 PRÉJUGÉS.
heureusement malgré elle. Ce n'est point par préjugé
que vous courez au secours d'un enfant inconnu prêt
à tomber dans un précipice, ou à être dévoré par
une bête.
Mais c'est par préjugé que vous respecterez un
homme revêtu de certains habits , marchant grave-
ment, parlant de même. Vos parens vous ont dit que
vous deviez vous incliner devant cet homme ; vous le
respectez avant de savoir s'il mérite vos respects :
vous croissez en âge et en connaissance; vous vous
apercevez que cet homme est un charlatan pétri d'or-
gueil, d'intérêt et d'artifice ; vous méprisez ce que
vous révériez, et le préjugé cède au jugement. Vous
avez cru par préjugé les fables dont on a bercé votre
enfance ; on vous a dit que les Titans firent la guerre
aux dieux, et que Vénus fut amoureuse d'Adonis;
vous prenez à douze ans ces fables pour des vérités ;
vous les regardez à vingt ans comme des allégories
ingénieuses.
Examinons en peu de mots les différentes sortes
de préjugés, afin de mettre de l'ordre dans nos af-
faires. Nous serons peut-être comme ceux qui, du
temps du système de Lass, s'aperçurent qu'ils avaient
calculé des richesses imaginaires.
Préjugés des sens.
N'est-ce pas une chose plaisante que nos yeux
nous trompent toujours, lors même que nous voyons
très- bien, et qu'au contraire nos oreilles ne nous
trompent pas? Que votre oreille bien conformée en-
tende, vous êtes belle , je vous aime; il est bien sûr
PRÉJUGÉS. 355
qu'on ne vous a pas dit, je vous hais , vous êtes laide ;
mais vous voyez un miroir uni; il est démontré que
vous vous trompez , c'est une surface très-raboteuse.
Vous voyez le soleil d'environ deux pieds de dia-
mètre : il est démontré qu'il est un million de fois plus
gros que la terre;
Il semble que Dieu ait mis la vérité dans vos
oreilles, et Terreur dans vos yeux; mais étudiez l'op-
tique, et vous verrez que Dieu ne vous a pas trompé ,
et qu'il est impossible que les objets vous paraissent
autrement que vous les voyez dans l'état présent des
choses.
Préjugés physiques.
Le soleil se lève, la lune aussi, la terre est immo-
bile ; ce sont là des préjugés physiques naturels. Mais
que les écrevisses soient bonnes pour le sang, parce
qu'étant cuites eJles sont rouges comme lui; que les
anguilles guérissent la paralysie parce qu'elles fré-
tillent; que la lune influe sur nos maladies parce
qu'un jour on observa qu'un malade avait eu un re-
doublement de fièvre pendant le décours de la lune;
ces idées et mille autres ont été des erreurs d'anciens
charlatans, qui jugèrent sans raisonner, et qui? étant
trompés, trompèrent les autres.
Préjugés historiques.
La plupart des histoires ont été crues sans exa-
men, et cette créance est un préjugé. Fabius Pictor
raconte que, plusieurs siècles avant lui, une vestale
de la ville d'Albe, allant puiser de l'eau dans sa
356 PRÉJUGÉS.
cruche, fut violée, qu'elle accoucha de Romulus et
de Rémus, qu'ils furent nourris par une louve, etc.
Le peuple romain crut cette fable ; il n'examina point
si dans ce temps-là il y avait des vestales dans le La-
tium, s'il était vraisemblable que la fille d'un roi sor-
tît de son couvent avec sa cruche, s'il était probable
qu'une louve allaitât deux enfans au lieu de les man-
ger; le préjugé s'établit.
Un moine écrit que Cïovis , étant dans un grand
danger à la bataille de Tolbiac , fit vœu de se faire
chrétien s'il en réchappait; mais est- il naturel qu'on
s'adresse à un dieu étranger dans une telle occasion ?
n'est-ce pas alors que la religion dans laquelle on est
né agit le plus puissamment ? Quel est le chrétien qui ,
dans une bataille contre les Turcs , ne s'adressera pas
plutôt à la sainte Vierge qu'à Mahomet ? On ajoute
qu'un pigeon apporta la sainte ampoule dans son bec
pour oindre Clovis, et qu'un ange apporta l'oriflamme
pour le conduire; le préjugé crut toutes les histo-
riettes de ce genre. Ceux qui connaissent la nature
humaine savent bien que l'usurpateur Clovis et l'u-
surpateur Rolon ou Roi se firent chrétiens pour gou-
verner plus sûrement des chrétiens, comme les usur-
pateurs turcs se firent musulmans pour gouverner
plus sûrement les musulmans.
Préjugés religieux.
Si votre nourrice vous a dit que Cérès préside
aux blés , ou que Vistnou et Xaca se sont fait hommes
plusieurs fois, ou que Sammonocodom est venu cou-
per une forêt, ou qu'Odin vous attend dans sa salle
PRESBYTÉRIENS. 35?
vers le Jutland , ou que Mahomet ou quelque autre a
fait un voyage dans le ciel ; enfin si votre précepteur
vient ensuite enfoncer dans votre cervelle ce que
votre nourrice y a gravé , vous en tenez pour votre
vie. Votre jugement veut-il s'élever contre ces préju-
gés, vos voisins et surtout vos voisines crient à l'im-
pie, et vous effraient; votre derviche, craignant de
voir diminuer son revenu, vous accuse auprès du
cadi, et ce cadi vous fait empaler s'il le peut, parce
qu'il veut commander à des sotsjy et qu'il croit que les
sots obéissent mieux que les autres : et cela durera
jusqu'à ce que vos voisins et le derviche et le cadi
commencent à comprendre que la sottise n'est bonne
à rien , et que la persécution est abominable.
PRESBYTÉRIENS.
La religion anglicane ne règne qu'en Angleterre et
en Irlande ; le presbytérianisme est la religion domi-
nante en Ecosse. Ce presbytérianisme n'est autre
chose que le calvinisme pur, tel qu'il avait été établi
en France et qu'il subsiste à Genève. Comme les prê-
tres de cette secte ne reçoivent de leurs églises que
des gages très-médiocres , et que par conséquent ils
ne peuvent vivre que dans le même luxe que les évê-
ques, ils ont pris ïe parti naturel de crier contre les
honneurs où ils ne peuvent atteindre. Figurez-vous
l'orgueilleux Diogène qui foulait aux pieds l'orgueil
de Platon : les presbytériens d'Ecosse ne ressemblent
pas mal à ce fier et gueux raisonneur. Ils traitèrent
Charles II avec bien moins d'égards que Diogène
n'avait traité Alexandre ; car , lorsqu'ils prirent les
358 PRESBYTÉRIENS.
armes pour lui contre Cromwell qui les avait trom-
pés, ils firent essuyer à ce pauvre roi quatre sermons
par jour; ils lui défendaient de jouer; ils le mettaient
en pénitence ; si Bien que Charles se lassa bientôt
d'être roi de ces pédans , et s'échappa de leurs mains
comme un écolier se sauve du collège.
Devant un jeune et vif bachelier français, criail-
lant le matin dans les écoles de théologie , le soir
chantant avec les dames, un théologien anglican est
un Caton ; mais ce Caton paraît un galant devant un
presbytérien d'Ecosse. Ce dernier affecte une démar-
che grave, un air fâché, un vaste chapeau, un long
manteau par-dessus un habit court; prêche du nez,
et donne le nom de prostituée de Babylone à toutes les
églises où quelques ecclésiastiques sont assez heu-
reux pour avoir cinquante mille livres de rente, et
où le peuple est assez Bon pour le souffrir, et pour
les appeler monseigneur, votre grandeur et votre émi-
nence. Ces messieurs, qui ont aussi quelques églises
en Angleterre, ont mis les airs graves et sévères à la
mode en ce pays. C'est à eux qu'on doit la sanctifica-
tion du dimanche dans les trois royaumes. Il est dé-
fendu ce jour-là de travailler et de se divertir; ce qui
est le double de la sévérité des églises catholiques.
Point d'opéra, point de comédie, point de concert à
Londres le dimanche; les cartes même y sont si ex-
pressément défendues, qu'il n'y a que les personnes
de qualité, et ce qu'on appelle les honnêtes gens, qui
jouent ce jour-là : le reste de la nation va au sermon ,
au cabaret, et chez des filles de joie.
Quoique la secte épiscopaîe et la presbytérienne
PRÉTENTIONS. 35g
soient les deux dominantes dans la Grande-Bretagne,
toutes les autres y sont bien venues, et vivent assez
bien ensemble , pendant que la plupart de leurs pré-
dicans se détestent réciproquement, avec presqu'au-
tant de cordialité qu'un janséniste damne un jésuite.
Entrez dans la bourse de Londres, cette place plus
respectable que bien des cours , dans laquelle s'as-
semblent les députés de toutes les nations pour l'uti-
lité des hommes : là , le Juif, le maliométan et le
chrétien traitent l'un avec l'autre comme s'ils étaient
de la même religion , et ne donnent le nom àHnfidèles
qu'à ceux qui font banqueroute. Là le presbytérien
se fie à l'anabaptiste, et l'anglican reçoit la promesse
du quaker. Au sortir de ces pacifiques et libres assem-
blées, les uns vont à la synagogue, les autres vont
boire; celui-ci va se faire baptiser*dans une grande
cuve au nom du Père, par le Fils, au Saint-Esprit;
celui-là fait couper le prépuce de son fils , et fait
marmoter sur J'enfant des paroles hébraïques qu'il
n'entend point ; les autres vont dans leur église at-
tendre l'inspiration de Dieu, leur chapeau sur la tête 4
et tous sont contens.
S'il n'y avait en Angleterre qu'une religion , son
despotisme serait à craindre; s'il n'y en avait que
deux, elles se couperaient la gorge : mais il y en a
trente, elles vivent en paix et heureuses.
PRETENTIONS.
Il n'y a pas dans notre Europe un seul prince qui
ne s'intitule souverain d'un pays possédé par son
voisin. Cette manie politique est inconnue dans le
360 PRÉTENTIONS.
reste du monde ; jamais le roi de Boutan ne s'est dit
empereur de la Chine ; jamais le conteish tartare ne
prit le titre de roi d'Egypte.
Les plus belles prétentions ont toujours été celles
des papes; deux clefs en sautoir les mettaient visible-
ment en possession du royaume des cieux. Ils liaient
et ils déliaient tout sur la terre. Cette ligature les
rendait maîtres du continent; et les filets de saint
Pierre leur donnaient le domaine des mers.
Plusieurs savans théologiens ont cru que ces dieux
diminuèrent eux-mêmes quelques articles de leurs
prétentions , lorsqu'ils furent vivement attaqués par
les titans nommés luthériens, anglicans, calvinis-
tes, etc. Il est très-vrai que plusieurs d'entre eux
devinrent plus modestes, que leur cour céleste eut
plus de décence; cependant leurs prétentions se sont
renouvelées dans toutes les occasions. Je n'en veux
pour preuve que la conduite d^Aldobrandin , Clé-
ment VIII, envers le grand Henri IV, quand il fallut
lui donner une absolution dont il n'avait que faire ,
puisqu'il était absous par les évêques de son royaume,
et qu'il était victorieux.
Aldobrandin résista d'abord pendant une année
entière, et ne voulut pas reconnaître le duc de Nevers
pour ambassadeur de France. A la fin il consentit à
ouvrir la porte du royaume des cieux à Henri, aux
conditions suivantes.
i°. Que Henri demanderait pardon de s'être fait
ouvrir la porte par des sous -portiers tels que des
évêques, au lieu de s'adresser au grand portier.
2°. Qu'il s'avouerait déchu du trône de France jus-
PRÉTENTIONS. 36 i
qu'a ce qu'Aldobrandin le réhabilitât par la pléni-
tude de sa puissance.
3°. Qu'il se ferait sacrer et couronner une seconde
fois, l'a première étant nulle, puisqu'elle avait été
faite sans l'ordre exprès d'Aldobrandin.
4°. Qu'il chasserait tous les protestans de son
royaume, ce qui n'était ni honnête ni possible. La
chose n'était pas honnête , parce que les protestans
avaient prodigué leur sang pour le faire roi de
France; elle n'était pas possible, parce que ces dis-
sidens étaient au nombre de deux millions i
5°. Qu'il ferait au plus vite la guerre au grande
turc, ce qui n'était ni plus honnête ni plus possiblev
puisque le grand - turc l'avait reconnu roi dans le
temps que Rome ne le connaissait pas, erque Henri
n'avait ni troupes, ni argent, ni vaisseaux pour aller
faire la guerre comme un fou à ce grand-turc son
allié. '
6°. Qu'il recevrait, couché sur le ventre tout de
son long, l'absolution de monsieur le légat, selon la
forme ordinaire; c'est-à-dire, qu'il serait fustigé par
monsieur le légat.
7°. Qu'il rappellerait les jésuites chassés de son
royaume par le parlement, pour l'assassinat commis
sur sa personne par Jean Çhâtel, leur écolier.
J'omets plusieurs autres petites prétentions. Henri
en fit modérer plusieurs. Il obtint surtout, avec bien
de la peine, qu'il ne serait fouetté que par procureur,
et de la propre main d'Aldobrandin,
Vous me direz que sa sainteté était forcée à exiger
des conditions si extravagantes , par le vieux démon
Dict. Ph. 7. 3ii
0Ô2 PRÉTEXTIONS.
du midi Philippe II, qui avait dans Rome plus do
pouvoir que le pape. Vous comparez Aldobrandin à
un soldat poltron , que son colonel conduit à la tran>
. chéc à coups de bâton.
Je vous répondrai qu'en effet Clément VIII crai-
gnait Philippe II, mais qu'il n'était pas moins attaché
aux droits de sa tiare ; que c'était un si grand plaisir
pour le petit- fils d'un banquier de donner le fouet à
un roi de France, que pour rien au monde Aldobran-
din n'eût voulu s'en départir.
Vous me répliquerez que, si un pape voulait ré-
clamer aujourd'hui de telles prétentions, s'il voulait
donner le fouet au roi de France, au roi d'Espagne,
ou au roi de Naples, ou au duc de Parme, pour avoir
chassé le's révérends pères jésuites, il risquerait
d'être traité comme Clément VII le fut par Charles-
Quint, et d'essuyer dçs humiliations beaucoup plus
grandes; qu'il faut sacrifier ses prétentions à son
utilité ; qu'on doit céder au temps; que le shérif de la
Mecque doit proclamer Àli-beg roi d'Égvpte, s'il est
victorieux et affermi. Je vous répondrai que vous avez
raison.
Prétentions de V empire, tirées de Glafey et
de Scliweder.
Sur Rome (nulle). Charles-Quint même, après
avoir pris Rome, ne réclama point le droit de domaine
utile.
Sur le patrimoine de saint Pierre, depuis Viterbo
jusqu'à Givi£a-Castellana3 terres de la comtesse Ma-
PRÉTENTIONS. 363
thilde y mais cédées solennellement par Rodolphe de
Hapsbourg.
Sur Parme et Plaisance, domaine suprême comme
partie de la Lombardie, envahies par Jules- II, don-
nées par Paul III à son bâtard Farrièse : hommage
toujours fait depuis ce temps au pape ; suzeraineté
toujours réclamée par les seigneurs de Lombardie. Le
droit de suzeraineté entièrement rendu à l'empereur
atix traités de Cambrai, de Londres, à la paix de
Sur la Toscane , droit de suzeraineté exercé par
Charles^Quint; état de l'empire appartenant aujour-
d'hui au frère de l'empereur.
Sur la république de Lucques, érigée en duché
par Louis de Bavière en 13^8; les sénateurs déclarés
depuis vicaires de l'empire par Charles IV. L'empe-
reur Charles VI, dans la guerre de 1701, y exerça
pourtant son droit de souveraineté, en lui fesant payer
beaucoup d'argent.
Sur le duché de Milan , cédé par l'empereur Ven-
ceslas à Galéas Visconti , mais regardé comme un £e£
de l'empire.
Sur le duché de la Mirandole , réuni à h maison
d'Autriche en 1 7 1 1 par Joseph I.
Sur le duché de Mantoue , érigé en duché par
Charles-Quint; réuni de même en 1708. -
Sur Guastalla, Novellaria, Bozzolo, Castiglione,
aussi fiefs de l'empire , détachés du duché de Mantoue.
Sur tout le Montferrat , dont le duc de Savoie reçut
l'investiture à Vienne en 1708,
364 PRETENTIONS.
Sur le Piémont , dont l'empereur Sigismond donna
l'investiture au duc de Savoie Àmédée VIII.
Sur le comté d'Asti, donné par Charles-Quint à la
maison de Savoie : les ducs de Savoie toujours vi-
caires en Italie depuis l'empereur Sigismo'nd.
Sur Gênes, autrefois du domaine des rois lom-
bards : Frédéric Barberousse lui donna en fief le ri-
vage, depuis Monaco jusqu'à Porta-Venere; elle est
libre sous Charles-Quint en 1 5,29; mais l'acte porte :
In cwitate nostrâ Germa, et salçis romani imperii
juribus.
Sur les fiefs de tangues, dont les ducs de Savoie
ont le domaine direct.
Sur Padoue , Vicence et Vérone , droits devenus
caducs.
Sur Naples et Sicile , droits plus caducs encore.
Presque tous les états d'Italie sont ou ont été vassaux
de l'empire.
Sur la Poméranie et le Mecklembourg, dont Fré-
déric Barberousse donna les fiefs.
Sur le Danemarck , autrefois fief de l'empire :
Othon Ier en donna l'investiture.
Sur la Pologne , pour les terres auprès de la Vistule,
Sur la Bohême et la Silésie, unies à l'empire par
Charles IV en 1 355.
Sur la Prusse, du temps de Henri VII : le grand-
maître de Prusse reconnu membre de l'empire en
i5oo.
Sur la Livonic , du temps des chevaliers de l'épéc.
Sur la Hongrie , dès le temps de Henri II.
Sur la Lorraine, par le traité de i542 : reconnue
PRETRES. > 365,
état de l'empire , payant taxe pour la guerre du Turc.
Sur le duché de Bar, jusqu'à Tan i3i i, que Phi-*
lippe-le-Bel, vainqueur, se fit prêter hommage.
Sur le duché de Bourgogne , en vertu des droits des
Marie de Bourgogne.
Sur le royaume d'Arles et la Bourgogne transju-
rane, que Conrad le Salique posséda du chef de sa
femme.
Sur le D'auphiné, comme partie du royaume d'Ar-
les ; l'empereur Charles TV s'éi&nt fait couronner à
Arles en i365, et ayant créé le dauphin de France
son vicaire.
Sur la Provence, comme membre du royaume
d'Arles dont Charles d'Anjou fit hommage à l'empire.
Sur la principauté d'Orange, comme arrière-fief
de l'empire
Sur Avignon , par la même raison.
Sur la Sardaigne , que Frédéric II érigea eiï
royaume.
Sur la Suisse, comme membre des royaumes d'Ar-
les et de Bourgogne.
Sur la Dalmatie , dont une grande partie appartient
aujourd'hui entièrement aux Vénitiens , et l'autre à 1$
Hongrie.
PRÊTRES.
Les prêtres sont dans un état à peu près ce que
sont les précepteurs dans les maisons des citoyens,
faits pour enseigner, prier, donner l'exemple; ils ne
peuvent avoir aucune autorité sur les maîtres de la
maison, à moins qu'on ne prouve que celui qui donne
3*.
366 PRÊTRES.
des gages doit obéir à celui qui les reçoit. De toutes
tes religions , celle qui exclut le plus positivement les
prêtres de toute autorité civile, c'est sans contredit
celle dp Jésus : « Rendez à César ce qui est à César.
——Il n'y aura parmi vous ni premier ni dernier. —
Mon royaume n'est point de ce monde. »
Les querelles de l'empire et du sacerdoce, qui ont
ensanglanté l'Europe pendant plus de six siècles,
n'ont donc été de la part des prêtres que des rébel-
lions contre Dieu et les hommes, et un péché conti-
nuel contre le Saint-Esprit.
Depuis Calcas , qui assassina la fille d'Agamcm-
non, jusqu'à Grégoire XII et Sixte V, deux évêquel
de Rome qui voulurent priver le grand Henri IV dtf
royaume de France , la puissance sacerdotale a été
fatale au monde.
Prière n'est pas domination; exhortation n'est paj
despotisme. Un bon prêtre doit être ïe médecin de«
âmes. Si Hippocrate avait ordonné à ses malades df
prendre de l'ellébore sous peine d'être pendus, Hip-
pocrate aurait été plus fou et plus barbare que Pha-
laris, et il aurait eu peu de pratiques. Quand un prêtre
dit : Adorez Dieu, soyez juste, indulgent, compatis-
sant, c'est alors un très-bon médecin. Quand il dit :
Croyez-moi, ou vous serez brûlé, c'est un assassin.
Le magistrat doit soutenir et contenir le prêtre,
comme le père de famille doit donner de la considé-»
ration au précepteur de ses enfans et empêcher qu'il)
n'en abuse. L'accord du sacerdoce et de l'empire est Ici
système le plus monstrueux ; car, dès qu'on chercha
cet accord, on suppose nécessairement la division $
PRÊTRES. 367
xi faut dire , la protection donnée par V empire au sa-
cerdoce.
Mais dans les pays où le sacerdoce a obtenu l'em-
pire , comme dans Salem , où Melchisédech était
prêtre et roi ; comme dans le Japon \ où le daïri a été
si long-temps empereur, comment faut-il faire ? Je ré-
ponds que les successeurs de Melchisédech et des
daïris ont été dépossédés.
Les Turcs sont sages en ce point. Ils font à la vé-
rité le voyage de la Mecque; mais ils ne permettent
pas au shérif de la Mecque d'excommunier le sultan.
Ils ne vont point acheter à la Mecque la permission
de ne pas observer le ramadan, et celle d'épouser
leurs cousines ou leurs nièces ; ils ne sont point jugés
par des imans que le shérif délègue; ils ne paient
point la première année de leur revenu au shérif. Que
de choses à dire sur tout cela! Lecteur, c'est à vous
de les dire vous-même.
PRÊTRES DES PAÏENS.
Dom Navarette, dans une de ses lettres à doit
Juan d'Autriche , rapporte ce discours du dalaï-lama
à son conseil privé.
« Mes vénérables frères, vous et moi nous savons
très-bien que je ne suis pas immortel; mais il est bon
que les peuples le croient. Les Tartares du grand et
du petit Thibet sont un peuple de col raide et de
lumières courtes, qui ont besoin d'un joug pesant et
de grosses erreurs. Persuadez-leur bien mon immor-
talité dont la gloire rejaillit sur vous, et qui vous
procure honneurs et richesses.
368 PRÊTRLS.
<c Quand le temps viendra où les Tartares seront
plus éclairés, on pourra leur avouer alors que les
grands lamas ne sont point immortels, mais que leurs
prédécesseurs Pont été; et que ce qui était nécessaire
pour la fondation de ce divin édifice, ne l'est plus
quand l'édifice est affermi sur un fondement inébran-
lable.
a J'ai eu d'abord quelque peine à faire distribuer
aux vassaux de mon empire les agrémens de ma
chaise percée, proprement enchâssés dans des cris-
taux ornés de cuivre doré; mais ces monumens ont
été reçus avec tant de respect, qu'il a fallu continuer
cet usage, lequel après tout ne répugne en rien aux
bonnes mœurs, et qui fait entrer beaucoup d'argent
dans notre trésor sacré.
« Si jamais quelque raisonneur impie persuade au
peuple que notre derrière n'est pas aussi divin que
notre tête; si on se révolte contre nos reliques, vous
en soutiendrez la valeur autant que vous le pourrez.
« Et, si vous êtes forcés enfin d'abandonner la
sainteté de notre cul, vous conserverez toujours dans
l'esprit des raisonneurs le profond respect qu'on
doit à notre cervelle, ainsi que dans un traité avec
lesMongules nous avons cédé une mauvaise province
pour être possesseurs paisibles des autres.
« Tant que nos Tartares du grand et du petit
Thibet ne sauront ni lire ni écrire, tant qu'ils seront
grossiers et dévots, vous pourrez prendre hardiment
leur argent, coucher avec leurs femmes et avec leurs
filles, et les menacer de la colère du dieu Fo s'ils
osent se plaindre.
prêtres. 36g
« Lorsque le temps de raisonner sera arrivé ( car
enfin il fout bien qu'un jour les hommes raisonnent) ,
vous prendrez alors une conduite tout opposée, et
vous direz le contraire de ce que vos prédécesseurs
ont dit j car vous devez changer de bride à mesure
que les chevaux deviennent plus difficiles à gouver-
ner. Il faudra que votre extérieur soit plus grave, vos
intrigues plus mystérieuses, vos secrets mieux gar-
dés, vos sophismes plus éblouissans, votre politique
plus fine. Vous êtes alors les pilotes d'un vaisseau
qui fait eau de tous cotés. Ayez sous vous des subal-
ternes qui soient continuellement occupés à pomper,
à calfater, à boucher tous les trous. Vous voguerez
avec plus de peine; mais enfin vous voguerez, et vous
jetterez dans l'eau ou dans le feu, selon qu'il convien-
dra le mieux, tous ceux qui voudront examiner si
vous avez bien radoubé le vaisseau.
r« Si les incrédules sont ou le prince des Kalkas ,
ou le conteish dcsKalmouks, ou un prince de Casan,
ou tel autre grand seigneur qui ait malheureusement
trop d'esprit, gardez-vous bien de prendre querelle
avec eux. -Respectez-les, dites-leur toujours que vous
espérez qu'ils rentreront dans la bonne voie. Mais,
pour les simples citoyens, ne les épargnez jamais;
plus ils seront gens de bien, plus vous devez travail-
ler aies exterminer; car ce sont les gens d'honneur
qui sont les plus dangereux pour vous.
« Vous aurez la simplicité de la colombe , la pru-
dence du serpent, et la griffe du lion, selon les lieux
et selon les temps. »,
Le dalaï-lama avait à peine prononcé cesparoles2
3jO TRIÈRE 5.
que la terre trembla, les éclairs coururent d'un pôle
à l'autre, le tonnerre gronda, une voie céleste se fit
entendre : adorez dieu et non le grand-lama.
Tous les petits lamas soutinrent que la voix avait
dit : Adorez Dieu et le grand-lama. On le crut long-
temps dans le royaume du Thibet; et maintenant on
ne le croit plus.
PRIÈRES.
Nous ne connaissons aucune religion sans prières;
les Juifs même en avaient, quoiqu'il n'y eût point
chez eux de formule publique, jusqu'au temps où ils
chantèrent leurs cantiques dans leurs synagogues, ce
qui n'arriva que très-tard.
Tous les hommes, dans leurs désirs et dans leurs
craintes, invoquèrent le secours d'une divinité. Des
philosophes y plus respectueux, envers l'Être su-
prême, et moins condescendans à îâ faiblesse hu-
maine, ne voulurent, pour toute prière, que la rési-
gnation. C'est en effet tout ce qui semble convenjj
entre la créature et le créateur. Mais la philosophie
n'est pas faite pour gouverner le monde; elle s'élève
trop au-dessus du vulgaire; elle parle un langage
qu'il ne peut entendre. Ce serait proposer aux mar-
chandes de poissons frais d'étudier les sections co-
niques.
Parmi les philosophes mêmes, je ne crois pas
qu'aucun autre que Maxime de Tyr ait traité cette
matière; voici la substance des idées de ce Maxime.
L'Éternel a ses desseins de toute éternité. Si la
prière est d'accord avec ses volontés immuables, il
PRIÈRES. 3^1
est très-inutile de lui demander ce qu'il a résolu de
faire. Si on le prie de faire le contraire de ce qu'il a
résolu, c'est le prier d'être faible, léger, inconstant;
c'est croire qu'il soit tel, c'est se moquer de lui. Ou
vous lui demandez une chose juste; en ce cas il ,1a
doit, et elle se fera sans qu'on l'en prie; c'est même
se défier de lui que lui faire instance : ou la chose est
injuste, et alors on l'outrage. Vous êtes digne ou in-
digne de la grâce que vous implorez : si digne, il le
sait mieux que vous; si indigne, on commet un crime
de plus en demandant ce qu'on ne mérite pas.
En un mot, nous ne fesons des prières à Dieu que
parce que nous l'avons fait à notre image. Nous le
traitons comme un bâcha, comme un sultan qu'on
peut irriter et apaiser.
Enfin toutes les nations prient Dieu ; les sages se
résignent et lui obéissent.
Prions avec le peuple, et résignons-nous avec les
sages.
Nous avons déjà parlé des prières publiques de
plusieurs nations , et de celles des Juifs. Ce peuple en
a une depuis un temps immémorial , laquelle mérite
toute notre attention par sa conformité avec notre
prière enseignée par Jésus-Christ même. Cette oraison
juive s'appelle le Kadish; elle commence par -ces
mots : « O Dieu ! que votre nom soit magnifié et sanc-
tifié^ faites régner votre règne; que la rédemption
fleurisse, et que le Messie vienne promptement ! »
Ce Kadish, qu'on récite en chaldéen, a fait croire
qu'il était aussi ancien que la captivité, et que ce fut
alors qu'ils commencèrent à espérer un messie j u»
372 PRIOR, BULTER,
libérateur., qu'ils ont demande depuis dans les temps
de leurs calamités.
Ce mot de messie, qui se trouve dans cette ancienne
prière, a fourni beaucoup de disputes surFhistoire de
ce peuple. Si cette prière est du temps d»la transmi-
gration à Babylone, il est clair qu'alors les Juifs de-
vaient souhaiter et attendre un libérateur. Mais d'où
vient que , dans des tenrps plus funestes encore ,
après la destruction de Jérusalem par Titus, ni Jo-
sèphe ni Ptiilon ne parlèrent jamais de l'attente d'un
messie? Il y a des obscurités dans l'histoire de tous
les peuples; mais celles des Juifs est un chaos perpé-
tuel. Il est triste pour les gens qui veulent s'instruire,
que les Chaldéens et les Egyptiens aient perdu leurs
archives, tandis que les Juifs ont conservé les leurs.
PRIOR (DE);
"DU POEME SINGULIER D'HUDIBRAS, ET PU DOYEN ]
SWIFT.
On n'imaginait pas en France que Prior, qui vint
de la part de la reine Anne donner la paix à Louis XIV,
avant que le baron Bolingbroke vînt la signer; on ne
devinait pas, dis-je, que ce plénipotentiaire fût un
poëte. La France paya depuis l'Angleterre en même
monnaie ; car le cardinal Dubois envoya notre Des-
touches à Londres , et il ne passa pas plus pour poëte
parmi les Anglais que Prior parmi les Français. Le
plénipotentiaire Prior était originairement un garçon
cabareticr que le comte de Dorset , bon poëte lui-
même et un peu ivrogne, rencontra un jour lisant
Horace sur le banc de la taverne, de même que mi-
£T SWIFT. 373
lord Aîla trouva son garçon jardinier lisant Newtoa,
Aila fît du jardinier un bon géomètre (1), et Dorset
fit un très-agréable poète du cabaretiei\
C'est de Prior qu'est l'Histoire de l'ârne : cette hian
toire est la plus naturelle qu'on ait faite jusqu'à pré-
sent de cet être ji bien senti et si mal connu. L'âme
est d'abord aux extrémités du corps, dans les pieds
et dans les mains des enfans; et de là elle se place
insensiblement au milieu du ccrps dans Page de pu-
berté; ensuite elle monte au cœur, et là elle produit
les senlimens de l'amour et de l'héroïsme : elle s'élève
jusqu'à la tête dans un âge plus mûr, elle y raisonne
comme elle peut, et dans la vieillesse on ne sait plus
ce qu'elle devient; c'est la sève d'un vieil arbre qui
s'évapore et qui ne se répare plus, Peut-être cet ou-»
vrage est -il trop long : toute plaisanterie doit être
courte , et même le sérieux devrait bien être court
aussi.
Ce même Prior fît un petit poème sur la fameuse
bataille d'HochsteU Cela ne vaut pas son Histoire de
l'âme ; il n'y a de bon que cette apostrophe à Boileau :
Satirique flatteur, toi qui pris tant de peine
Pour chanter que Louis n a point passé le Rhin.
( 1) Ce ge'omètre s'appelait Stoîie. Il a donné sur le calcul in-
tégral un ouvrage assez médiocre , mais qui , pour le temps où il
a été fait, prouvait des connaissances fort étendues. Au reste, il
est presque sans exemple que des hommes qui ont commencé
tard à s'instruire aient montré de grands talens , quoique les ef-
forts dont ils ont eu besoin pour s'élever au dessus de leur édu-
cation supposent de la sagacité et une grande force de tête. Celte
observation suffit pour détruire l'opinion exagérée de Rousseau
•ur l'éducation négative.
Dict. Pu. 7., 3a
$74 PMOR, BUTLtÀ,
Noire plénipotentiaire finit par paraphraser en quinze
cents vers ces mots attribués à Salomon, que tout est
vanité. On en pourrait faire quinze mille sur ce sujet*,
mais malheur à qui dit tout ce qu'il peut dire !
Enfin la reine A<nne étant morte , le ministère ayani;
.changé , la paix que Prior avait entamée étant en hor-
reur, Prior n'eut de ressource qu'une édition de ses
»jœuvres par une souscription de son parti; après quoi
il mourut en* philosophe , comme meurt ou croit mou-
rir tout honnête Anglais.
Je voudrais donner aussi quelques idées des poé-
sies de milord Roscomon, de milord Dorset; mais je
sens qu il me faudrait faire un gros livre , et qu'après
;bien de la peine je ne donnerais qu'une idée fort
imparfaite de tous ces ouvrages. La poésie est une
espèce de musique, il faut l'entendre pour en juger.
Quand je traduis quelques morceaux de poésies étran-
gères, je note imparfaitement leur musique, mais je
.ne puis exprimer le goût de leur chaut.
Poëme d'Hudibras.
Il y a un poëme anglais difficile à faire connaître
aux étrangers; il s'appelle Hudibras. C'est un ouvrage
-tout comique, et cependant le sujet est la guerre ci-
vile du temps de Cromwcll. Ce qui a fait verser tant
.de sang et tant de larmes a produit un poëme qui
force le lecteur le plus sérieux à rire. On trouve un
exemple de ce contraste dans notre Satire Ménippée.
Certainement les Romains n'auraient point fait un
poëme burlesque sur les guerres de César et de Pom-
pée, et sur les proscriptions d'Octave et d'Antoine,
ET SWIFT. 3^5
Pourquoi donc les malheurs affreux que causa la
ligue en France, et ceux que les guerres du roi et du
parlement étalèrent en Angleterre, ont-ils: pu fournir
des plaisanteries ? c'est qu'au fond il y avait un ridi-
cule caché dans ces querelles funestes. Les bourgeois
de Paris à la tête de la faction des Seize mêlaient
l'impertinence aux horreurs de la faction. Les intri-
gues des femmes, du légat et dès moines avaient un
côté comique, malgré les calamités qu'elles appor-
tèrent. Les disputes théologiqiîes et Penthousiasmc1
des puritains en Angleterre étaient très-susceptibles
de railleries; et ce fond de ridicule bien développé
pouvait devenir plaisant, en écartant les horreurs tra-
giques qui le couvraient. Si la bulle Unigenitus fesait
répandre du sang, le petit poëme de Philotanus n'en
serait pas moins convenable au sujet, et on ne pour-
rait même lui reprocher que de n'être pas aussi gai,
aussi plaisant, aussi varié qu'il pouvait l'être, et de
ne pas tenir dans le corps de l'ouvrage ce que promet
le commencement.
Le poëme d'Hudibras, dont je vous parle, semble
être un composé de la Satire Ménippée et de don*
Quichotte; il a sur eux l'avantage des vers, il a celui-
de l'esprit : la Satire Ménippée n'en approche pas ;
elle n'est qu'un ouvrage très-médiocre; mais, à force
d'esprit, Fauteur d'Hudibras a trouvé le secret d'être
fort au-dessous de dom Quichotte. Le goût, la naï-
veté, Part de narrer, celui de bien entremêler les
aventures, celui de ne rien prodiguer ? valent bien
mieux que de l'esprit : aussi dom Quichotte est lu de
toutes les nations, etHudibras n'est lu que des Anglais,
3j6 PRI0R, BUTLER,
L'auteur de ce poème si extraordinaire s'appelait
Butler : il était contemporain de Milton, et eut infi-
niment plus de réputation que lui , parce qu'il était
plaisant, et que le poëmc de Milton était fort triste.
Butler tournait les ennemis du roi Charles II en ridi-
cule, et toute la récompense qu'il en eut fut que le
roi citait souvent ses vers. Les combats du chevalier
Hudibras furent plus connus que les combats des
anges et des diables du Paradis perdu : mais la cour
d'Angleterre ne traita pas mieux le plaisant Butler ,
que la cour céleste ne traita le sérieux Milton ; et tous
deux moururent de faim, ou a peu près.
Le héros du poëme de Butler n'était pas un per-
sonnage feint, comme le dom Quichotte de Michel
Cervantes : c'était un chevalier baronnet très -réel ,
qui avait été un des enthousiastes de Cromwell , et un
de ses colonels. Il s'appelait sir Samuel Luke. Pour
faire connaître l'esprit de ce poëme unique en son
genre, il faut retrancher les trois quarts de tout pas-
sage qu'on veut traduire; car ce Butler ne finit jamais.
'J'ai donc réduit à environ quatre -vingts vers les
quatre cents premiers vers d'Hudibras , pour évitci
la prolixité.
Quand les profanes et les saints
Dans l'Angleterre étaient aux prises,
Qu'on se battait pour des églises,
Aussi fort que pour des catins ;
Lorsqu'anglicans et puritains
Fesaient une si rude guerre ,
Et qu'au sortir du cabaret
Les orateurs de Nazareth
Allaient battre lu caisse eh chaire;
SWIFT. 377
Que partout , sans savoir pourquoi ,
Au Dom du ciel , au nom du roi ,
Les gens d'armes couvraient la terre ;
Alors monsieur le chevalier,
Long-temps oisif ainsi qu'Achille,
Tout rempli d'une sainte bile ,
Suivi de son grand e'cuyer,
S'échappa de son poulailler
Avec son sabre et 1 évangile ,,
Et s'avisa de guerroyer.
Sire Hudibras , cet homme rare ,
Était, dit-on , rempli d'honneur,
Avait de l'esprit et du cœur,
Mais il en était fort avare.
D'ailleurs par un talent nouveau j
Il était tout propre au barreau ,
Ainsi qu'à la guerre cruelle ;
Grand sur les bancs , grand sur la selk,
Dans les camps et dans un bureau ;
Semblable à ces rats amphibies
Qui paraissant avoir deux vies ,
Sont rats de campagne et rats d'eau.
Mais maigre' sa grande éloquence ,
Et son mérite et sa prudence ,
Il passa chez quelques savans
Pour être un de ces instrumeos
Dont les fripons avec adresse
Savent user sans dire mot ,
Et qu'ils tournent avec souplesse :
Cet instrument s'appelle un sot.
Ce n'est pas qu'en théologie
En logique , en astrologie ,
Il ne fut un docteur subtil *
En quatre il séparait un fil,
Disputant sans jamais se rendre,
«Changeant de thèse tout à coup,
Toujours prêt à parler beaucoup
3».
3^8 PRIOR, BUTLER,
Quand il fallait ne point s'entendre.
D'Hudibras la religion
Était tout comme sa raison ,
"Vide de sens et fort profonde.
Le puritanisme divin ,
La meilleure secte du monde ,
Et qui certes n'a rien d'humain ;
La vraie église militante ,
(Qui prêche un pistolet en main
Pour mieux convertir son prochain ,
A grands coups de sabre argumente g
Qui promet les célestes biens
Par le gibet et par la corde ,
Et damne sans miséricorde
Les péchés des autres chrétiens
Pour se mieux pardonner les siens j;
Secte , qui toujours détruisante,
Se détruit elle-même enfin.
Tel Samson de sa main puissante
Brisa le temple philistin ;
Mais il périt par sa vengeance ,
Et lui-même il s'ensevelit ,
Écrasé sous la chute immense
De ce temple qu'il démolit.
Au nez du chevalier antique
Deux grandes moustaches pendaient ,
A qui les parques attachaient
Le destin de la république.
Ils les garde soigneusement,
Et si jamais on les arrache,
C'est la chute du parlement*
L'état entier en ce moment
Doit tomber avec sa moustache.
Ainsi Taliacolius ,
Grand Esculape d'Étrurie,
Répara tous les nez perdus
Par une nouvelle industrie :
ET SWIFT. 079
Il vous prenait adroitement
Un morceau du cul d'un pauvre homme ,
L'appliquait au nez proprement;
Enfin il arrivait qu'en somme ,
Tout juste à la mort du prêteur,
Tombait le nez de l'emprunteur,
Et souvent dans la môme bière.,
Par justice et par bon accord ,
On remettait au gré du mort
Le nez auprès de son derrière.
Notre grand héros d'Albion ,
Grimpé dessus sa haridelle,
Pour venger la religion ,
Avait à l'arçon de sa selle
Deux pistolets et du jambon :
Mais il n'avait qu'un éperon.
C'était de tout temps sa manière J
Sachant que , si la talonnière.
Pique une moitié du énsyal,
L'autre moitié de l'animai
Ne resterait point en arrière . -
[Voilà donc Hudibras parti ;
Que Dieu-bénisse son voyage.
Ses argumens et son parti ,
Sa barbe rousse et son courage !
Un homme qui aurait dans l'imagination la dixième
partie de l'esprit comique bon ou mauvais qui règne-
dans cet ouvrage, serait encore très-plaisant : mais il
se donnerait bien de garde de traduire Hudibras. Le
moyen de faire rire des lecteurs étrangers des ridi-
cules déjà oubliés chez la nation même où ils ont été:
célèbres! On ne lit plus le Dante dans l'Europe, parce
que tout y est allusion^ à des faits ignorées : il en est
de même d'Hudibras. La plupart des railleries de ce
380 PRI0R, BUTLER,
livre tombent sur la théologie et les théologiens du
temps. Il faudrait à tout moment un commentaire. La
plaisanterie expliquée cesse d'être plaisanterie ; et
un commentateur de bons mots n'est guère capable
d'eu dire.
Du doyen Swift.
Voila pourquoi on n'entendra jamais bien en
France les livres de l'ingénieux docteur Swift, qu'on
appelle le Rabelais d'Angleterre. Il a l'honneur d'être
prêtre, et de se moquer de tout comme lui ; mais Ra-
belais n'était pas au-dessus de son siècle, etSwiftest
fort au-dessus de Rabelais.
Notre curé de Meudon , dans son extravagant et
inintelligible livre, a répandu une extrême gaieté et
une plus grande impertinence. Il a prodigué l'érudi-
tion , les ordures et l'ennui. Un bon conte de deux
pages est acheté par des volumes de sottises. Il n'y a
que quelques personnes d un goût bizarre qui se pi
quent d'entendre et d'estimer tout cet ouvrage. L<?
reste de la nation rit des plaisanteries de Rabelais, eft
méprise le livre; on le regarde comme le premier des
bouffons. On est fâché qu'un homme qui avait tant
d'esprit en ait fait un si misérable usage. C'est un
philosophe ivre, qui n'a écrit que dans le temps de
son ivresse.
M. Swift est Rabelais dans son bon sens, et vivant
en bonne compagnie. Il n'a pas à la vérité la gaieté
du premier, mais il a toute la finesse, la raison, le
choix , le bon goût qui manque à notre curé de Meu-
don. Sos vers sont d'un goût singulier et presque ini-
ET SWIFT. 38 I
mitable. La bonne plaisanterie est son partage envers
et en prose *, mais, pour le bien entendre , il faut faire
un petit voyage dans son pays.
Dans ce pays, qui paraît si étrange à une partie de
l'Europe , on n'a point trouvé trop étrange que le ré-
vérend Swift, doyen d'une cathédrale, se soit moqué,
dans son conte du Tonneau, du catholicisme, du lu-
théranisme et du calvinisme : il dit pour ses raisons
qu'il n'a pas touché au christianisme. Il prétend avoir
respecté le père en donnant cent coups de fouet aux
trois enfans. Des gens difficiles ont cru que les verges
étaient si longues qu'elles allaient jusqu'au père.
Ce fameux conte du Tonneau est une imitation de
l'ancien conte des trois anneaux indiscernables qu'un
père légua à ses trois enfans. Ces trois anneaux étaient
la religion juive , la chrétienne et la mahométane.
C'est encore une imitation de l'histoire de Mérq et
d'Énégu par Fontenelle. Méro était l'anagramme de
Rome , et Enégu celle de Genève. Ce sont deux sœurs
qui prétendent à la succession du royaume de leur
père. Méro règne la première. Fonteneïle la représente
comme une sorcière qui escamotait le pain , et qui fe-
rait des conjurations avec des cadavres. C'est là pré-
cisément le milord Pierre de Swift, qui présente un.
morceau de pain à ses deux frères, et qui leur dit :
« Voiïà d'excellent vin de Bourgogne, mes amis;
voilà des perdrix d'un fumet admirable. » Le même
milord Pierre, dans Swift, joue en tout le rôle que
Méro joue dans Fontenelle.
Ainsi presque tout est imitation. L'idée des Lettres
persanes est prise de celle de l'Espion turc. Le
382 PRIVILÈGES.
Boiardo a imité le Pulci , l'Arioste a imité le Boiardo.
L'es esprits les plus originaux empruntent les uns des
autres. Michel Cervantes fait un fou de son dom Qui-
chotte; mais Roland est -il autre chose qu'un fou?
Il serait difficile de décider si la chevalerie errants
est plus tournée en ridicule par les peintures gro-
tesques de Cervantes que par la féconde imagina-
tion de TArioste. Métastase a pris la plupart de ses
opéras dans nos tragédies françaises. Plusieurs au-
teurs anglais nous ont copiés , et n'en ont rien dit. Il
en est des livres comme du feu dans nos foyers; on
va prendre ce feu chez son voisin, on l'allume chez
soi , on le communique à d'autres , et il appartient
à tousi
PRIVILÈGES, CAS PRIVILÉGIES.
L'JJSAGE». qui prévaut presque toujours contre la
raison, a voulu qu'on appelât privilégiés les délits
des ecclésiastiques et des moines contre l'ordre civil,
ce qui est pourtant très -commun; et qu'on nommât
délits communs ceux qui ne regardent que la disci-
pline ecclésiastique; cas dont la police civile ne
s'embarrasse pas, et qui sont abandonnés à la hié-
rarchie sacerdotale.
L'église n'ayant de jurisdiction que celle que les
souverains lui ont accordée, et les juges de régiise
n'étant ainsi que des juges privilégiés par le souve-
rain , on devrait appeler cas privilégiés ceux qui sont
de leur compétence, et délits communs ceux qui
doivent être punis par les officiers du prince. Mais
les canonistes, qui sont très -rarement exacts dans
PRIVILÈGES. 383
leurs expressions, surtout lorsqu'il s'agit de la juris-
diction royale , ayant regardé un prêtre nommé
o'îicial, comme étant de droit le seul juge des
clercs, ils ont qualifié de privilège ce qui appartient
de droit commun aux tribunaux laïques ; et les or-
donnances des rois ont adopté cette expression en
France.
S'il faut se conformer à cet usage, le juge d'église
connaît seul du délit commun; mais il ne connaît
des cas privilégiés que concurremment avec le jugq
royal. Celui-ci se rend au tribunal de l'officialité ,
mais il n'y est que l'assesseur du juge d'église. Tous
les deux sont assistés de leur greffier; chacun rédige
séparément, mais en présence l'un de l'autre, les
actes de la procédure. L'official qui préside interroge
seul l'accusé; et, si le juge royal a des questions à lui
faire, il doit requérir le juge d'église,de lesproposer.
L'instruction conjointe étant achevée, chaque juge
rend séparément son jugement.
Cette procédure est hérissée de formalités, et elle
entraîne d'ailleurs des longueurs qui ne devraient pas
être admises dans la jurisprudence criminelle. Les
juges d'église, qui n'ont pas fait une étude des lois et
des formalités , n'instruisent guère de procédures
criminelles sans donner lieu à des appels comme
d'abus qui ruinent en frais le prévenu, le font languir
dans les fers, ou retardent sa punition s'il est cou-
pable.
D'ailleurs, les Français n'ont aucune loi précise
qui ait déterminé quels sont les cas privilégiés, Un
384 PRIVILÈGES.
malheureux gémit souvent une année entière dans
les cachots avant de savoir quels seront ses juges.
Les prêtres et les moines sont dans l'étaf et sujets de
l'état. Il est bien étrange que, lorsqu'ils ont troublé la
société, ils ne soient pas jugés comme les autrei
citoyens, parles seuls officiers du souverain.
Chez les Juifs les grands prêtres mêmes n'avaient
'point ce privilège que nos lois ont accordé à de
simples habitués de paroisse. Salomon déposa le
grand pontife Abiathar, sans le renvoyer à la syna-
gogue pour lui faire son procès (a). Jésus-Christ,
accusé devant un juge séculier et païen, ne récusa
pas sa juridiction. Saint Paul, traduit au tribunal de
Félix et de Festus, ne le déclina point.
L'empereur Constantin accorda d'abord ce privi-
lège aux évêques. Honorius et Théodose le Jeune
retendirent à tous les clercs , et Justinien le con-
firma.
En rédigeant l'ordonnance criminelle de 1670, le
conseiller d'état Pussort et le président de Novion
étaient d'avis (b) d'abolir la procédure conjointe, et
de rendre aux juges royaux le droit de juger seuls les
clercs accusés de cas privilégiés; mais cet avis rai-
sonnable fut combattu par le premier président de
Lamoignon, et par l'avocat général Talon : et une loi
qui était faite pour réformer nos abus, confirma le
plus ridicule de tous.
Une déclaration du roi du 26 avril 1657, défend
bi ■ ■ - . .,..!. 1 » iii | 1 ■ .
(a) III liv. des Rois, cLap. II, v. 26 et 27,
(b) Procès Yerbal de l'ordonnance , pages 43 et 44»
PRIVILEGES. 385
au parlement de Paris de continuer la procédure
commencée contre le cardinal de Retz accusé de
crime de lèse-majesté. La même déclaration veut que
les procès des cardinaux, archevêques et évêques du
royaume, accusés du crime de lèse-majesté, soient
instruits et jugés par les juges ecclésiastiques, comme
il est ordonné par les canons.
Mais cette déclaration , contraire aux usages du
royaume, n'a été enregistrée dans aucun parlement,
et ne serait pas suivie. Nos livres rapportent plusieurs
arrêts qui ont décrété de prise de corps, déposé,
confisqué les biens, et condamné à l'amende et à
d'autres peines, des cardinaux, des archevêques et
dids évêques. Ces peines ont été prononcées contre
i'évêque de Nantes par arrêt du 2 5 juin 1 455 :
Contre Jean de La Balue, cardinal et évêque d'An
gers, par arrêt du 29 juillet 1,469;
Contre Jean Hébert, évéque de Cpnstance, en
i48o;
Contre Louis de Rochechouart, évêque de Nantes,
en 1 481;
Contre Geoffroi de Pompadour, évêque de Péri»
gueux, et George d'Amboise, évêque de Montauban
en 1488;
Contre Geoffroi Dintiville , évêque d'Auxerre , en
i53i;
Contre Bernard Eordat, évêque de Pamiers, en
i537;
Contre le cardinal de Châtillon, évêque de Beau-
vais, le 19 mars 1 56g;
Diet. Ph. y. 33
336 ViUVILÉGES.
Contre Géofroi de La Martonie, évoque d'Amiens,
le 9 uillet i5q4 ;
Contre Gilbert Genebrard , archevêque d'Aix, le
26 janvier i5t)6;
Contre Guillaume Rose, evêque de Senlis, le 5
'septembre 1398;
Contre le cardinal de Sourdis, ardievêque de Bor-
deaux, le 17 novembre 161 5.
Le parlement de Paris décréta de prise de corps le
cardinal de Bouillon , et fit saisir ses biens par arrêt
du 20 juin 17 10.
Le cardinal de Mailly, archevêque de Reims, fit
en 1717 un mandement tendant à détruire la paix
ecclésiastique établie par le gouvernement. Le bour-
reau brûla publiquement le mandement par arrêt du
parlement.
Le sieur Languet, évêque de Soissons, ayant sou-
tenu qu'il ne pouvait être jugé par Ja justice du roi,
même pour crime de lèse-majesté, il fut condamné à
dix mille livres d'amende.
Dans les troubles honteux excités par les refus de
sacremens, le simple présidial de Nantes condamna
Tévêque de cette ville à six mille francs d'amende
pour avoir refusé la communion à ceux qui la de-
mandaient.
En 1764? l'archevêque d'Auch, du nom de Mon-
tillet , fut condamné à une amende ; et son mande-
ment, regardé comme un libelle diffamatoire, fut
brûlé par le bourreau à Bordeaux.
Ces exemples ont été très-fréquens. La maxime,
que les ecclésiastiques sont entièrement soumis a la
PROPHÈTES. 3$7
justice du roi comme les autres citoyens, a prévalu
dans tout le royaume. Il n'y a point de loi expresse
qui l'ordonne; mais l'opinion de tous les juriscon-
sultes, le cri unanime de la nation et le bien de l'état
sont une loi.
PROPHÈTES.
Le prophète Jurieu fut sifflé, les prophètes des
Cévennes furent pendus ou roués ; les prophètes qui
vinrent du Languedoc et du Dauphiné à Londres
furent mis au pilori ; les prophètes anabaptistes furent
condamnés à divers supplices; le prophète Savona-
rola fut cuit à Florence. Et*, s'il est permis de joindre
à tous ceux-là les véritables prophètes juifs , on verra
que leur destinée n'a pas été moins malheureuse; le
plus grand de leurs prophètes, saint Jean-Baptiste,
eut le cou coupé.
On prétend que Zacharie fut assassiné ; mais heu-
reusement cela- n'est pas prouvé. Le prophète Jeddo
ou Addo qui fut envoyé à Béthel, à condition qu'il
ne mangerait ni ne boirait, ayant malheureusement
mangé un morceau de pain, fut mangé à son tour
par un lion, et on trouva ses os sur le grand chemin
entre le lion et son âne. Jonas fut avalé par un pois-
son ; il est vrai qu'il ne resta dans son ventre que trois
jours et trois nuits; mais c'est toujours passer soixante
et douze heures fort mal à son aise.
Habacuc fut transporté en l'air par les cheveux à
• Babylone. Ce n'est pas un grand malheur à la vérité ;
mais c'est une voiture fort incommode. On doit beau-
coup souffrir quand on est suspendu par les cheveux
388 PROPHETES.
l1espace de trois cents milles. J'aurais mieux aimé
une paire d'ailes, la jument Borak ou l'hipogrifFe.
Michée, fils de Jemilla, ayant vu le Seigneur
assis sur son trône avec l'armée du ciel à droite et à
gauche, et le Seigneur ayant demandé quelqu'un
pour aller tromper le roi Achab; le diable s'étant
présenté au Seigneur, et s'étant chargé de la com-
mission, Michée rendit compte de la part du Sei-
gneur au roi Achab de cette aventure céleste. Il est
vrai que pour récompense il ne reçut qu'un énorme
soufflet de la main du prophète Sédékia ; il est vrai
qu'il ne fut mis dans un cachot que pour quelques
jours : mais enfin il est désagréable pour un homme
inspiré d'être souffleté et fourré dans un cul de
basse-fosse.
On croit que le roi Àmasias fit arracher les dents
au prophète Amos pour l'empêcher de parler. Ce
n'est pas qu'on ne puisse absolument parler sans
dents; on a vu de vieilles édentées très-bavardes :
mais il faut prononcer distinctement une prophétie;
et un prophète édenté n'est pas écouté avec le respect
qu'on lui doit.
Baruch essuya des persécutions. Ezéchiel fut la-
pidé par les compagnons de son esclavage. On ne sait
si Jérémie fut lapidé, ou s'il fut scié en deux.
Pour Isaïe , il passe pour constant qu'il fut scié par
ordre de Manassé, roitelet de Juda.
Il faut convenir que c'est un méchant métier que
celui de prophète. Pour un seul qui, comme Ëlic, va
se promener de planètes en planètes dans un beau
carrosse de lumière, traîné par quatre chevaux blancs,
PROPHÈTE S., 38C)
il y en a cent qui vont à pied , et qui sont obligés
d'aller demander leur dîner de porte en porte. Ils
ressemblent assez à Homère , qui fut obligé , dit-on ,
de mendier dans les sept villes qui se disputèrent de-
puis Thonneur de l'avoir vu naître. Ses commenta-
teurs lui ont attribué une infinité d'allégories , aux-
quelles il n'avait jamais pensé. On a fait souvent le
même honneur aux prophètes. Je ne disconviens pas
qu'il n'y eût ailleurs des gens instruits de l'avenir. Il
n'y a qu'à donner à son àme un certain degré d'exal-
tation, comme l'a très-bien imaginé un brave philo-
sophe de nos jours, qui voulait percer un trou jus-
qu'aux antipodes , et enduire les malades de poix
* résine (i).
Les Juifs exaltèrent si bien leur âme, qu'ils virent
très-clairement toutes les choses futures : mais il est
difficile de deviner au juste si par Jérusalem les pro-
phètes entendent toujours la vie éternelle; si Baby-
lone signifie Londres ou Paris; si, quand ils parlent
d'un grand dîner, on doit l'expliquer par un jeûne; sï
du vin rouge signifie du sang; si un manteau rouge
signifie la foi, et un manteau blanc la charité. L'in-
telligence des prophètes est l'effort de l'esprit humain.
Il y a encore une grande difficulté à l'égard des
prophètes juifs ; c'est que plusieurs d'entre eux
étaient hérétiques samaritains. Osée était de la tribu
d'Issacar , territoire samaritain ; Ëlie et Ëlizée eux-
mêmes en étaient : mais il est aisé de répondre à cette
objection. On sait assez que l'esprit souffle où il veut,
D Voyez la Diatribe du docteur Akakia , vol. de Facéties.
33.
OjO PROPHÉTIES.
et que la grâce tombe sur le sol le plus aride comme
sur le plus fertile.
PROPHETIES.
SECTION PREMIÈRE.
Ce mot, dans son acception ordinaire, signifie
prédiction de Pavenir. C'est en ce sens que Jésus (<')
disait à ses disciples : Il est nécessaire que tout ce
qui a été écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les
Prophètes et dans les Psaumes, soit accompli. Alors,
ajoute l'évangéliste, il leur ouvrit l'esprit, afin qu'ils
comprissent les Ecritures.
On sentira la nécessité indispensable d'avoir l'es-*
prit ouvert pour comprendre les prophéties , si l'on
fait attention que les Juifs, qui en étaient les déposi-
taires , n'ont jamais pu reconnaître Jésus pour le
messie, et qu'il y a dix-huit siècles que nos théolo-
giens disputent avec eux pour fixer le sens de quel-
ques-unes qu'ils tâchent d'appliquer à Jésus. Telles
sont celle de Jacob (//) : Le sceptre ne sera point ôté
de Juda, et le chef de sa cuisse, jusqu'à ce que celui
qui doit être envoyé vienne. Celle de Moïse (c) : Le
Seigneur votre Dieu vous suscitera un prophète
comme moi , de votre nation et d'entre vos frères ;
c'est lui que vous écouterez. Celle d'Isaïe (</) : Voici
qu'une vierge concevra et enfantera un fils qui sera
nommé Emmanuel. Celle de Daniel (c) : Soixante et
(a) Luc, ch. XXIY, v.44 et 45. — (b) Genèse , XLTX , v. 10.
(c) Deutér,, cli. XVIII, v. i5. — (et) Ll,th. VII, v. 1*4;—
(e) 7f/.,ch. IX, v. 2 '4.
PROPHÉTIES. 3g i
dix semaines ont élé abrégées en faveur de votre
peuple, etc. Notre objet n'est point d'entrer ici dans
ce détail théologique.
Observons seulement qu'il est dit dans les Actes
des apôtres (/) , qu'en donnant un successeur à Juda,
et dans d'autres occasions, ils se proposaient expres-
sément d'accomplir les prophéties ;. mais les apôtres
même en citaient quelquefois qui ne se trouvent point
dans l'écriture des Juifs; telle est celle-ci alléguée
par saint Matthieu ((/) : Jésus vint demeurer dans
une ville appelée Nazareth, afin que cette prédiction
des prophètes fût accomplie : Il sera appelé Naza-
réen.
Saint Jude, dans son épître, cite aussi une pro-
phétie du livre d'Hénoc qui est apocryphe; et l'au-
teur de l'ouvrage imparfait sur saint Matthieu , par-
lant de l'étoile vue en orient par les mages , s'exprime
en ces termes : On m'a raconté, dit-il, sur le témoi-
gnage de je ne sais quelle écriture, qui n'est pas à la
vérité authentique, mais qui réjouit la foi bien loin de
la détruire , qu'il y a aux bords de l'océan Oriental ?
une nation qui possédait un livre qui porte le nom de
Seth, et dans lequel il est parlé de l'étoile qui devait
apparaître aux mages, et des présens que les mages
devaient offrir au fils de Dieu. Cette nation, instruite
par ce livre , choisit douze personnes des plus reli-
gieuses d'entre elles , et les chargea du soin d'ob-
server quand l'étoile apparaîtrait. Lorsque quelqu'un
d'eux venait à mourir , on lui substituait un de ses
(/') Chap. I, v. i6, et chap. XIII, v. 47, — (2) Cb.II, v.' 3*
3Q2 PROPHETIES.
fils ou de ses proches. Ils s'appelaient mages dans
leur langue , parce qu'ils servaient Dieu dans le si-
lence et à voix basse.
Ces mages allaient donc tous les ans, après la ré-
colte des blés , sur une montagne qui est dans leur
pays, qu'ils nomment le Mont de la Victoire, et qui
est très-agréable, à cause des fontaines qui l'arrosent
et des arbres qui le couvrent. Il y a aussi un antre
creusé dans le roc, et c'est là qu'après s'être lavés et
purifiés , ils offraient des sacrifices et priaient Dieu
en silence pendant trois jours.
Ils n'avaient poinf discontinué cette pieuse pra-
tique, depuis un grand nombre de générations, lors-
qu'enfin l'heureuse étoile vint descendre sur leur
montagne. On voyait en elle la figure d'un petit en-
fant, sur lequel il y avait celle d'une croix. Elle leur
parla, et leur dit d'aller en Judée. Ils partirent à l'in>
stant , rétoile marchant toujours devant eux , et ils
furent deux années en chemin.
Cette prophétie du livre de Seth, ressemble à celle
de Zorodascht ou Zoroastre, excepté que la figure
que l'on devait voir dans l'étoile était celle d'une
jeune fille vierge; aussi Zoroastre ne dit pas qu'elle
aurait une croix sur elle. Cette prophétie, citée dans
l'Evangile de l'enfance (/*) , est rapportée ainsi par
Abulpharage (t) : Zoroastre, le maître des Magu-
séens, instruisit les Perses de la manifestation future
de notre Seigneur Jésus-Christ, et leur commanda
de lui offrir des présens lorsqu'il serait né. Il les
(h) Art. 7. — (t) Dinast, pag. 82.
prophéties. 3g3
avertît que dans les derniers temps une vierge con-
cevrait sans l'opération d'aucun homme; et que, lors-
qu'elle mettrait au monde son fils , il apparaîtrait une
étoile qui luirait en plein jour, au milieu de laquelle
ils verraient la figure d'une jeune fille vierge. Ce sera
vous, mes enfans, ajouta Zoroastre, qui l'apercevrez
avant toutes les nations. Lors donc que vous verrez
paraître cette étoile , allez où elle vous conduira.
Adorez cet enfant naissant ; offrez-lui vos présens :
car c'est le Verbe qui a créé le ciel.
L'accomplissement de cette prophétie est rap-
porté dans l'Histoire naturelle de Pline (/f); mais,
outre que l'apparition de l'étoile aurait précédé la
naissance de Jésus d'environ quarante ans, ce pas-
sage semble fort suspect aux savans; et ce ne serait
pas le premier ni le seul qui aurait été interpolé en
faveur du christianisme. En voici le précis : « Il
parut à Rome, pendant sept jours, une comète si
brillante, qu'à peine en pouvait-on supporter la vue;
on apercevait au milieu d'elle un dieu sous la forme
humaine; on la prit pour l'âme de Jules-César qui
venait de mourir, et on l'adora dans un temple par-
ticulier. »
M. Assemani, dans sa Bibliothèque orientale (i),
parle aussi d'un livre de Salomon , métropolitain de
Bassora, intitulé V 'Abeille , dans lequel il y a un cha-
pitre sur cette prédiction de Zoroastre. Hornius, qui
ne doutait pas de son authenticité, a prétendu que
Zoroastre était Balaam, et cela vraisemblablement
(k) Liv. II , chap. 23. — (l) Tome 3 , 1 part* , p. 3 16.
3g4 PROPHÉTIES.
parce qu*Origène , eraî*» sun premier livre ccn:re
Celse, dit (m) que les mages avaient sans doute les
prophéties de Balaam, dont on trouve ces paroles
dans les Nombres (/i) : Une étoile se lèvera de Jacob,
et un homme sortira d'Israël. Mais Balaam n'était
pas plus Juif que Zoroastre, puisqu'il dit lui-même
qu'il était venu d'Aram, des montagnes d'orient (o).
D'ailleurs saint Paul parle expressément à Tite(; )
d'un prophète crétois; et saint Clément d'Alexan-
drie (r/) reconnaît que, comme Dieu voulant sauver
les Juifs leur donna des prophètes, il suscita de
môme les plus excellens hommes d'entre les Grecs,
ceux qui étaient les plus propres à recevoir ses
grâces; il les sépara des hommes du vulgaire, afin
d'être les prophètes des Grecs , et de les instruire
dans leur propre langue. Platon, dit-il encore (/),
n'a-t-il pas prédit en quelque manière l'économie
salutaire, lorsque, dans son second livre de la Répu-
blique, il a imité cette parole de l'Écriture (s) : Défe-
sons-nous du juste, car il nous incommode, et s'est
exprimé en ces termes : Le juste sera battu de verges;
il sera tourmenté; on lui crèvera les }reux; et, après
avoir souffert toutes sortes de maux, il sera enfm
crucifié.
Saint Clément aurait pu ajouter crue, si on ne creva
pas les yeux a Jésus-Christ, malgré cette prophétie
{m) Char). X!ï. — (n) Chap. XXIV, v. 17. — (0) Nombres,
chap. XXIIÏ , v. 7. — (p) Chap. I , v. 12. — (</) Stromatcs ,
liv. VT, j>. 63 8. — (»•) Jbil, liv. V, p, 601. — (s) La Sagesse,
c!^). [I , v. 12.
PROPHÉTIES. 3q5
de Platon, on ne lui brisa pas non plus les os, quoi-
qu'il soit dit dans un psaume* (t) : Pendant qu'on
brise mes os, mes ennemis, qui me persécutent,
m'accablent par leurs reproches. Au contraire, saint
Jean (11) dit positivement que les soldats rompirent
les jambes aux deux autres qui étaient crucifiés avec
lui, mais qu'ils ne rompirent point celles de Jésus,
afin que cette parole de l'Écriture fût accomplie (x) :
Vous ne briserez aucun de ses os.
Cette Ecriture, citée par saint Jean, s'entendait à g
la lettre de l'agneau pascal que devaient manger les *
Israélites, mais Jean-Baptiste ayant appelé (?/) Jésus
l'agneau de Dieu, non-seulement on lui en fit depuis
l'application, mais on prétendit môme que sa mort
avait été prédite par Confucius. Spizeli cite l'Histoire
de la Chine par Martini, dans laquelle il est rapporté
que l'an 3g du règne de Ringi , des chasseurs tuèrent
hors des portes de la ville un animal rare que les
Chinois appellent kilin, c'est-à-dire, agneau de Dieu.
A cette nouvelle Confucius frappa sa poitrine, jeta de
profonds soupirs, et s'écria plus d'une fois : Kilin,
qui est-ce qui a dit que vous étiez venu? Il ajouta :
Ma doctrine tend à sa fin, elle ne "sera plus d'aucun
usage dès que vous paraîtrez.
On trouve encore une autre prophétie du même
Confucius dans son second livre, laquelle on ap-
plique également à Jésus, quoiqu'il n'y ooit pas dé-
(t) Ps. 4 1 , v. 1 1 . — (u) Chap. XIX , v. 3 2 et 3(6.
[x) Exode, chap. XIT, v. 46? et Nombres, chap. IX, 'v. 12.
(y) Jean, cîiap. I, v. 29 et 36.
5gO FROPHÉTIES,
signé sous le nom d'agneau de Dieu. La voici : On ne
doit pas craindre que* lorsque le Saint, l'attendu des
nations sera venu, on ne rende pas à sa vertu tout
l'honneur qui lui est dû. Ses œuvres seront conformes
aux lois du ciel et de la terre.
Ces prophéties contradictoires, prises dans les
livres des Juifs, semblent excuser leur obstination,
et peuvent rendre raison de l'embarras de nos théo-
logiens dans leur controverse avec eux. De plus,
celles que nous venons de rapporter des autres peu-
ples, prouvent que l'auteur des Nombres, les apôtres
et les pères reconnaissent des prophètes chez toutes
les nations. C'est ce que prétendent aussi les Ara-
bes (z), qui comptent cent vingt-quatre mille pro-
phètes depuis la création du monde jusqu'à Mahomet,
et croient que chacun d'eux a été envoyé à une nation
particulière.
Nous parlerons des prophétesses à l'article Si-
bylles,
SECTION II.
Il est encore des prophètes : nous en avions deux
à Bicètre en 1723; l'un et l'autre se disaient Elie,
On les fouetta, et il n'en fut plus question.
Avant les prophètes des Cévennes, qui tiraient des
coups de fusil derrière les haies au nom du Seigneur
en 1 704? la Hollande eut le fameux Pierre Jurieu qui
publia l'Accomplissement des prophéties. Mais que
la Hollande n'en soit pas trop fière. Il était né en
(a) Histoire des Arabes , cb. XX , pas AbrahaïB Echellensis.
PROPHÉTIES. 3t97
France dans une petite ville appelée Mer, de la géné-
ralité d'Orléans. Cependant il faut avouer que ce ne
fut qu'à Roterdam que Dieu l'appela à la prophétie.
Ce Jurieu vit clairement, comme bien d'autres,
dans l'Apocalypse , que le pape était la bête ( a ) ;
qu'elle tenait poculum aureum penum abominationum ,
la coupe d'or pleine d'abominations; que les quatre
premières lettres de ces quatre mots latins formaient
le mot papa; que par conséquent son règne allait
finir; que les Juifs rentreraient dans Jérusalem; qu'ils
domineraient sur le monde entier pendant mille ans,
après quoi viendrait Pantechrist; puis Jésus assis sur
une nuée jugerait les vivans et les morts.
Jurieu prophétise expressément (/;) que le temps
de la grande révolution et de la chute entière du pa-
pisme <( tombera justement sur Tan 1689, que j'es-
time, dit-il, être le temps de la vendange apocalyp-
tique ; car les deux témoins ressusciteront en ce
temps-là. Après quoi la France doit rompre avec le
pape avant la fin du siècle, ou au commencement de
l'autre, et le reste de l'empire antichrétien s'abolira
partout. »
Cette particule disjonctive ow, ce signe du doute
n'était pas d'un homme adroit. Il ne faut pas qu'un
prophète hésite. Il peut être obscur, mais il doit être
sûr de son fait.
La révolution du papisme n'étant point arrivée
en 1689, comme Pierre Jurieu l'avait prédit, il fit
faire au plus vite une nouvelle édition où il assura
(a) Tome I, p. 187. — (h) Tome II, p. i33 et i34.
Dicl. Pli. 7. 34
3<)8 PROPHETIES.
que c'était pour 1690. Et, ce qui est étonnant , c'est
que cette édition fut suivie immédiatement d'une
autre. Il s'en est fallu beaucoup que le Dictionnaire
de Bayle ait eu une pareille vogue ; mais l'ouvrage de
Bayle est resté, et Pierre Jurieu n'est pas même de-
meuré dans la Bibliothèque bleue avec Nostradamus.
On n'en avait pas alors pour un seul prophète. Un
presbytérien anglais, qui étudiait à Utrecht, com-
battit tout ce que disait Jurieu sur les sept fioles et les
sept trompettes de l'Apocalypse , sur le règne de mille
ans, sur la conversion des Juifs, et même sur Fante-
christ. Chacun s'appuyait de l'autorité de Gocceîus ,
de Coterus, de Drabicius, de Gommenius, grands
prophètes précédens, et de la prophétesse Christine.
Les deux champions se bornèrent à écrire ; on espérait
qu'ils se donneraient des soufflets, comme Sédékia
en appliqua un à Michée., en lui disant : Devine.
comment l'esprit divin a passé de ma main sur ta jouet
Mot à mot, comment l'esprit a-t-il passé de toi II
moi'} Le public n'eut pas cette satisfaction, et &e$k
bien dommage.
SECTION III.
Il n'appartient qu'à l'église infaillible de fixer le
véritable sens des prophéties; car les Juifs ont tou-
jours soutenu avec leur opiniâtreté ordinaire, qu'au-
cune prophétie ne pouvait regarder Jésus -Christ; et
les pères de l'église ne pouvaient disputer contre eux
avec avantage, puisque, hors saint Ephrem, le grand
Origène et saint Jérôme, il n'y eut jamais aucun père
de l'église qui sût un mot d'hébreu.
PROPHÉTIES. 399
Ce ne fat qu'au neuvième siècle que Raban le
Maure, depuis évêque de Maïence, apprit la langue
juive. Son exemple fut suivi de quelques autres, et
alors on commença à disputer avec les rabbins sur
le sens des prophéties.
Raban fut étonné des blasphèmes qu'ils pronon-
çaient contre notre Sauveur, l'appelant bâtard, impie,
(ils de Panther , et disant qu'il n'est pas permis de
prier Dieu sans le maudire (c) : Quod nulla oratio
posset apud Deum accepta esse nisi in eâ Dominum
nostrum Jesum-Christum maledicant. Confitentes eum
esseimpium etfilium impii, id est ynescio cujus œthnici
quem nominant Panther a , à quodicuntmatrem Domini
adalteratam.
Ces horribles profanations se trouvent en plusieurs
endroits dans le Talmud, dans les livres duNizachon,
dans la dispute de Rittangel, dans celles de Jechiel
et de Nachmanides, intitulées le Rempart de la foi;
et surtout dans l'abominable ouvrage du Toldos
Jeschut.
C'est particulièrement dans le prétendu Rempart
de la foi du rabbin ïsaac, que l'on interprète toutes
les prophéties qui annoncent Jésus - Christ en les
appliquant à d'autres personnes.
C'est là qu'on assure que la Trinité n'est figurée
dans aucun livre hébreu, et qu'on n'y trouve pas la
plus légère trace de notre sainte religion. Au con-
traire, ils allèguent cent endroits qui, selon eux,
disent que la loi mosaïque doit durer éternellement.
(ç] Wegensileus in procemio } p. 53.
4ûO PROPHÉTIES.
Le fameux passage qui doit confondre les Juifs et
faire triompher la religion chrétienne, de l'aveu de
tous nos grands théologiens, est celui dlsaïe :
a Voici une vierge sera enceinte, elle enfantera un
fils, et son nom sera Emmanuel; il mangera du beurre
et du miel jusqu'à ce qu'il sache rejeter le mal et
choisir le bien.... £t, avant que l'enfant sache rejeter
le mal et choisir le bien, la terre que tu as en détes-
tation sera abandonnée de ses deux rois Et l'Éter-
nel sifflera aux mouches des ruisseaux d'Egypte, et
aux abeilles qui sont au pays d'Assur.... Et en ce jour-
là le Seigneur rasera avec un rasoir de louage le roi
d'Assur, la tête et le poil des géniteires, et il achèvera
aussi la barbe.... Et l'Eternel médit : Prends un
grand rouleau , et y écris avec une touche en gros
caractère, qu'on se dépêche de butiner, prenez vite
les dépouilles.... Donc je pris avec moi de fidèles
témoins, savoir Urie le sacrificateur, et Zacharie fils
de Jeberecia.... Et je couchai avec la prophétesse,
elle conçut et enfanta un enfant mâle; et l'Éternel me
dit : Appelle l'enfant Maher-salal-has-bas. Car, avant
que l'enfant sache crier mon père et ma mere , on en-
lèvera la puissance de Damas, et le butin de Samarie
devant le roi d'Assur. »
Le rabbin Isaac affirme , après tous les autres
docteurs de sa loi, que le mot hébreu aima signifie
tantôt une vierge, tantôt une femme mariée; que
Uuth est appelée aima lorsqu'elle était mère; qu'une
femme adultère est quelquefois même nommée al m (( ;
qu'il ne s'agit ici que de la femme du prophète Isaïe ;
que son fils ne s'appelle point Emmanuel , ipais
PROPHÉTIES. 4OI
"Maher-salal-has-bas; que, quand ce fils mangera du
beurre et du miel, les deux rois qui assiègent Jéru-
salem seront chassés du pays, etc. -
Ainsi ces interprètes aveugles de leur propre re-
ligion et de leur propre langue combattent contre
l'église, et disent obstinément que cette prophétie ne
peut regarder Jésus-Christ en aucune manière.
On a mille fois réfuté leur explication dans nos
langues modernes. On a employé la force, les gibets,
les roues, les flammes; cependant ils ne se rendent
pas encore.
« Il a porté nos maladies, il a soutenu nos doit
leurs, et nous l'avons cru affligé de plaies, frappé de
Dieu et affligé. »
Quelque frappante que cette prédiction puisse
nous paraître , ces Juifs obstinés disent qu'elle n'a nul
rapport avec Jésus-Christ, et qu'elle ne peut regarder
que les prophètes qui étaient persécutés pour les
péchés du peuple.
<( Et voila que mon serviteur prospérera , sera
honoré , et élevé très-haut. »
Ils disent encore que cela ne regarde pas Jésus-
Christ, mais David; que ce roi en effet prospéra, mais
que Jésus, qu'ils méconnurent, ne prospéra pas.
« Voici que je ferai un nouveau pacte avec la
maison. d'Israël et avec la maison de Juda. »
Ils disent que ce passage ne signifie, selon la lettre
et selon le sens, autre chose sinon, je renouvellerai
mon pacte avec Juda et avec Israël. Cependant leur
pacte n'a pas été renouvelé; on ne peut faire un plus
34.
402 PROPHÉTIES.
mauvais marche que celui qu'ils ont fait. N'importe,
ils sont obstines.
« Et toi, Bethléem d'Ephrata,qui es petite dans les
milliers de Juda, il sortira pour toi un dominateur en
Israël , et sa sortie est depuis le commencement jus-
qu'au jour d'à jamais. ».
Ils osent nier encore que cette prophétie soit pour
Jésus-Christ. Ils disent qu'il est évident que Michée
parle de quelque capitaine natif de Bethléem , qui
remportera quelque avantage à la guerre contre les
Babyloniens; car il parle le moment d'après de l'his-
toire de Babylone et des sept capitaines qui élurent
Darius. Et, si on démontre qu'il s'agit du Messie, ils
n'en veulent pas convenir.
Ces Juifs se trompent grossièrement sur Juda qui
devait être un lion , et qui n'a été que comme un âne
sous les Perses, sous Alexandre, sous les Séleucides,
sous les Ptolomées, sous les Romains, sous les Arabes
et sous les Turcs.
Ils ne savent ce qu'ils entendent par le Shilo, et par
la verge 3 et par la cuisse de Juda, La verge n'a été dans
Juda qu'un temps très-court; ils disent des pauvre-
tés; mais l'abbé Houteviïle n'en dit-il pas beaucoup
davantage avec ses phrases, son néologisme et son
éloquence de rhéteur, qui met toujours des mots à la
place des choses, et qui se propose des objections
très- difficiles pour n'y répondre quo par du ver-
biage ?
Tout cela est donc peine perdue; et quand l'abbé
François ferait encore un livre plus gros, quand il le
[oindrait aux cinq ou six mille volumes que nous
PROPRIETE, 4°3
avons sur cette matière, nous en serions plus fatigués
sans avoir avancé d'un seul pas.
On se trouve donc plongé dans un chaos qu'il est
impossible à la faiblesse de l'esprit humain de dé-
brouiller jamais. On a besoin , encore une fois, d'une
église infaillible qui juge sans appel. Car enfin, si un
Chinois, un Tartare, un Africain, réduit au malheur
de n'avoir que du bon sens, lisait toutes ces prophé-
ties, il lui serait impossible d'en faire l'application,
ni à Jésus-Christ , ni aux Juifs , ni à personne. Il serait
dans Pétonnement, dans l'incertitude, ne concevrait
rien, n'aurait pas une seule idée distincte. Il ne pour-
rait pas faire un pas dans cet abîme; il lui faut un
guide. Prenons donc l'église pour notre guide, c'est
le moyen de cheminer. On arrive avec ce guide non-
seulement au sanctuaire de la vérité, mais à de bons
canonicats, à de grosses commanderies, à de très-
opulentes abbayes crossées et mitrées dont l'abbé est
appelé monseigneur par ses moines et par ses pay-
sans, à des évêchés qui vous donnent le titre de
prince; on jouit de la terre, et on est sûr de posséder
le ciel en propre.
PROPRIETE.
Liberty and property , c'est le cri anglais. II vaut
mieux que saint Georges et mon droit, saint Denis et
mont-joie ; c'est le cri de la nature.
De la Suisse à la Chine les paysans possèdent des
terres en propre. Le droit seul de conquête a pu dans
quelques pays dépouiller les hommes d'un droit si
naturel.
4o4 PROPRIÉTÉ.
L'avantage général d'une nation est celui du sou-
verain, du magistrat et du peuple , pendant la paix et
pendant la guerre. Cette possession des terres accor-
dées aux paysans est-elle également utile au trône et
aux sujets dans tous les temps ? Pour qu'elle le soit
au trône, il faut qu'elle puisse produire un revenu
plus considérable et plus de soldats.
Il faut donc voir si le commerce et la population
augmenteront. Il est certain que le possesseur d'un
terrain cultivera beaucoup mieux son héritage que
celui d'autrui. L'esprit de propriété double la force
de Fhomme. On travaille pour soi et pour sa famille
avec plus de vigueur et de plaisir que pour un maître.
L'esclave qui est dans la puissance d'un autre, a peu
d'inclination pour le mariage. Il craint souvent même
de faire des esclaves comme lui. Son industrie est
étouffée, son âme abrutie; et ses forces ne s'exercent
jamais dans toute leur élasticité. Le possesseur, au
contraire , désire une femme qui partage son bon-
heur, et des enfans qui l'aident dans son travail. Son
épouse et ses fils font ses richesses. Le terrain de ce
cultivateur peut devenir dix fois plus fertile qu'aupa-
ravant sous les mains d'une famille laborieuse. Le
commerce général sera augmenté. Le trésor du prince
en profitera. La campagne fournira plus de soldats.
C'est donc évidemment l'avantage du prince. La Po-
logne serait trois fois plus peuplée et plus riche si le
paysan n'était pas esclave.
Ce n'en est pas moins l'avantage des seigneurs.
Qu un seigneur possède dix mille arpens de terre
cultivés par des serfs ; dix mille arpens ne lui procu-
PROPRIÉTÉ. 4°3
reront qu'un revenu très-faible, souvent absorbé par
les réparations, et réduit à rien par l'intempérie des
saisons. Que sera-ce si la terre est dune plus vaste
étendue, et si le terrain est ingrat? il ne sera que le
maître dune vaste solitude. Il ne sera réellement
riche qu'autant que ses vassaux le seront. Son bon-
heur dépend du leur. Si ce bonheur s'étend jusqu'à
rendre sa terre trop peuplée , si le terrain manque à
tant de mains laborieuses (au lieu qu'auparavant les
mains manquaient au terrain) , alors l'excédant des
cultivateurs nécessaires se répand dans les villes ,
dans les ports de mer, dans les ateliers des artistes,
dans les armées. La population aura produit ce grand
bien ; et la possession des terres accordées aux cul-
tivateurs , sous la redevance qui enrichit les sei-
gneurs, aura produit cette population.
Il y a une autre espèce de propriété non moins
utile; C'est celle qui est affranchie de toute rede-
vance, et qui ne paie que les tributs généraux impo-
sés par le souverain pour le bien et le maintien de
l'état. C'est cette propriété qui a contribué surtout à
la richesse de l'Angleterre, de la Fraiice et des villes
libres d'Allemagne. Les souverains qui affranchirent
les terrains dont étaient composés leurs domaines ,
en recueillirent d'abord un grand avantage , puis-
qu'on acheta chèrement ces franchises; et ils en reti-
rent aujourd'hui un bien plus grand, surtout en An-
gleterre et en France , par les progrès de l'industrie
et du commerce.
L'Angleterre donna un grand exemple au seizième
siècle , lorsqu'on affranchit les terres dépendantes de
4o6 PROPRIÉTÉ.
l'église et des moines. C'était une chose bien odieuse,
bien préjudiciable à un état de voir des hommes
voués par leur institut à l'humilité et à la pauvreté ,
devenus les maîtres des plus belles terres du royaume,
traiter les hommes, leurs frères, comme des animaux
de service, faits pour porter leurs fardeaux. La gran-
deur de ce petit nombre de prêtres avilissait la nature
humaine. Leurs richesses particulières appauvris-
saient le reste du royaume. L'abus a été détruit, et
l'Angleterre est devenue riche.
Dans tout le reste de l'Europe, le commerce n'a
fleuri, les arts n'ont été en honneur, les villes ne se
sont accrues et embellies, que quand les serfs de la
couronne et de l'église ont eu des terres en propriété,
Et ce qu'on doit soigneusement remarquer, c'est que,
si l'église y a perdu des droits qui ne lui apparte-
naient pas, la couronne y a gagné l'extension de ses
droits légitimes : car l'église, dont la première insti-
tution est d'imiter son législateur humble et pauvre,
n'est point faite originairement pour s'engraisser du
fruit des travaux des hommes; et le souverain, qui
représente l'état , doit économiser le fruit de ces
mêmes travaux pour le bien de l'ctat même et pour
la splendeur du trône. Partout où le peuple travaille
pour l'église, l'état est pauvre : partout où le peuple
travaille pour lui et pour le souverain , l'état est
riche.
C'est alors que le commerce étend partout ses
branches. La marine marchande devient l'école de la
marine militaire. De grandes compagnies de com-
merce se forment. Le souverain trouve , dans les
PROPRIÉTÉ. 4°7
temps difficiles, des ressources auparavant incon-
nues. Ainsi dans les états autrichiens, en Angleterre,
en France, vous voyez le prince emprunter facile-
ment de ses sujets cent fois plus qu'il n'en pouvait
arracher par îa force, quand les peuples croupis-
saient dans la servitude.
Tous les paysans ne seront pas riches; et il ne faut
pas qu'ils le soient. On a besoin d'hommes qui n'aient
que leurs bras et de la bonne volonté. Mais ces
hommes mêmes, qui semblent le rebut de la fortune,
participeront au bonheur des autres. Ils seront libres
de vendre leur travail à qui voudra le mieux payer.
Cette liberté leur tiendra lieu de propriété. L'espé-
rance certaine d'un juste salaire les soutiendra. Ils
élèveront avec gaieté leur famille dans leurs métiers
laborieux et utiles. C'est surtout cette classe d'hom-
mes si méprisables aux yeux des puissans, qui fait
la pépinière des soldats. Ainsi, depuis le sceptre
jusqu'à la faux et à la houlette, tout s'anime, tout
prospère, tout prend une nouvelle force par ce seul
ressort.
Après avoir vu s'il est avantageux à un état que
les cultivateurs soient propriétaires , il reste à voir
jusqu'où cette concession peut s'étendre. Il est arrivé
dans plus d'un royaume que le serf affranchi, étant
devenu riche par son industrie, s'est mis à la place
de ses anciens maîtres appauvris ..par leur luxe. Il a
acheté leurs terres, il a pris leurs noms. L'ancienne
noblesse a été avilie; et la nouvelle n'a été qu'enviée
et méprisée. Tout a été confondu. Les peuples qui
408 PROVIDENCE.
ont souffert ces usurpations ont été le jouet des na-
tions qui se sont préservées de ce fléau.
Les erreurs d'un gouvernement peuvent être une
leçon pour les autres. Ils profitent du bien qu'il a
fait; ils évitent le mal où il est tombé.
Il est si aisé d'opposer le frein des lois à la cupi-
dité et à l'orgueil des nouveaux parvenus; de fixer
l'étendue des terrains roturiers qu'ils peuvent ache-
ter; de leur interdire l'acquisition des grandes terres
seigneuriales ( i ) , que jamais un gouvernement ferme
et sage ne pourra se repentir d'avoir affranchi la ser-
vitude et d'avoir enrichi l'indigence. Un bien ne pro-
duit jamais un mal que lorsque ce bien est poussé
à un excès vicieux, et alors il cesse d'être bien. Les
exemples des autres nations avertissent; et c'est ce
qui fait que les peuples qui sont policés les derniers,
surpassent souvent les maîtres dont ils ont pris les
leçons.
PROVIDENCE.
J'étais à la grille lorsque sœur Fessue disait à
sœur Confite : La Providence prend un soin visible
de moi, vous savez comme j'aime mon moineau; il
(i) Ces deux dernières lois seraient injustes. Mais si on vou-
lait s'opposer à la trop grande inégalité des richesses , et qu'on
n'eût ni assez de courage, ni une politique assez éclairée pour
abolir absolument les substitutions et les droits d'aînesse , on
pourrait restreindre ce privilège aux fiefs possédés par la no-
blesse ancienne ou titrée. Ce serait du moins agir eonséqucm-
ment, d'après un principe vicieux à la vérité, celui de favoriser
les distinctions outre les états.
PROVIDENCE. 409
était mort si je n'avais pas dit neuf Ave Maria pour
obtenir sa guérison. Dieu a rendu mon moineau à la
vie; remercions la sainte Vierge.
Un métaphysicien lui dit : Ma sœur, il n'y a rien
de si bon que des Ave Maria , surtout quand une fille
les récite en latin dans un faubourg de Paris; mais
je ne crois pas que Dieu s'occupe beaucoup de votre
moineau, tout joli qu'il est; songez, je vous prie,
qu'il a d'autres affaires. Il faut qu'il dirige continuel-
lement le cours de seize planètes et de l'anneau de
Saturne, au centre desquels il a placé le soleil qui
est aussi gros qu'un million de nos terres. Il a des
milliards de milliards d'autres soleils, de planètes et
de comètes à gouverner. Ses lois immuables et son
concours éternel font mouvoir la nature entière : tout
est lié à son trône par une chaîne infinie dont aucun
anneau ne peut jamais être hors de sa place. Si des
Ave Maria avaient fait vivre le moineau de sœur
Fessue un instant de plus qu'il ne devait vivre ^ ces
Ave Maria auraient violé toutes les lois posées de
toute éternité par le grand Etre ; vous auriez dérangé
l'univers, il vous aurait fallu un nouveau monde, un
nouveau Dieu, un nouvel ordre de choses,
SŒUR FESSUE.
Quoi ! vous croyez que Dieu fasse si peu de cas de
sœur Fessue?
LE MÉTAPHYSICIEN.
Je suis fâché de vous dire que vous n'êtes comme
moi qu'un petit chaînon imperceptible de la chaîne
infinie; que vos organes, ceux de votre moineau at
Dict. Ph. 7. 35
4*0 PROVIDENCE.
les miens sont destinés à subsister un nombre déter-
miné de minutes dans ce faubourg de Paris.
SŒUR FESSUE.
S'il est ainsi , j'étais prédestinée à dire un nombre
déterminé ftAvc Maria,
LE MÉTAPHYSICIEN.
Oui ; mais ils n'ont pas forcé Dieu à prolonger la
vie de votre moineau au delà de son terme. La consti-
tution du monde portait que dans ce couvent, à une
certaine heure , vous prononceriez comme un perro-
quet certaines paroles dans une certaine langue que
vous n'entendez point; que cet oiseau, né comme
vous par Faction irrésistible des lois générales, ayant
été malade, se porterait mieux; que vous vous ima-
gineriez l'avoir guéri avec des paroles, et que nous
aurions ensemble cette conversation.
SŒUR FESSUE.
Monsieur, ce discours sent l'hérésie. Mon confes-
seur, le révérend père de Menou , en inférera que
vous ne croyez pas à la Providence.
LE MÉTAPHYSICIEN.
Je crois la Providence générale, ma chère sœur,
celle dont est émanée de toute éternité la loi qui règle
toute chose, comme la lumière jaillit du soleil ; mais
je ne crois point qu'une Providence particulière
change l'économie du monde pour votre moineau ou
pour votre chat.
SŒUR FESSUE.
Mais pourtant, si mou confesseurvous dit, comme
il me l'a dit à moi , que Dieu change tous les jours ses
volontés en faveur des âmes dévotes?
PUISSANCE. 4j i
LE MÉTAPHYSICIEN.
Il me dira la plus plate bêtise qu'un confesseur de
filles puisse dire à un homme qui pense.
SŒUR FESSUE.
Mon confesseur une bête ! sainte Vierge Marie !
LE MÉTAPHYSICIEN.
Je ne dis pas cela;* je dis qu'il ne pourrait justifier
que par une bêtise énorme les faux principes qu'il
vous a insinués, peut-être fort adroitement, pour
Vous gouverner.
SŒUR FESSUE.
Ouais! j'y penserai; cela mérite réflexion.
PUISSANCE, TOUTE-PUISSANCE.
Je suppose que celui qui lira cet article est con-
vaincu que ce monde est formé avec intelligence ,s
et qu'un peu d'astronomie et d'anatomie suffisent
pour faire admirer cette intelligence universelle et
suprême.
Encore une fois, Mens agitât molem* (Virgile,
En.Vl, 727.)
Peut-il savoir par lui-même si cette intelligence
est toute -puissante, c'est-à-dire, infiniment puis-
sante ? A-t-il la moindre notion de l'infini , pour com-
prendre ce que c'est qu'une puissance infinie ?
Le célèbre historien philosophe David Hume
dit (a) : « Un poids de dix onces est enlevé dans la
balance par un autre poids; donc cet autre poids est
(a) Particular providence, page 35g.
4 I 2 PUISSANCE.
de plus de dix onces; mais on ne peut apporter de
raison pourquoi il doit être de cent. »
On peut dire de même : Tu reconnais une intelli-
gence suprême assez forte pour te former, pour te
conserver un temps limité , pour te récompenser ,
pour te punir. En sais-tu assez pour te démontrer
qu'elle peut davantage ?
Comment peux-tu te prouver par ta raison que cet
être peut plus qu'il n'a fait?
La vie de tous les animaux est courte. Pouvait-il
la faire plus longue?
Tous les animaux sont la pâture les uns des autres
sans exception : tout naît pour être dévoré. Pouvait-
il former sans détruire ?
Tu ignores quelle est sa nature. Tu ne peux donc
savoir si sa nature ne l'a pas forcé de ne faire que les
choses qu'il a faites.
Ce globe n'est qu'un vaste champ de destruction
et de carnage. Ou le grand Être a pu en faire une de-
meure éternelle de délices pour tous les êtres Sensi-
bles, ou il ne l'a pas pu. S'il l'a pu et s'il ne l'a pas
fait, crains de le regarder comme malfesant; mais, s'il
ne l'a pu , ne crains point de le regarder comme une
puissance très -grande, circonscrite par sa nature
dans ses limites.
Qu'elle soit infinie ou non , cela ne t'importe. Il est
indifférent à un sujet que son maître possède cinq
cents lieues de terrain ou cinq mille, il n'en est ni
plus ni moins sujet.
Lequel serait plus injurieux à cet Être ineffable de
PUISSANCE. 4*3
dire : Il a fait des malheureux sans pouvoir s'en dis-
penser, ou il les a faits pour son plaisir?
Plusieurs sectes le représentent comme cruel ;
d'autres, de peur d'admettre un Dieu méchant, ont
l'audace de nier son existence. Ne vaut-il pas mieux
dire que probablement la nécessité de sa nature et
celle des choses ont tout déterminé ?
Le monde est le théâtre du mal moral et du mal
physique ; ,on ne le sent que trop : et le Tout est bien
de Shaftesbury, de Boiingbroke et de Pope, n'est
qu'un paradoxe de bel esprit, une mauvaise plai-
santerie.
Les deux principes de Zoroastre et de Manès , tant
ressassés par Bayle, sont une plaisanterie plus mau-
vaise encore. Ce sont, comme on Ta déjà observé,
les deux médecins de Molière , dont l'un dit à l'autre :
Passez-moi l'émétique , et je vous passerai la saignée.
Le manichéisme est absurde ; et voilà pourquoi il a
eu un si grand parti.
J'avoue que je n'ai point été éclairé par tout ce
que dit Bayle sur les manichéens et sur les pauli-
ciens. C'est de la controverse ; j'aurais voulu de la
pure philosophie. Pourquoi parler de nos mystères à
Zoroastre ? Dès que vous osez traiter nos mystères ,
qui ne veulent que de la foi et non du raisonnement ?
vous vous ouvrez des précipices.
Le fatras de notre théologie scolastique n'a rien à
faire avec le fatras des rêveries de Zoroastre.
Pourquoi discuter avec Zoroastre le péché ori-
ginel? il n'en a jamais été question que du temps de
35.
4 I 4 PUISSANCE.
saint Augustin. Zoroastre, ni aucun législateur de
l'antiquité n'en avait entendu parler.
Si vous disputez avec Zoroastre, mettez sous la
clef l'ancien et le nouveau Testament qu'il ne con-
naissait pas, et qu'il faut révérer sans vouloir les
expliquer.
Qu'aurais-je donc dit à Zoroastre ? ma raison ne
peut admettre deux dieux qui se combattent , cela
n'est bon que dans un poëme où Minerve se querelle
avec Mars. Ma faible raison est bien plus contente d'un
seul grand Être , dont Fessence était de faire , et qui
a fait tout ce que sa nature lui a permis, qu'elle n'est
satisfaite cle deux grands Êtres , dont l'un gâte tous
les ouvrages de l'autre. Votre mauvais principe Ari-
mane n'a pu déranger une seule des lois astronomi-
ques et physiques du bon principe Oromase; tout
marche avec la plus grande régularité dans les cieux.
Pourquoi le méchant Arimane n'aurait-il eu de puis-
sance que sur ce petit globe de la terre?
Si j'avais été Arimane, j'aurais attaqué Oromase
dans ses belles et grandes provinces de tant de soleils
et d'étoiles. Je ne me serais pas borné à lui faire la
guerre dans un petit village.
Il y a beaucoup de mal dans ce village : mais d'où
savons-nous que ce mal n'était pas inévitable?
Vous êtes forcé d'admettre une intelligence ré-
pandue dans l'univers; mais i°. savez -vous, par
exemple , si cette puissance s'étend jusqu'à prévoir
l'avenir? Vous l'avez assuré mille fois; mais vous
n'avez jamais pu ni le prouver , ni le comprendre.
Vous ne pouvez savoir comment un être quelconque
PUISSANCE. 4*5
voit ce qui n'est pas. Or, l'avenir n'est pas; donc nul
être ne peut le voir. Vous- vous- réduisez à dire qu'il
prévoit; mais prévoir, c'est conjecturer (b).
Or un Dieu qui, selon vous, conjecture, peut se
tromper. Il s'est réellement trompé dans votre sys-
tème; car, s'il avait prévu que son ennemi empoison-
nerait ici-bas toutes ses œuvres , il ne les aurait pas
produites; il ne se serait pas préparé lui-même la
honte d'être continuellement vaincu.
2°. Ne lui fais-je pas bien plus d honneur en disant
qu'il a fait tout par la nécessité de sa nature , que
vous ne lui en faites en lui suscitant un ennemi qui
défigure, qui souille , qui détruit ici-^bas toutes ses
œuvres ?
3°. Ce n'est point avoir de Dieu une idée indigne ;
que de dire qu'ayant formé des milliards de mondes
où la mort et le mal n'habitent point , il a fallu que le
mal et la mort habitassent dans celui-ci.
4°. Ce n'est point rabaisser Dieu que de dire qu'il
ne pouvait former l'homme sans lui donner de l'a-
mour-propre ; que cet amour propre ne pouvait le *•
conduire sans 1 égarer presque toujours; que ses pas-
sions sont nécessaires, mars qu'elles sont funestes;
que la propagation ne peut s'exécuter sans désirs;
que ces désirs ne peuvent animer l'homme sans que-
relles; que ces querelles amènent nécessairement des
guerres, etc.
5°. En voyant une partie des combinaisons du
règne végétal, animal et minéral, et ce globe percé
(b) C'est le sentiment des sociniens.
4 ï 6 PUISSANCE.
partout comme un crible , d'où tant d'exhalaisons
s'échappent en foule, quel sera le philosophe assez
hardi ou le scolastiquc assez imbécile pour voir clai-
rement que la nature pouvait arrêter les effets des
volcans, l'es intempéries de l'atmosphère , la violence
des vents, les pestes, et tous les fléaux destructeurs?
6°. Il faut être bien puissant, bien fort, bien in-
dustrieux , pour avoir formé des lions qui dévorent
des taureaux, et produit des hommes qui inventent
des armes pour tuer d'un seul coup , non-seulement
les taureaux et les lions, mais encore pour se tuer les
uns les autres. Il faut être très-puissant pour avoir fait
naître des araignées qui tendent des filets pour prendre
des mouches ; mais ce n'est pas être tout-puissant, in-
finiment puissant.
7°. Si le grand Etre avait été infiniment puissant,
il n'y a nulle raison pour laquelle il n'aurait pas fait
les animaux sensibles infiniment heureux ; il ne l'a pas
fait , donc il ne l'a pas pu.
8°. Toutes les sectes des philosophes ont échoré
contre l'écueil du mal physique et moral. Il ne rostc
que d'avouer que Dieu, ayant agi pour le mieux,, ira
pu agir mieux.
9°. Cette nécessité tranche toutes les difficultés et
fiait toutes les disputes. Nous n'avons pas le front de
dire , tout est bien; nous disons , tout est le moins mal
qu'il se pouvait.
io°. Pourquoi un enfant meurt-il souvent dans le
sein de sa mère? Pourquoi un autre, ayant eu le mal-
heur de naître , est-il réservé à des tourmens aussi
longs que sa vie , terminés par une mort affreuse ?
PUISSANCE. 4r7
Pourquoi la source de la vie a-t-elle été empoi-
sonnée dans toute la terre depuis la découverte de
l'Amérique ? Pourquoi , depuis le septième siècle de
notre ère vulgaire, la petite-vérole emporte-t-elle la
huitième partie du genre humain ? Pourquoi de tout
temps les vessies ont-elles été sujettes à être des car-
rières de pierres? Pourquoi la peste , la guerre , la
famine et l'inquisition? Tournez-vous de tous les
sens, vous ne trouverez d'autre solution, sinon que
tout a été nécessaire.
i Je parle ici aux seuls philosophes et non pas aux
théologiens. Nous savons que la foi est le fil du laby-
rinthe. Nous savons bien que la chute d'Adam et d'Eve ,
le péché originel, la puissance immense donnée aux
diables, la prédilection accordée par le grand Être
au peuple juif, et le baptême substitué à l'amputation
du prépuce, sont les réponses qui éclaircissent tout.
Nous n'avons argumenté que contre Zoroastre et non
contre l'université de Conimbre ou Coimbïo 5 à la-
quelle nous nous soumettons dans nos articles. (Voyez
les Lettres de Memmius à Gicéron , et répondez -y, si
vous pouvez.)
PUISSANCE.
Les deux puissances.
SECTION PREMIÈRE.
Quiconque tient le sceptre et l'encensoir, a les
deux mains fort occupées. On peut le regarder comme
un homme fort habile, s'il commande à des peuples
qui ont le sens commun : mais s'il n'a affaire qu'à des
4 I 3 PUISSANCE.
imbéciles , à des espèces de sauvages, on peut le
comparer au cocher de Bernier, que son maître ren-
contra un jour dans un carrefour de Déli, haranguant
la populace et lui vendant de l'orviétan. Quoi !
Lapierre, lui dit Bernier, tu es devenu médecin ? Oui,
monsieur, lui répondit le cocher; tel peuple ^ tel
charlatan.
Le daïri des Japonais, le dalai-lama du Tibet
auraient pu en dire autant. Numa Pompilius même,
avec son Egérie , aurait fait la même réponse à.
Bernier. Melchisédech était probablement dans le
cas, aussi-bien que cet Anius dont parle Yirgile au
troisième chant de l'Enéide.
Rex Anius, rex idem hominum Phœhique sacerclos,]
.__ Vittis et sacra redimitus temporalaurcr.
(v.8o, 81.)
Je ne sais quel translateur du seizième siècle, a
translaté ainsi ces vers de Virgile.
Anius qui fat roi tout ainsi qu'il fut prêtre ,
Mange à deux râteliers , et doublement est maître.
Ce charlatan Anius n'était roi que de l'île dé Dé-
los, très-chétif royaume, qui, après celui de Melchi-
sédech et dTvetot, était un des moins considérables
de la terre; mais le culte d'Apollon lui avait donné
une grande réputation : il suffit d'un saint pour mettre
tout un pays en crédit.
Trois électeurs allemands sont plus puissans
qu'Anius, et ont comme lui le droit de mitre et de
couronne, quoique subordonnés, du moins en ap-
parence, à l'empereur romain, qui s'est que Tempe-
PUISSANCE. 4J9
reur d'Allemagne. Mais de tous les pays où la pléni-
tude du sacerdoce et la plénitude de la royauté
constituent la puissance la plus pleine -qu^on puisse
imaginer, c'est Rome moderne.
Le pape est regardé, dans la partie de l'Europe
catholique, comme le premier des rois et le premier
des prêtres. Il en fut de même dans la Rome qu'on
appelle païenne; Jules-César était à la fois grand-
pontife, dictateur, guerrier, vainqueur, très-éloquent,
très-galant, en tout le premier des hommes, et à qui
nul moderne n'a pu être comparé , excepté dans une
épître dédicatoire.
Le roi d'Angleterre possède à peu près les mêmes
dignités que le pape en qualité de chef de l'église.
L'impératrice de Russie est aussi maîjresse abso-
lue de son clergé dans l'empire le plus vaste qui soit
sur la terre. L'idée qu'il peut exister deux puissances
opposées l'une à l'autre dans un même état, y est re-
gardée par le clergé même comme une chimère aussi
absurde que pernicieuse.
Je dois rapporter à ce propos une lettre que l'im-
pératrice de Russie, Catherine II, daigna m'écrire au
montKrapac, le 22 auguste 1765, et dont elle m'a
permis de faire usage dans l'occasion.
« Des capucins qu'on tolère à Moscou ( car la to-
lérance est générale dans cet empire, il n'y a que les
jésuites qui ny sont pas soufferts) (1), s'étant opiniâ-
tres cet hiver à ne pas vouloir enterrer un Français
( 1 ) On a commencé à les y souffrir depuis qu'ils ont été dé-'
Iruits par le pape , parce qu'ils ne peuvent plus être dangereux.
4^0 PUISSANCE.
qui était mort subitement, sous prétexte qu'il n'avait
pas reçu les sacremeris, Abraham Chaumeix fit un
factum contre eux pour leur prouver qu'ils devaient
enterrer un mort. Mais ce factum, ni deux réquisi-
tions du gouverneur ne purent porter ces pères à
obéir. A la fin on leur fit dire de choisir, ou de passer
la frontière, ou d'enterrer ce Français. Ils partirent,
et j'envoyai d'ici des augustins plus dociles qui , voyant
qu'il n'y avait pas à badiner, firent tout ce qu'on vou-
lut. Voilà donc Abraham Chaumeix en Russie qui de-
vient raisonnable; il s'oppose à la persécution. S'il
prenait de l'esprit, il ferait croire les miracles aux
plus incrédules; mais tous les miracles du monde
n'effaceront pas sa honte d'avoir été le délateur de
l'Encyclopédie ,
« L'es sujets de l'église souffrant des vexations sou-
vent tyranniques , auxquelles les fréquens change-
mens de maîtres contribuaient encore beaucoup , se
révoltèrent vers la fin du règne de l'impératrice Elisa-
beth, et ils étaient à mon avènement plus de cent mille
en armes. C'est ce qui fit qu'en 1 762 j'exécutai le pro-
jet de changer entièrement l'administration des biens
du clergé, et de fixer ses revenus. Arsène, évêque de
Piostou, s'y opposa, poussé par quelques-uns de ses
confrères, qui ne trouvèrent pas à propos de se nom-
mer. Il envoya deux mémoires où il voulait établir le
principe absurde des deux puissances, Il avait déjà
fait cette tentative du temps de l'impératrice Elisa-
beth; on s'était contenté de lui imposer silence; mais
son insolence et sa folie redoublant, il fut jugé par
le métropolitain de Novogorod et par le synode en-
PUISSANCE. 4^1
tier, condamné comme fanatique, coupable d'une
entreprise contraire à la foi orthodoxe autant qu'au
pouvoir souverain; déchu de sa dignité et de la prê-
trise, et livré au bras séculier. Je lui fis grâce, et
je me contentai de le réduire à la condition de
moine. »
Telles sont ses propres paroles ; il en résulte qu'elle
sait soutenir l'église et la contenir; qu'elle respecte
l'humanité autant qttfe la religion ; qu'elle protège le
laboureur autant que le prêtre ; que tous les ordres de
l'état doivent la bénir.
J'aurai encore l'indiscrétion de transcrire ici un
passage d'une de ses lettres ( 28 novembre 1 y 66.)
<( La tolérance est établie chez nous; elle fait loi
de l'état; il est défendu de persécuter. Nous avons, il
est vrai, des fanatiques qui, faute de persécution, se
brûlent eux-mêmes; mais, si ceux des autres pays en
fesaient autant, il n'y aurait pas grand mal, le monde
en serait plus tranquille, et Calas n'aurait pas été
roué. »
Ne croyez pas qu'elle écrive ainsi par un enthou-
siasme passager et vain, qu'on désavoue ensuite dans
la pratique, ni même par le désir louable d'obtenir
dans l'Europe les suffrages des hommes qui pensent
et qui enseignent à penser. Elle pose ces principes
pour base de son gouvernement. Elle a écrit de sa
main dans le conseil des législations, ces paroles
qu'il faut graver aux portes de toutes les villes.
<( Dans un grand empire , qui étend sa domination
sur autant de peuples divers qu'il y a de différentes
Dict. ph. 7. 36
4^2 PUISSANCE.
croyances parmi les hommes , la faute la plus nuisible
serait l'intolérance. »;
Remarquez qu'elle n'hésite pas de mettre, ^intolé-
rance au rang des fautes, j'ai presque dit des délits.
Ainsi une impératrice despotique détruit dans le fond
du nord la persécution et l'esclavage, tandis que dans
le midi
' (a) Jugez après cela., monsieur, s'il se trouvera un
honnête homme dans l'Europe qui ne sera pas prêt à
signer le panégyrique que tous méditez. Non-seule-
ment cette princesse est tolérante , mais elle veut que
ses voisins le soient. Voilà la première fois qu'on a
déployé le pouvoir suprême pour établir la liberté de
conscience. C'est la plus grande époque que je con-
naisse dans Thistoire moderne.
C'est à peu près ainsi que les anciens Persans dé-
fendirent aux Carthaginois d'immoler des hommes.
Elût à Dieu qu'au lieu des barbares qui fondirent
autrefois des plaines de la Scythie et des montagnes
de rimmaus et du Caucase vers les Alpes et les Pyré-
nées pour tout ravager, ou vît descendre aujourd'hui
des armées pour renvmser le tribunal de l'inquisition,
tribunal plus horrible que les sacrifices de sang hu-
main tant reprochés à nos pères !
Enfin ce génie supérieur veut faire entendre à ses
voisins ce que l'on commence à comprendre en Eu-
rope, que des opinions métaphysiques inintelligibles,
qui sont les filles de l'absurdité, sont les mères de la
[a) Ceci est tiré dune lettre du citoyen du montKrapac, dans
laquelle se trouve l'extrait de. la lettre de l'impératrice.
PUISSANCE. [423
discorde ; et que Féglise au lieu de dire : Je viens ap*
porter le glaive et non la paix, doit dire hautement :
J'apporte la paix, et non le glaive. Aussi l'impératrice
ne veut-elle tirer l'épée que contre ceux qui veulent
opprimer les dissidens.
section ir.
Conversation du révérend père Bouvet , missionnaire de la conU
pagnie de Jésus , avec V empereur Cam-hi , en présence de
frère Àttiret, jésuite , tirée des mémoires secrets de la mission,
en 1772.
PÈRE BOUVET.
Oui, sacrée majesté, dès que vous aurez eu le
tonheur de vous faire baptiser par moi , comme je
l'espère, vous serez soulagé de la moitié du fardeau-
immense qui vous accable. Je vous ai parlé de la
fable d'Atlas qui portait le ciel sur ses épaules. Her-
cule le soulagea et porta le ciel. Vous êtes l'Atlas, et
Hercule est le pape. Il y aura deux puissances dans
votre empire. Notre bon Clément XI sera la première.
Ainsi vous goûterez le plus grand des biens; celui
d'être oisif pendant votre vie , et d'être sauvé après
votre mort.
l'empereur.
Vraiment je suis très-obligé à ce cher pape, qui
daigne prendre cette peine : mais comment pourra-
t-il gouverner mon empire à six mille lieues de chez
lui?
PÈRE BOUVET.
Rien n'est plus aisé , sacrée majesté impériale.
Nous sommes ses vicaires apostoliques; il est vicaire
^2 4 PUISSANCE.
de Dieu 7 ainsi vous serez gouverné par Dieu même.
l'empereur.
Quel plaisir! je ne me sens pas d'aise. Votre vice-
Dieu partagera donc avec moi les revenus de l'em-
pire ? car toute peine vaut salaire.
PÈRE BOUVET.
Notre vice-Dieu est si bon, qu'il ne prendra d'or-
dinaire que le quart tout au plus, excepté dans les cas
de desobéissance. Notre casuel ne montera qu'à deux
millions sept cent cinquante mille onces d'argent
pur. C'est un bien mince objet en comparaison des
biens célestes.
l'empereur.
Oui, c'est marché donné. Votre Rome en tire au-
tant apparemment du grand-mogol mon voisin, de
l'empire du Japon mon autre voisin , de l'impératrice
de Russie mon autre bonne voisine, de l'empire de
Perse, de celui de Turquie ?
PÈRE BOUVET.
•Ras encore; mais cela viendra, grâce à Dieu et à
nous.
l'empereur.
Et combien vous en revient-il à vous autres ?
père bouvet.
Nous n'avons point de gages fixes ; mais nous
sommes comme la principale actrice d'une comédie
d'un comte de Cailus mon compatriote, tout ce que
je.... c'est pour moi.
l'empereur.
Mais dites-moi si vos princes chrétiens de l'Europe
paient à votre Italien à proportion de ma taxe?
PUISSANCE 4^5
PÈRE BOUVET.
Non y la moitié de cette Europe s'est séparée de
lui , et ne le paie point : l'autre moitié paie le moins
qu'elle peut.
l'empereur.
Vous me disiez ces jours passés qu'il était maître
d'un assez joli pays.
père bouvet.
Oui , mais ce domaine lui produit peu ; il est en
friche.
l'emperelr.
Le pauvre1 homme ! il ne saii pas faire cultiver sa
terre, et il prétend gouverner les miennes.
père bouvet.
Autrefois dans un de nos conciles, c'est-à-dire,
dans un de nos sénats de prêtres, qui se tenait dans
une ville nommée Constance , notre saint père fît pro-
poser une taxe nouvelle pour soutenir sa dignité.
L'assemblée répondit qu'il n'avait qu'à faire labourer
son domaine; mais il s'en donna bien de garde; il
aima mieux vivre du produit de ceux qui labourent
dans d'autres royaumes. Il lui parut que cette ma-
nière de vivre avait plus de grandeur.
l'empereur.
Oh bien, allez lui dire que non-seulement je fais
labourer chez moi , mais que je laboure moi-même y
et je doute fort que ce soit pour lui , ,
PÈRE BOUVET.
Ah ! sainte vierge Marie ! je suis pris pour dupe.
l'empereur.
Partez vite , j'ai été trop indulgent.
36.
&2Ô PURGATOIRE.
FRERE ATTIRET A PÈRE BOUVET.
Je vous avais bien dit que l'empereur, tout ton
qu'il est, avait plus d'esprit que vous et moi,
PURGATOIRE.
Il est assez singulier que les églises protestantes
se soient réunies à crier que le purgatoire fut inventé
par les moines. II. est bien vrai qu'ils inventèrent
l'art d'attraper de l'argent des vivans en priant Dieu
pour les morts; mais le purgatoire était avant tous
les moines.
Ce qui peut avoir induit les doctes en erreur,
c'est que ce fut le pape Jean XVI qui institua, dit-on,
la fête des morts vers le milieu du dixième siècle* De
cela seul je conclus qu'on priait pour eux aupara-
vant; car, si on se mit à prier pour tous, il est à croire
qu'on priait déjà pour quelques-uns d'entre eux, de
même qu'on n'inventa la fête de tous les saints que
parce qu'on avait long-temps auparavant fêté plu-
sieurs bienheureux. La différence entre la toussaint
et la fête des morts, c'est qu'à la première nous invo-
quons, et à la seconde nous sommes invoqués; à la
première nous nous recommandons à- tous les heu-
reux, et à la seconde les malheureux se recomman-
dent à nous.
Les gens les plus ignorans savent comment cette
fête fui instituée d'abord à Cluni, qui était alors terre
de l'empire allemand. Faut- il redire « que saint
Odilon, abbé de Cluni, était coutumicr de délivrer
beaucoup d'àmes du purgatoire par ses messes et par
«es prières; et qu'un jour un chevalier ou un moine
PURGATOIRE. 427
revenant de la terre sainte, fut jeté par la tempête
dans une petite île où il rencontra un ermite, lequel
lui dit qu'il y avait là auprès de grandes flammes
et furieux incendies où les trépassés étaient tour-
mentés , et qu'il entendait souvent les diables se
plaindre de l'abbé Odilon et de ses moines qui déli-
vraient tous les jours quelque âme; qu'il fallait prier
Odilon de continuer, afin d'accroître la joie des*
bienheureux au ciel , et la douleur des diables ^n
enfer. »
C'est ainsi que frère Girard jésuite raconte la'
chose danssaJFÏew des saints (a), d'après frère Ri-
badeneira. Fleury diffère un peu de cette légende^
mais il en a conservé l'essentiel.
Cette révélation engagea saint Odilon à instituer
dans Cluni la fête des trépassés , qui ensuite fut
adoptée par l'église.
C'est depuis ce temps que le purgatoire valut tant
d'argent à ceux qui avaient le pouvoir d'en ouvrir les
portes. C'est en vertu de ce pouvoir que le roi d'-An-
gleterre Jean, ce grand terrien, surnommé sans terrcr
en se déclarant homme-lige du pape Innocent III, et"
en lui soumettant son royaume, obtint la délivrance
d'une âme de ses parens qui était excommuniée : pro
mortuo excommunicato pro quo supplicanî consan--
guinei»
La chancellerie romaine eut même son tarif pour'
l'absolution des morts; il y eut beaucoup d'autels3
privilégiés où chaque messe qu'on disait au quator-
(a) Tome II, page 445*-
4^8 MJRGÀTOIRE.
zième siècle et au quinzième, pour six liards, déli-
vrait une âme. Les hérétiques avaient beau remontrer
qu'à la vérité les apôtres avaient eu le droit de délier
tout ce qui était lié sur terre , mais non pas sous terre,
on leur courait susi comme à des scélérats qui osaient
douter du pouvoir des clefs. Et en effet, il est à re-
marquer que, quand le pape veut bien vous remettre
cinq ou six cents ans de purgatoire, il vous fait grâce
de sa pleine puissance : Pro potestate à Deo accepta
conccdit.
De V antiquité du purgatoire.
On prétend que le purgatoire était de temps im-
mémorial reconnu par le fameux peuple juif ; et
on se fonde sur le second livre des Machabées, qui
dit expressément, <c qu'ayant trouvé sous les habits
des Juifs ( au combat d'Odollam ) des choses consa-
crées aux idoles de Jamnia , il fut manifeste que
c'était pour cela qu'ils avaient péri; et ayant fait une
quête de douze mille drachmes d'argent (6), lui qui
pensait bien religieusement de la résurrection, les
envoya à Jérusalem pour les péchés des morts. »
Comme nous nous sommes fait un devoir de rap-
porter les objections des hérétiques et des incré-
dules, afin de les confondre par leurs propres sen-
tknens , nous rapporterons ici leurs difficultés sur
les douze mille francs envoyés par Judas, et sur le
purgatoire.
s . — i
(b) Liv. II, chap. XII, v. 4o , 43 et 5uiv.
PUKGATOIKE. 429
Ils disent :
i°. Que douze mille francs de notre monnaie,
étaient beaucoup pour Judas, qui soutenait une
guerre de barbets contre un grand roi.
2°. Qu'on peut envoyer un présent à Jérusalem
pour les péchés des morts, afin d'attirer la bénédic-
tion de Dieu sur les vivans.
3 \ Qu'il n'était point encore question de résur-
rection dans ces temps-là; qu'il est reconnu que cette
question ne fut agitée chez les Juifs que du temps de
Gamalîel, un peu avant les prédications de Jésus-
Christ (*).
4°. Que la loi des Juifs consistant dans le Déca-
logue, le Lévitique et le Deutéronome, n'ayant jamais
parlé ni de l'immortalité de l'âme, ni des tourmens de
l'enfer, il était impossible à plus forte raison qu'elle
eût jamais annoncé un purgatoire.
5°. Les hérétiques et les incrédules font les der-
niers efforts pour démontrer à leur manière que tous
les livres des Machabées sont évidemment apo-
cryphes. Voici leurs prétendues preuves :
Les Juifs n'ont jamais reconnu les livres des Ma-
chabées pour canoniques, pourquoi les reconnaî-
trions-nous ?
Origène déclare formellement que l'histoire des
Machabées est à rejeter. Saint Jérôme juge ces livres
indignes de croyance.
Le concile de Laodicée, tenu en 367, ne les ad-
: ________ \
(*) Voyez le Talmud , t. II.
43o PURGATOIRE.
mit point parmi les livres canoniques : les Athanase,
les Cyrille, les Hilairc les rejettent.
Les raisons pouB traiter ces livres de romans, et
de très-mauvais romans, sont les suivantes :
L'auteur ignorant commence par la fausseté la
plus reconnue de tout le monde. Il dit (c) :
((Alexandre appela les jeunes nobles qui avaient
été nourris avec lui dès leur enfance, il leur partagea
son royaume tandis qu'il vivait encore. »;
Un mensonge aussi sot et aussi grossier ne peut
venir d'un écrivain sacré et inspiré.
L'auteur des Machabées, eu parlant d'Antiochus
Ëpiphane , dit :;
;« Antiochus marcha vers Ëlimaïs; il voulut la
prendre et la piller (d)} et il ne le put, parce que son
discours avait été su des habitans; et ils s'élevèrent
en combat contre lui. Et il s'en alla avec une tristesse
grande, et retourna enBabylone. Et, lorsqu'il était
encore en Perse, il apprit que son armée en Juda
avait pris la fuite..... et il se mit au lit, et il mourut
l'an i49- »
Le même auteur (e) dit ailleurs tout le contraire.
Il dit qu'Antiochus Ëpiphane voulut piller Perscpo-
lis, et non pas Ëlimaïs ; qu'il tomba de son chariot,
qu'il fut frappé d'une plaie incurable; qu'il fut mangé
des vers; qu'il demanda bien pardon au Dieu des
Juifs; qu'il voulut se faire Juif : et c'est là qu'on
trouve ce verset que les fanatiques ont appliqué tant
(c) Liv. I , cliap. I, v. y. — (d) Chap. YJ , v. 3 et suiy.
Le) Liv. II, chap. IX.
PURGATOIRE. 43 1
de fois à leurs ennemis .: Grabat scelestus Me veniam
quant non erat consecuturus , le scélérat demandait
un pardon qu'il ne devait pas obtenir. Cette phrase
est bien juive; mais il n'est pas permis à un auteur
inspiré de se contredire si indignement.
Ce n'est pas tout; voici bien une autre contradic-
tion et une autre bévue. L'auteur fait mourir Antio-
chus Épiphane dune troisième façon (f); on peut
choisir. Il avance que ce prince fut lapidé dans le
temple de Nanné.e. Ceux qui ont voulu excuser cette
ânerie prétendent qu'on veut parler d'Antiochus Eu-
pator ; mais ni Épiphane , ni Eupator ne fut lapidé.
Ailleurs, l'auteur dit (3) qu'un autre Antiochus
( le grand ) fut pris par les Romains ? et qu'ils don-
nèrent à Eumencs les Indes et la Médie. Autant vau-
drait-il dire que François I fit prisonnier Henri VIII jj
et qu'il donna la Turquie au duc de Savoie. C'est in-
sulter le Saint-Esprit d'imaginer qu'il ait, dicté des
absurdités si dégoûtantes.
Le même auteur dit (/*) que les Romains avaient
conquis les Galates; mais ils ne conquirent la Gala-
tic que plus de cent ans après. Donc le malheureux
romancier n'écrivait que plus d'un siècle après le
temps où l'on suppose qu'il a écrit; et il en est ainsi
de presque tous les livres juifs , à ce que disent les
incrédules.
Le môme auteur dit (i) que les Romains nom-
maient tous les ans un chef du sénat. Voilà un
(f) Liv. II, et. II, v. 16. — (g) Liv. I, et VIII, v. 7 et8,
(k)IM£y:v. 2 et 3. — (i) Ibid.,y. i5 et 16.
432 PURGATOIRE.
homme tien instruit : il ne savait pas seulement que
Rome avait deux consuls. Quelle foi pouvons-nous
ajouter, disent les incrédules, à ces rapsodies de
contes puérils, entassés sans ordre et sans choix par
les plus ignorans et les plus imbéciles des hommes ?
Quelle honte de les croire ! quelle barbarie de canni-
bales d'avoir persécuté des hommes sensés pour les
forcer à faire semblant de croire des pauvretés pour
lesquelles ils avaient le plus profond mépris ! Ainsi
s'expriment des auteurs audacieux.
Notre réponse est que quelques méprises, qui vien-
nent probablement des copistes, n'empêchent point
que le fond ne soit très-vrai; que le Saint-Esprit a
inspiré l'auteur et non les copistes; que, si le concile
de Laodicée a rejeté les Machabées, ils ont été admis
par le concile de Trente, dans lequel il y eut jusqu'à
des jésuites; qu'ils sont reçus dans toute l'église ro-
maine, et que par conséquent nous devons les rece-
voir avec soumission.
De V origine du purgatoire.
Il est certain que ceux qui admirent le purgatoire
dans la primitive église furent traités d'hérétiques ;
on condamna les simoniens qui admettaient la pur-
gation des âmes. Psuken kadaron (A).
Saint Augustin condamna depuis les origénistes
qui tenaient pour ce dogme.
Mais les simoniens et les origénistes avaient-ils
t «
(Je) Livre des Hcrcsies, chap. XXII.
PURGATOIRE. 4^3
pris ce purgatoire dans Virgile, dans Platon, chez les
Égyptiens ?
Vous le trouverez clairement énoncé dans le sixième
chant de Virgile, ainsi que. nous Pavons déjà remar-
qué ; et ce qui est de plus singulier, c'est que Virgile
peint des âmes pendues en plein air, d'autres brûlées,
d'autres noyées.
Alice paiiduntur inanes
Suspensœ ad ventos; aliis sub cjurcjite vasto
Infectum eluitur scelus, aut exuritur icjni.
(ViRGHEjÉn. , liv. VI, v. 74°-7420
[L'abbé Pellegrin traduit ainsi ces vers :
On voit ces purs esprits branler au gré des vents ,
Ou noyés dans les eaux, ou brûlés dans les flammes j
C'est ainsi qu'on nettoie et qu'on purge les âme?.
Et ce qu'il y a de plus singulier encore, c'est que
le pape Grégoire, surnommé le grand, non -seule-
ment adopta cette théologie de Virgile, mais dans ses
dialogues il introduisit plusieurs âmes qui arrivent du
purgatoire, après avoir été pendues ou noyées.
Platon avait parlé du purgatoire dans son Phédon;
et il est aisé de se convaincre, par la lecture du Mer-
cure Trismégiste , que Platon avait pris chez les
Egyptiens tout ce qu'il n'avait pas emprunté deTimée
de Locres.
Tout cela est bien récent, tout cela est d'hier en
comparaison des anciens bracmanes. Ce sont eux, il
faut l'avouer, qui inventèrent le purgatoire, comma
Dict. Ph. 7. 37
434 QUAKERS.
ils inventèrent aussi la révolte et la chute des génies,
des animaux célestes (*).
C'est dans leur Shasta ou Shastabad, écrit trois
mille cent ans avant l'ère vulgaire , que mon cher lec-
teur trouvera le purgatoire. Ces anges rebelles, dont
on copia l'histoire chez les Juifs du temps du rabbin
Gamaliel , avaient été condamnés par l'Eternel et son
fils, à mille ans de purgatoire; après quoi Dieu leur
pardonna et les fit hommes. Nous vous l'avons déjà
dit 3 mon cher lecteur; nous avons déjà représenté
que les bracmanes trouvèrent l'éternité des supplices
trop dure; car enfin l'éternité est ce qui ne finit ja-
mais. Le bracmanes pensaient comme l'abbé de
Chaulieu.
« Pardonne alors, Seigneur, si, plein de tes bontés,
<( Je n'ai pu concevoir que mes fragilités ,
« Ni tous ces vains plaisirs qui passent comme un scnge ,
ce Pussent être l'objet de tes sévérite's ;
« Et si j'ai pu penser que tant de cruautés
[ (c Puniraient un peu trop la douceur d'un mensonge. »
(Kpître sur la mort, au marquis de La Fare. )
Q.
QUAKERS.
SECTION PREMIÈRE.
De la religion des quakers (*).
J'Ai cru que la doctrine et l'histoire d'un i
aussi extraordinaire que les quakers , méritaient la
(*) Voyez l'article Bracmanes.
.(*) Cet article et la plupart de ceux qui traitent de la philo-
QUAKERS. 435
curiosité d'un homme raisonnable. Pour m'en in-
struire, j'allai trouver un des plus célèbres quakers
d'Angleterre , qui, après avoir été trente ans dans le
commerce , avait su mettre des bornes à sa fortune
et à ses désirs, et s'était retiré dans une campagne
auprès de Londres. J'allai le chercher dans sa retraite;
c'était une maison petite 5 mais bien bâtie, ef ornée de
sa seule propreté. Le quaker (ci) était un vieillard
frais, qui n'avait jamais eu de maladie, parce qu'il
n'avait jamais connu les passions ni l'intempérance.
Je n'ai point vu en ma vie d'air plus noble ni plus en-
gageant que le sien. Il était vêtu comme tous ceux de
sa religion , d'un habit sans plis dans les côtés et sans
boutons sur les poches ni sur les manches, et portait
un grand chapeau à bords rabattus comme nos ecclé-
siastiques. Il me reçut avec son chapeau sur la tête,
et s'avança vers moi sans faire la moindre inclination
de corps; mais il y avait plus de politesse dans l'air
ouvert et humain de son visage, qu'il n'y en a dans
l'usage de tirer une jambe derrière l'autre, et de
porter à la main ce qui est fait pour couvrir la tête.
Ami, me dit- il, je vois que tu es étranger; si je puis
t'être de quelque utilité, tu n'as qu'à parler. Monsieur,
sopîiie ou de la littérature anglaise, parurent vers l'année 1727,
lorsque l'auteur revint d'Angleterre. On sait combien ces ou-
vrages firent alors de bruit sous le titre de Lettres pJiiloso-pJiicjues.
(a) Il s'appelait André Pitt, et tout cela est exactement vrai,
à quelques circonstances près. André Pitt écrivit depuis à l'au-
teur pour se plaindre de ce qu'on avait ajouté un peu à la ve'rité,
et l'assura que Dieu e'tait offensé de ce qu'on avait plaisanté les
uaékers.
436 QUAKERS.
lui dîs-je en me courbant le corps, et en glissant un
pied vers lui selon notre coutume, je me flatte que
ma juste curiosité ne vous déplaira pas, et que vous
voudrez bien me faire l'honneur de nfinstruire de
voire religion. Les gens de ton pays, me répondit-il,
font trop de complimens et de révérences; mais je
n'en ai encore vu aucun qui ait eu la même curiosité
que toi. Entre, et dînons d'abord ensemble. Je fis
encore quelques mauvais complimens, parce qu'on
ne se défait pas de ses habitudes tout d'un coup; et
après un repas sain et frugal, qui commença et qui
finit par une prière à Dieu, je me mis à interroger
mon homme.
Je débutai par la question que de bons catholiques
ont faite plus d'une fois aux huguenots. Mon cher
monsieur, dis-je, êtes-vous baptisé ? Non, me répon-
dit le quaker ; et mes confrères" ne le sont point.
Comment morbleu, repris- je, vous n'êtes donc pas
chrétiens ? Mon ami, repartit- il d'un ton doux, ne
jure point : nous sommes chrétiens; mais nous ne
pensons pas que le christianisme consiste a jeter de
l'eau sur la tète d un enfant avec un peu de sel. Hé
bon Dieu ! repris- je , outré de cette impiété , vous
avez donc oublié que Jésus-Christ fut baptisé par
Jean? Ami, point de juremens, encore un coup, dit
le bénin quaker. Le Christ reçut le baptême de Jean ,
mais il ne baptisa jamais personne; nous ne sommes
pas les disciples de Jean , mais du Christ. Ah ! comme
vous seriez brûlé par la sainte inquisition, nvécriai-
je. Au nom dcDicu, cher homme, que je vous baptise!
S'il ne fallait que cela pour condescendre à ta fai-
QUAKERS. 4^7
Liesse, nous le ferions volontiers, repartit -il grave-
ment : nous ne condamnons personne pour user de la
cérémonie du baptême; mais nous croyons que ceux
qui professent une religion toute sainte et toute spiri-
tuelle, doivent s'abstenir, autant qu'ils le peuvent,
des cérémonies judaïques.
En voici bien d'une autre, m'écriai -je; des céré-
monies judaïques ! Oui, mon ami, continua -t- il, et
si judaïques que plusieurs Juifs encore aujourd'hui
usent quelquefois du baptême de Jean. Consulte
l'antiquité , elle t'apprendra que Jean ne fît que re-
nouveler cette pratique, laquelle était en usage long-
temps avant lui parmi les Hébreux , comme le pèle-
rinage de la Mecque l'était parmi les Ismaélites. Jésus
voulut bien recevoir le baptême de Jean, de même
qu'il était soumis à la circoncision; mais, et la cir-
concision et le lavement d'eau doivent être tous deux
abolis par le baptême du Christ, ce baptême de l'es-
prit, cette ablution de l'âme qui sauve les hommes.
Aussi le précurseur Jean disait : Je vous baptise à la
vérité avec de l'eau; mais un autre viendra après moi,
plus puissant que moi , et dont je ne suîs pas digne de
porter les sandales; celui-là vous baptisera avec le
feu et le Saint-Esprit. Aussi le grand apôtre des
gentils, Paul, écrit aux Corinthiens : Le Christ ne m'a
pas envoyé pour baptiser, mais pour prêcher l'évan-
gile. Aussi ce même Paul ne baptisa jamais avec de
Tcau que deux personnes, encore fut-ce malgré lui.
Il circoncit son disciple Timothée : les autres apôtres
circoncisaient aussi tous ceux qui voulaient l'être.
Es -tu circoncis ? ajouta -t- il. Je lui répondis que je
3t.
438 QUAKERS.
n'avais pas cet honneur. Hé bien , dit-il , ami , tu es
chrétien sans être circoncis, et moi, sans être bap-
tisé.
Voilà comme mon saint homme abusait assez spé-
cieusement de trois ou quatre passages de la sainte
Ecriture, qui semblaient favoriser sa secte; il oubliait,
de la meilleure foi du monde , une centaine de
passages qui l'écrasaient. Je me gardai bien de lui
rien contester; il n'y a rien à gagner avec un en-
thousiaste. Il ne faut pas s'aviser de dire à un homme
les défauts de sa maîtresse, ni à un plaideur le faible
de sa cause j ni des raisons à un illuminé. JHusi je
passai à d'autres questions.
A l'égard de la communion , lui dis -je, comment
en usez- vous ? Nous n'en usons point, dit -il. Quoi !
point de communion ? Non, point d'autre que celle
des cœurs. Alors il me cita encore les écritures; il me
fît un fort beau sermon contre la communion, et me
parla d'un ton d'inspiré, pour me prouver que les
sacremens étaient tous d'invention humaine, et que
le mot de sacrement ne se trouvait pas une seule fois
dans l'évangile. Pardonne, dit -il, à mon ignorance;
je ne t'ai pas apporté la centième partie des preuves
de ma religion; mais tu peux les voir dans l'exposition
de notre foi par Robert Barclay. C'est un des meilleurs
livres qui soit jamais sorti de la main des hommes ;
nos emnemis conviennent qu'il est très - dangereux ;
cela prouve combien il est raisonnable. Je lui promis
de lire ce livre , et mon quaker me crut déjà converti.
Ensuite il me rendit raison, en peu de mots, de
quelques singularités qui exposent cette secte au
QUAKERS. 4^9
mépris des autres. Avoue , dit-il, que tu as bien en de
la peine à t'empêcher de rire, quand j'ai répondu à
toutes tes civilités avec mon chapeau sur la tête, et
en te tutoyant. Cependant tu me parais trop instruit
pour ignorer que du temps de Christ aucune nation
ne tombait dans le ridicule de substituer le pluriel au
singulier : on disait à César Auguste : Je t'aime , je te
prie, je te remercie; il ne souffrait pas même qu'on
l'appelât monsieur, dominus. Ce ne fut que long-
temps après lui que les hommes s'avisèrent de se
faire appeler vous au lieu de tju, comme s'ils étaient
doubles, et d'usurper les titres impertinens de gran-
deur, d'éminence, de sainteté, de divinité même,
que des vers de terre donnent à d'autres vers de terre,
en les assurant qu'ils sont avec un profond respect,
et avec une fausseté infâme, leurs très - humbles et
très-obéissans serviteurs. C'est pour être plus sur nos
gardes contre cet indigne commerce de mensonges
et de flatteries, que nous tutoyons également les rois
et les charbonniers, que nous ne saluons personne,
n'ayant pour les hommes que de la charité , et du
respect que pour les lois.
Nous portons aussi un habit un peu différent des
autres hommes, afin que ce soit pour nous un aver-
tissement continuel de ne leur pas ressembler. Les
autres portent les marques de leurs dignités, et nous
celles de l'humilité chrétienne. Nous fuyons les as-
semblées de plaisirs, les spectacles, le jeu; car nous
serions bien à plaindre de remplir de ces bagatelles
des cœurs en qui Dieu doit habiter. Nous ne fesons
jamais de sermens, pas même en justice; nous pen-
44°» QUAKERS.
sons que le nom du Très-Haut ne doit pas être
prostitué dans les débats misérables des hommes.
Lorsqu'il faut que nous comparaissions devant les
magistrats pour les affaires des autres, ( car nous
n'avons jamais de procès ), nous affirmons la vérité
par un oui ou par un non;et les juges nous en croient
sur notre simple parole , tandis que tant d'autres
chrétiens se parjurent sur l'évangile. Nous n'allons
jamais à la guerre : ce n'est pas que nous craignions
la mort, au contraire, nous bénissons le moment qui
nous unit à l'être des êtres; mais c'est que nous ne
sommes ni loups, ni tigres, ni dogues, mais hommes,
mais chrétiens. Notre Dieu , qui nous a ordonné
d'aimer nos ennemis, et de souffrir sans murmure,
ne veut pas, sans doute, que nous passions la mer
pour aller égorger nos frères , parce que des meur-
triers vêtus de rouge, coiffés d'un bonnet haut de deux
pieds, enrôlent des citoyens en fesant du bruit avec
deux petits bâtons sur une peau d'âne bien tendue.
Et lorsqu'après des batailles gagnées tout Londres
brille d'illuminations, que le ciel est enflammé de
fusées, que l'air retentit du bruit des actions de grâces,
des cïoehes, des orgues, des canons, nous gémissons
en silence sur ces meurtres qui causent la publique
allégresse.
Telle fut à peu près la conversation que j'eus avec
cet homme singulier; mais je fus bien surpris quand
le dimanche suivant il me mena à l'église des quakers.
Ils ont plusieurs chapelles à Londres; celle où j'allai
est près de ce fameux pilier que l'on appelle le monu-
ment. On était déjà assemblé, lorsque j'entrai avec
QUAKERS. 441
mon conducteur. Il y avait environ quatre cents
hommes dans l'église , et trois cents femmes. Les
femmes se cachaient le visage, les hommes étaient
couverts de leurs larges chapeaux; tous étaient assis,
tous dans un profond silence. Je passai au milieu d'eux
sans qu'un seul levât les yeux sur moi. Ce silence
dura un quart d'heure; enfin un d'eux se leva, ôta
son chapeau, et après quelques soupirs, débita moitié
avec la bouche , moitié avec le nez , un galimatias
tiré, à ce qu'il croyait, de l'évangile, où ni lui ni per-
sonne n'entendait rien. Quand ce feseur de contor-
sions eut fini son beau monologue, et que l'assemblée
se fut séparée toute édifiée et toute stupide, je de-
mandai à mon homme pourquoi les plus sages d'en-
tre eux souffraient de pareilles sottises? Nous sommes
obligés de les tolérer, me dit-il , parce que nous ne
pouvons pas savoir si un homme qui se lève pour
parler sera inspiré par l'esprit ou par la folie. Dans le
doute, nous écoutons tout patiemment, nous per-
mettons même aux femmes de parler; deux ou trois
de nos dévotes se trouvent souvent inspirées à la fois,
et c'est alors qu'il se fait un beau bruit dans la maison
du Seigneur. Vous n'avez donc point de prêtres ? lui
dis-je. Non, mon ami, dit le quaker; et nous nous en
trouvons bien. Alors, ouvrant un livre de sa secte, il
lut avec emphase ces paroles : A Dieu ne plaise que
nous osions ordonner à quelqu'un de recevoir le
Saint-Esprit le dimanche, à l'exclusion de tous les
autres fidèles ! Grâce au ciel, nous sommes les seuls
sur la terre qui n'ayons point de prêtres. Voudrais-tu
nous ôter une distinction si heureuse ? Pourquoi
44^ QUAKERS.
abandonnerons -nous notre enfant à des nourrices
mercenaires, quand nous avons du lait à lui donner?
Ces mercenaires domineraient bientôt dans La maison,
et opprimeraient la mère et l'enfant. Dieu a dit : Vous
avez reçu gratis, donnez gratis. Irons-nous après
cette parole marchander l'évangile , vendre î'Esprit-
Saint, et faire d'une assemblée de chrétiens une bou-
tique de marchands? Nous ne donnons point d'argent
à des hommes vêtus de noir pour assister nos pauvres,
pour enterrer nos morts, pour prêcher les fidèles; ces
saints emplois nous sont trop chers pour nous en
décharger sur d'autres. Mais comment pouvez-vous
discerner, insistai-je, si c'est l'esprit de Dieu qui vous
anime dans vos discours ? Quiconque , dit- il, priera
Dieu de l'éclairer, et annoncera des vérités évangé-
liques qu'il sentira, que celui-là soit sûr que Dieu
l'inspire, Alors il m'accabla de citations de l'Écriture,
qui démontraient , selon lui , qu'il n'y a point de
christianisme sans une révélation immédiate; et il
ajouta ces paroles remarquables : Quand tu fais mou-
voir un de tes membres, est-ce ta propre force qui le
remue ? non sans doute; car ce membre a souvent
des mouvemens involontaires : c'est donc celui qui a
créé ton corps qui meut ce corps de terre. Et les idées
que reçoit ton aine, est-ce toi qui les forme ? encore
moins, èar elles viennent malgré toi : c'est donc le
créateur de ton âme qui te donne tes idées; mais,
comme il a laissé à ton cœur la liberté, il donne a
ton esprit les idées que ton cœur mérite; tu vis d<ii\A
Dieu, tu agis, tu penses dans Dieu. Tu n'as donc
qy '.-i ouvrir les yeux a cette lumière qui éclaire lotis
QUAKERS, 443
les hommes , alors tu verras la vérité , et la feras voir.
Hé ! voilà le père Malebranche tout pur, m'écriai-je.
Je connais ton Malebranche, dit -il; il était un peu
quaker, mais il ne Tétait pas assez.
Ce sont là les choses les plus importantes que j'ai
apprises touchant la doctrine des quakers. Dans le
chapitre suivant vous aurez leur histoire que vous
trouverez encore plus singulière que leur doctrine.
SECTION II.
Histoire des quakers*
Vous avez déjà vu que les quakers datent depuis
Jésus-Christ qui , selon eux, est le premier quaker,
La religion, disent-ils, fut corrompue presque après
sa mort , et resta dans cette corruption environ seize
cents années ; mais il y avait toujours quelques
quakers cachés dans le monde, qui prenaient soin de
conserver le feu sacré éteint partout ailleurs , jus-
qu'à ce qu'enfin cette lumière s'étendit en Angleterre
en Fan 1642.
Ce fut dans le temps que trois ou quatre sectes dé*
chiraient la Grande-Bretagne par des guerres civiles
entreprises au nom de Dieu, qu'un nommé George
Fox, du comté de Leicester , fils d'un ouvrier en soie^
s'avisa de prêcher en vrai apôtre, à ce qu'il prétendait,
c'est-à-dire, sans savoir ni lire ni écrire. C'était un
je*une homme de vingt-cinq ans, de mœurs irrépro-
chables, et saintement fou. Il était vêtu de cuir depuis
les pieds jusqu'à la tête; il allait de village en village,
criant contre la guerre et contre le clergé. S:il n'avait
prêché que contre les gens de guerre, il n'avait rien
444 QUAKERS.
à craindre, mais il attaquait les gens d'église; il fut
bientôt mis en prison : on le mena à Darby devant le
juge de paix. Fox se présenta au juge avec son bonnet
de cuir sur la tête. Un sergent lui donna un grand
soufflet, en lui disant : Gueux, ne sais -tu pas qu'il
faut paraître tête nue devant monsieur le juge. Fox
tendit l'autre joue, et pria le sergent de vouloir bien
lui donner un autre soufflet pour l'amour de Dieu.
Le juge de Darby voulut lui faire prêter serment
avant de l'interroger : Mon ami, sache, dit-il au
juge, que je ne prends jamais le nom de Dieu en
vain. Le juge en colère d'être tutoyé , et voulant qu'on
jurât, l'envoya aux petites -maisons de Darby pour y
être fouette. Fox alla en louant Dieu à l'hôpital des
fous, où l'on ne manqua pas d'exécuter la sentence
à la rigueur. Ceux qui lui infligèrent la pénitence du
fouet furent bien surpris quand il les pria de lui
appliquer encore quelques coups de verges pour le
bien de son âme. Ces messieurs ne se firent pas prier :
Fox eut sa double dose, dont il les remercia très-cor-
dialement; puis il se mit à les prêcher. D'abord on
rit, ensuite on l'écouta; et, comme l'enthousiasme est
une maladie qui se gagne, plusieurs furent persuadés,
et ceux qui l'avaient fouetté devinrent ses premiers
disciples. Délivré de la prison, il courut les champs
avec une douzaine de prosélytes, prêchant toujours
contre le clergé, et fouetté de temps en temps. Un
jour étant mis au pilori, il harangua tout le peuple
avec tant de force, qu'il convertit une cinquantaine
d'auditeurs, et mit le reste tellement dans ses intérêts,
qu'on le tira en tumulte du trou où il était; on alla
QUAKERS. 44^
chercher le curé anglican dont le crédit avait fait
condamner Fox à ce supplice , et on le piloria à sa
place.
II osa Lien convertir quelques soldats de Cromwell,
qui renoncèrent au métier de tuer, et refusèrent de
prêter le serment. Cromwell ne voulait pas d'une secte
où Ton ne sefbattait point, de même que Sixte-Quint
augurait mal d'une secte, dove non si chiavava : il se
servit de son pouvoir pour persécuter ces nouveaux
venus. On en remplissait les prisons; mais les persé-
cutions ne servent presque jamais qu'à faire des pro~
sélites. Ils sortaient de leurs prisons affermis dans
leur créance, et suivis de leurs geôliers qu'ils avaient
convertis. Mais voici ce qui contribua le plus à
étendre la secte. Fox se croyait inspiré ; il crut par
conséquent devoir parler d'une manière différente des
autres hommes. Il se mit à trembler, à faire des
contorsions et des grimaces, à retenir son haleine, à
la pousser avec violence ; la prêtresse de Delphes n'eût
pas mieux fait. En peu de temps il acquit une grande
habitude d'inspiration , et bientôt après il ne fut guère
en son pouvoir de parler autrement. Ce fut le premier
don qu'il communiqua à ses disciples. Ils firent de
bonne foi toutes les grimaces de leur maître; ils
tremblaient de toutes leurs forces au moment de l'in-
spiration. De là ils eurent le nom de quakers , qui
signifie trembleurs. Le petit peuple s'amusait à les
contrefaire; on tremblait, on parlait du nez, on avait
des convulsions, et on croyait avoir le Saint-Esprit.
Il leur fallait quelques miracles , ils en firent.
Le patriarche Fox dit publiquement à un juge de
Dict. ph. 7 38
446 QUAKERS.
paix , en présence d'une grande assemblée : Ami ,
prends gardé à toi, Dieu te punira bientôt de persé-
cuter les saints. Ce juge était un ivrogne qui s'enivrait
tous les jours de mauvaise bière et d'eau-de-vie; il
mourut d'apoplexie deux jours après, précisément
comme il venait de signer un ordre pour envoyer
quelques quakers en prison. Cette mort soudaine ne
fut point attribuée à l'intempérance du juge; tout le
monde la regarda comme un effet des prédictions du
saint homme. Cette mort fit plus de quakers que mille
sermons et autant de convulsions n'en auraient pu
faire. Cromwcll, voyant que leur nombre augmentait
tous les jours , voulut tes attirer à son parti ; il leur fit
offrir de l'argent, mais ils furent incorruptibles ; et il
dit un jour que cette religion était la seule contre la*-
quelle il n'avait pu prévaloir avec des guinées.
Ils furent quelquefois persécutés sous Charles II ,
non pour leur religioH, mais pour ne vouloir pas
payer les dîmes au clergé , pour tutoyer les magis-
trats, et refuser de prêter les sermens prescrits par la
loi. Enfin Robert Barclay, Écossais, présenta au roi ,
eu 1675, son apologie des quakers, ouvrage aussi bon
qu'il pouvait l'être. L'épître dédicatoire à Charles II
contient non de basses flatteries, mais des vérités
hardies et des conseils justes. Tu as goûté, dit-il à
Charles à la fin de cette épître, de la douceur et de
ramertume, de la prospérité et des plus grands mal-
heurs : tu as été chassé des pays où tu règnes; tu as
senti le poids de l'oppression; et tu dois savoir com-
bien l'oppresseur est détestable devant Dieu et devant
les hommes. Que, si après tant d'épreuves et de béno*
QUAKERS. 447
dictions ton cœur s'endurcissait et oubliait le Dieu
qui s'est souvenu de toi dans tes disgrâces, ton crime
en serait plus grand, et ta condamnation plus ter-
rible : au lieu donc d'écouter les flatteurs de ta cour,
écoute la voix de ta conscience qui ne te flattera
jamais.
Je suis ton fidèle ami et sujet,
J 7 BARCLAY.
Ce qui est plus étonnant, c'est que cette lettre
écrite à un roi , par un particulier obscur , eut son
effet, et que la persécution cessa.
Environ ce temps parut l'illustre Guillaume Pen,
qui établit la puissance des quakers en Amérique ,
-et qui les aurait rendus respectables en Europe, si les
hommes pouvaient respecter la vertu sous des appa-
rences ridicules. Il était fils unique du chevalier Pen ,
vice-amiral d'Angleterre, et favori du duc d'Yorck
depuis Jacques IL
Guillaume Pen, à l'âge de quinze ans, rencontra
un quaker à Oxford où il fesait ses études : ce quaker
le persuada; et le jeune homme, qui était vif , natu-
rellement éloquent, et qui avait de l'ascendant dans
sa physionomie et dans ses manières, gagna bientôt
quelques-uns de ses camarades : il établit insensible-
ment une société de jeunes quakers, qui s'assemblaient
chez lui; de sorte qu'il se trouva chef de la. secte à
l'âge de seize ans. De retour chez le vice -amiral' son
père , au sortir du collège , au lieu de se mettre à
genoux devant lui, et de lui demander sa bénédiction,
selon l'usage des Anglais , il l'aborda le chapeau sur
la tête , et lui dit : Je suis fort aise , l'ami , de te voir
44^ QUAKERS.
en bonne santé. Le vice-amiral crut que son fils était
devenu fou : il aperçut bientôt qu'il était quaker. Il
mit en usage tous les moyens que la prudence humaine
peut employer pour l'engager à vivre comme un
autre; le jeune homme ne répondit à son père qu'en
l'exhortant à se faire quaker lui - même. Enfin le père
se relâcha à ne lui demander autre chose , sinon qu'il
allât voir le roi et le duc d'Yorck lie chapeau sous le
bras , et qu'il ne les tutoyât point. Guillaume répondit
que sa conscience ne le lui permettait pas, et qu'il
valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Le père
indigné et au désespoir le chassa de sa maison. Le
jeune Peu remercia Dieu de ce qu'il souffrait déjà pour
sa cause ; il alla prêcher dans la. cité , il y lit beaucoup
de prosélytes. Les prêches des ministres s'éclaircis-
saient tous les jours; et, comme il était jeune, beau et
bien fait, les femmes de la cour et de la ville accou-
raient dévotement pour l'entendre. Le patriarche
George Fox vint du fond de l'Angleterre le voir à
Londres, sur sa réputation; tous deux résolurent de
faire des missions dans les pays étrangers : ils s'em-
barquèrent pour la Hollande, après avoir laissé des
ouvriers en assez bon nombre pour avoir soin de la
vigne de Londres.
Leurs travaux eurent un heureux succès à Amster-
dam : mais ce qui leur fit le plus d'honneur, et ce qui
mit le plus leur humilité en danger, fut la réception
que leur fit la princesse palatine Elisabeth, tante de
George I, roi d'Angleterre, femme illustre par son
esprit et par son savoir, et à qui Descartes avait dédié
son roman de philosophie. Elle était alors retirée à la
QUAKERS. 449
Haye , où elle vit les amis ; car c'est ainsi qu'on appe-
lait alors les quakers en Hollande. Elle eut plusieurs
conférences avec eux; ils prêchèrent souvent chez
elle; et, s'ils ne firent pas d'elle une parfaite quake-
resse, ils avouèrent au moins qu'elle n'était pas loin du
royaume des cieux. Les amis semèrent aussi en Alle-
magne ; mais ils y recueillirent peu ; on ne goûta pas
la mode de tutoyer dans un pays où il faut prononcer
toujours les termes d'altesse et d'excellence. Peu
repassa bientôt en Angleterre, sur la nouvelle de la
maladie de son père; il vint recueillir ses derniers
soupirs. Le vice -amiral se réconcilia avec lui, et
l'embrassa avec tendresse, quoiqu'il fût d'une diifé-
rente religion,: mais Guillaume l'exhorta en vain à ne
point recevoir le sacrement et à mourir quaker ; et le
vieux bon-homme recommanda inutilement à Guil-
laume d'avoir des boutons sur ses manches et des
ganses à son chapeau.
Guillaume hérita de grands biens, parmi lesquels
il se trouvait de£ dettes de la couronne pour des
avances faites par le vice-amiral dans des expéditions
maritimes. Rien n'était moins assuré alors que l'argent
dû par le roi. Een fut obligé d'aller tutoyer Charles ïï
et ses ministres, plus d'une fois, pour son payement,.
Le gouvernement lui donna en 1 680 , au lieu d'argent,
la propriété et la souveraineté d'une province d'Amé-
rique au sud de Maryland. Voilà un quaker devenu
souverain. Il partit pour ses nouveaux états avec
deux vaisseaux chargés de quakers qui le suivirent.
On appela dès lors le pays Pensiivaîiie du nom de Peu;
il y fonda la ville de Philadelphie $ qui est aujourd'hui
38,
43o quaker, s.
très-florissante. Il commença par faire une ligue avec
les Américains ses voisins. C'est le seul traité entre
ces peuples et les chrétiens qui n'ait point été juré et
qui n'ait point été rompu. Le nouveau souverain lut
aussi le législateur de la Pensilvanie : il donna des
lois très -sages, dont aucune n'a été changée depuis
lui. La première est de ne maltraiter personne au
sujet de la religion, et de regarder comme frères tous
ceux qui croient en Dieu. A peine eut-il établi son
gouvernement, que plusieurs marchands de l'Amé-
rique vinrent peupler cette colonie. Les naturels du
pays, au lieu de fuir dans les forets , s'accoutumèrent
insensiblement avec les pacifiques quakers. Autant
qu'ils détestaient les autres chrétiens conquérans et
destructeurs de l'Amérique, autant ils aimaient ces
nouveaux venus. En peu de temps ces prétendus sau^
vages, charmés de leurs nouveaux voisins, vinrent en
foule demander à Guillaume Peu de les recevoir au
nombre de ses vassaux. C'était un spectacle bien
nouveau qu'un souverain que tout le monde tutoyait ,
et à qui on parlait le chapeau sur la tête; un gouver-
nement sans prêtres, un peuple sans armes, des ci-
toyens tous égaux à la magistrature près, et des
voisins sans jalousie. Guillaume Peu pouvait se vanter
d'avoir apporté sur la terre l'âge d'or, dont on parle
tant, et qui n'a vraisemblablement existé qu'en Pen-
silvanie.
Il revint en Angleterre pour les affaires de son
nouveau pays , après la mort de Charles II. Le roi
Jacques, qui avait aimé son père, eut la même affection
pour le fils , el ne le considéra plus comme un sectaire
OLAKERS. 45 *
obscur, maïs comme un très-grand homme. La poli-
tique du roi s'accordait en cela avec son goût. Il avait
envie de flatter les quakers en abolfssant les lois
contre les non -conformistes, afin de pouvoir in-
troduire la religion catholique à la faveur de cette
liberté. Toutes les sectes d'Angleterre virent le piège,
et ne s'y laissèrent pas prendre; elles sont toujours
réunies contre le catholicisme, leur ennemi commun.
Mais Pen ne crut pas devoir renoncer à ses principe^,
pour favoriser des protcstans qui le haïssaient, contre
un roi qui l'aimait. Il avait établi la liberté de con-
science en Amérique, il n'avait pas envie de vouloir
paraître la détruire en Europe ; il demeura donc
fidèle à Jacques II, au point qu'il fut généralement
accusé d'être jésuite. Cette calomnie L'affligea sensi-
blement : il fut obligé de s'en justifier par des écrits
publics. Cependant le malheureux Jacques II qui ,
comme presque tous les Stuarts, était un composé
de grandeur et de faiblesse, et qui, comme eux;, en
fît trop et trop peu, perdit son royaume sans qu'il y
eut une épée de tirée , et sans qu'on pût dire comment
la chose arriva. Toutes les sectes anglaises reçurent
de Guillaume III et de son parlement, cette même
liberté qu'elles n'avaient pas voulu tenir des mains de
Jacques. Ce fut alors que les quakers commencèrent
à jouir par la force des lois de tous les privilèges dont
ils sont en possession aujourd'hui. Pen, après avoir
vu enfin sa secte élablie sans contradiction dans le
pays de sa naissance, retourna en Pensilvanie. Les
siens et les Américains le reçurent avec des larmes de
joie, comme un père qui revenait voir ses enfans.
4^2 QUAKERS.
Toutes ses lois avaient été religieusement observées
pendant son absence; ce qui n'était arrivé à aucun
législateur avant lui. ïl resta quelques années à Phila-
delphie. Il en partit enfin malgré lui, pour aller
solliciter à Londres de nouveaux avantages en faveur
du commerce des Pensilvains; il ne les revit plus, il
mourut à Londres en 1 7 1 8.
Ce fut sous le règne de Charles II qu'ils obtinrent
le noble privilège de ne jamais jurer, et d'être crus
en justice sur leur parole. Le chancelier , homme
d'esprit , leur parla ainsi : « Mes amis , Jupiter or-
donna un jour que toutes les bêtes de somme vinssent
se faire ferrer. Les ânes représentèrent que leur loi ne
le permettait pas. Hé bien, dit Jupiter, on ne vous
ferrera point; mais, au premier faux pas que vous
ferez, vous aurez cent coups d'étrivières. »
Je ne puis deviner quel sera le sort de la religion
des quakers en Amérique ; mais je vois qu'elle dépérit
tous les jours à Londres. Par tout pays la religion
dominante, quand elle ne persécute point, engloutit
à la longue toutes les autres. Les quakers ne peuvent
être membres du parlement, ni posséder aucun office,
parce qu'il faudrait prêter serment et qu'ils ne veulent
point jurer; ils sont réduits a la nécessité de gagner
de l'argent par le commerce. Leurs enfans, enrichis
par l'industrie de leurs pères, veulent jouir, avoir des
honneurs, des boutons et des manchettes; ils sont
honteux d'être appelés quakers, et se font protestans
pour être à la mode.
QUAKERS. 453
SECTION III.
Quaker ou Qouacre, ou primitif , ou membre de
la primitive Eglise chrétienne, ou Pensilva-
nien^ ou Philadelphien*
De tous ces titres , celuî que j'aime le mieux est
celui de Philadelphien, ami des frères. Il y a bien
des sortes de vanités; mais la plus belle est celle qui ,
ne s'arrogeant aucun titre, rend presque tous les
autres ridicules.
Je m'accoutume bientôt à voir un bon Philadel-
phien me traiter d'ami et de frère ; ces mots raniment
dans mon cœur la charité, qui, se refroidit trop aisé-
ment. Mais que deux moines s'appellent, s'écrivent
votre révérence: qu'ils se fassent baiser la main eà
Italie et en Espagne ; c'est le dernier degré d'un or-
gueil en démence; c'est le dernier degré de sottise
dans ceux qui la baisent; c'est le dernier degré de la
surprise et du rire dans ceux qui sont témoins de ces
inepties. La simplicité du Philadelphien est la satire
continuelle des évêques qui se monseigneurisent.
N'avez-vous point de honte, disait un laïque au fils
d'un manœuvre, devenu évèque, de vous intituler,
monseigneur et prince ? est-ce ainsi qu'en usaient
Barnabe, Philippe et Jude? Va, va, dit le prélat, si
Barnabe , Philippe et Jude l'avaient pu , ils l'auraient
fait; et la preuve en est, que leurs successeurs l'ont
fait dès qu'ils l'ont pu.
Un autre, qui avait un jour à sa table plusieurs
Gascons, disait : Il faut bien que je sois monseigneur,
4^4 QUAKERS.
puisque tous ces messieurs sont marquis. Vanitas
vanitatum.
J'ai déjà parlé des quakers à l'article Eglise primi-
tive, et c'est pour cela que j'en veux: parler encore.
Je vous prie, mon cher lecteur, de ne point dire que
je me répète; car, s'il y a deux ou trois pages répétées
dans ce Dictionnaire, ce n'est pas ma faute, c'est
celle des éditeurs. Je suis malade au mont Krapac, je
ne puis pas avoir l'œil à tout. J'ai des associés qui
travaillent comme moi à la vigne du Seigneur, qui
cherchent à inspirer la paix et la tolérance, l'horreur
pour le fanatisme, la persécution, la calomnie, la
dureté de mœurs, et l'ignorance insolente.
Je vous dirai, sans me répéter, que jaime les
quakers. Oui, si la mer ne me fesait pas un mal in-
supportable, ce serait dans ton sein, ô Pensiivanie !
que j'irais finir le reste de ma carrière, s'il y a du reste.
Tu es située au quarantième degré, dans le climat le
plus doux et le plus favorable; tes campagnes sont
fertiles; tes maisons commodément bâties; tes habi-
tans industrieux; tes manufactures en honneur. Une
paix éternelle règne parmi tes citoyens; les crimes y
sont presque inconnus; et il n'y a qu'un seul exemple
d'un homme banni du pays. Il le méritait bien ; c'était
un prêtre anglican qui, s'étant fait quaker, fut indigne
de l'être. Ce malheureux fut sans doute possédé du
diable; car il osa prêcher l'intolérance : il s'appelait
George Keith : on le chassa; je ne sais pas où il est
allé; mais puissent tous les intolérans aller avec lui !
Aussi de trois cent mille habitans qui vivent heu-
reux chez toi, il y a deux cent mille étrangers. On
«QUESTION. 455
peut, pour douze guinées, acquérir cent arpens de
très-bonne terre ; et dans ces cent arpens on est véri-
tablement roi , car on est libre , on est citoyen ; vous
ne pouvez faire de mai à personne , et personne ne
peut vous en faire ; vous pensez ce qu'il vous pîaîî , et
vous le dites sans que personne vous persécute;, vous
ne connaissez point le fardeau des impôts continuel-
lement redoublé ; vous n'avez point de cour à faire ;
vous ne redoutez point l'insolence d'un subalterne
important. Il est vrai qu'au mont Krapac nous vivons
à peu près comme vous; mais nous ne devons la tran-
quillité dont nous jouissons qu'aux montagnes cou-
vertes de neiges éternelles, et aux précipices affreux
qui entourent notre paradis terrestre. Encore le diable
quelquefois franchit -il, comme dans Milton, ces
précipices et ces monts épouvantables , pour venir
infecter de son haleine empoisonnée les fleurs de
notre paradis. Satan s'était déguisé en crapaud pour
venir tromper deux créatures qui s'aimaient. Il est
venu une fois chez nous dans sa propre figure pour
apporter l'intolérance. Notre innocence a triomphé
le toute la fureur du diable.
QUESTION, TORTURE.
J'Ai toujours présumé que la question, la torture
avait été inventée par des voleurs, qui, étant entrés
chez un avare , et ne trouvant point son trésor , lui
firent souffrir mille tourmens jusqu'à ce qu'U le dé-
couvrît.
On a dit souvent que la question était un moyen
de sauver un coupable robuste, et de perdre un in-
456 QUESTION.
nocent trop faible; que chez les Athéniens on ne don-
nait la question que dans les crimes d'état; que les
Romains n'appliquèrent jamais à la torture un citoyen
romain pour savoir son secret.
Que le tribunal abominable de l'inquisition renou-
vela ce supplice, et que par conséquent il doit être
en horreur à toute la terre.
Qu'il est aussi absurde d'infliger la torture pour
parvenir à la connaissance d'un crime , qu'il était
absurde d'ordonner autrefois le duel pour juger un
coupable; car souvent le coupable était vainqueur,
çfc souvent le coupable vigoureux et opiniâtre résiste
à la question, tandis que l'innocent débile y suc-
combe.
Que cependant le duel était appelé le jugement de
Dieu , et qu'il ne manque plus que d'appeler la torture
le jugement de Dieu.
Que la torture est un supplice plus long et plus
douloureux que la mort; qu'ainsi on punit l'accusé
avant d'être certain de son crime, et qu'on le punit
plus cruellement qu'en le fesant mourir.
Que mille exemples funestes ont dû désabuser les
législateurs de cet usage affreux.
Que cet usage est aboli dans plusieurs pays de
1 Europe , et qu'on voit moins de grands crimes
dans ces pays que dans le nôtre où la torture est
pratiquée.
On demande après cela pourquoi la torture est
toujours admise chez les Français qui passent pour un
peuple doux et agréable ?
On répond que cet affreux usage subsiste encore
QUÊTE. 45>7
parce qu'il est établi; on avoue qu'il y a beaucoup de
personnes douces et agréables en France, mais on nie
que le peuple soit humain.
» Si on donne la question à des Jacques Clément, à
des Jean Châtel, à des Ravaillac, à des Damiens,
personne ne murmurera; il s'agit de la vie d'un roi et
du salut de tout l'état (i). Mais que des juges d'Abbé-
ville condamnent à la torture un jeune officier pour
savoir quels sont les enfans qui ont chanté avec lui
une vieille chanson, qui ont passé devant une pro-
cession de capucins sans ôter leur chapes u> j'ose
presque dire que cette horreur perpétrée dans un
temps de lumières et de paix , est pire que les massa-
cres de la Saint-Barthélemi commis dans les ténèbres
du fanatisme.
Nous Pavons déjà insinué, et nous voudrions le
graver bien profondément dans tous les cerveaux et
dans tous les cœurs.
QUÊTÉ
L'on compte quatre-vingt-dix-huit ordres monas-
tiques dans l'église; soixante -quatre qui sont rentes,
et trente - quatre qui vivent de quête, « sans aucune
obligation, disent- ils, de travailler, ni corporelre-
(i) Lorsque l'impératrice-reine demanda sur cet objet l'avis
des jurisconsultes les plus éclairés de ses états , celui qui pro-
posa d'abolir la torture crut devoir soutenir que le seul cafr
pour lequel elle pût être conservée , était le crime de lèse-ma-
jesté. L'impératrice lut son livre et abolit la torture sans aucune
réserve. Une souveraine a osé faire plus qu'un philosophe n'a-
vait osé dire.
Dict. Ph. J ^9'
,458 QUÊTE.
ment ni spirituellement, pour gagner leur vie; mais
seulement pour éviter l'oisiveté : et comme seigneurs
directs de tout le monde , et participais à la souve-
raineté de Dieu en l'empire de l'univers, ils ont droit
de vivre aux dépens du public, sans faire que ce qu'il
leur plaira. ».
Ces propres paroles se lisent dans un livre très-
curieux intitulé : Les heureux succès de la piété ; et
les raisons qu'en allègue l'auteur ne sont pas moins
convaincantes. « Depuis, dit -il, que le cénobite a
consacré à Jésus-Christ le droit de se servir des biens
temporels, le monde ne possède plus rien qu'à son
refus; et il voit les royaumes et les seigneuries comme
des usages que sa libéralité a laissés en fief. C'est ce
qui le rend seigneur du monde, possédant tout par
un domaine direct, parce que s'étant rendu une pos-
session de Jésus -Christ par le vœu, en le possédant,
il prend aucunement (en quelque manière) part à sa
souveraineté. Le religieux a même cet avantage sur
le prince, qu'il ne lui faut point d'armes pour lever
ce que le peuple doit à son exercice : il possède les
affections devant que de recevoir les libéralités, et
son empire s'étend plus sur les cœurs que sur les
biens. »
Ce fut François d'Assise qui, l'an 1209, imagina
cette nouvelle manière de vivre de quête; mais voici
ce que porte sa règle (a) : Les frères à qui Dieu en a
donné le talent travailleront fidèlement, en sorte
qu ils évitent l'oisiveté sans éteindre l'esprit d'o-
(«) Chap. V et VI.
QUÊTE. 459
raison ; et pour récompense de leur travail ils rece-
vront leurs besoins corporels pour eux et pour leurs
frères, suivant l'humilité et la pauvreté; mais ils ne
recevront point d'argent. Les frères n'auront rien en
propre, ni maison, ni lieu, ni autre chose; mais, se
regardant comme étrangers en ce monde, ils iront
avec confiance demander l'aumône.
Remarquons, avec le judicieux Fleury, que, si les
inventeurs des nouveaux ordres mendians n'étaient
pas canonisés pour la plupart, on pourrait les soup-
çonner de s'être laissé séduire à l'amour-propre , et
d'avoir voulu se distinguer par leur raffinement au
dessus des autres. Mais sans préjudice de leur sain-
teté, on peut librement attaquer leurs lumières; et le
pape Innocent III avait raison de faire difficulté d'ap-
prouver le nouvel institut de saint François; et plus
encore le concile de Latran, tenu en 121 5, de de*
fendre de nouvelles religions, c'est-à-dire, de nou-
veaux ordres ou congrégations.
Cependant, comme au treizième siècle l'on était
touché des désordres que l'on avait devant les yeux ,
de l'avarice du clergé, de son luxe, de sa vie molle
et voluptueuse qui avait gagné les monastères rentes,
l'on fut si frappé de ce renoncement à la possession
des biens temporels en particulier et en commun ,
qu'au chapitre général que saint François tint près
d'Assise eu 12 19, où il se trouva plus de cinq mille
frères mineurs qui campèrent en rase campagne, ils
ne manquèrent de rien par la charité des villes voi-
sines. On voyait accourir de tous les pays les ecclé-
siastiques, les laïques, la noblesse, le petit peuple 3
46o ' QUÊTE.
et non-seulement leur fournir les choses nécessaires,
mais s'empresser à les servir de leurs propres mains
avec une sainte émulation d'humilité et de charité.
Saint François, par son testament, avait fait une
défense expresse à ses disciples de demander au
pape aucun privilège, et de donner aucune explica-
tion à sa règle; mais quatre ans après sa mort,, dans
un chapitre assemblé l'an i23o, ils obtinrent du
pape Grégoire IX une bulle qui déclare qu'ils ne sont
point obligés à l'observation de son testament, et qui
explique la règle en plusieurs articles. Ainsi le tra-
vail des mains, si recommandé dans l'Ecriture, et si
bien pratiqué par les premiers moines, est devenu
odieux; et la mendicité, odieuse auparavant, est
devenue honorable
Aussi trente ans après la mort de saint François ,
on remarquait déjà un relâchement extrême dans les
ordres de sa fondation. Nous n'en citerons pour
preuve que le témoignage de saint Bonaventure qui
ne peut être suspect. C'est dans la lettre qu'il écrivit
en 1 257 , étant général de l'ordre, à tous les provin-
ciaux et les gardiens. Cette lettre est dans ses opus-
cules , tome II , page 352. Il se plaint de la multitude
des affaires pour lesquelles ils requéraient de l'ar-
gent, de l'oisiveté des divers frères, de leur vie vaga-
bonde, de leurs importunités à demander, des grands
bâtimens qu'ils élevaient, enfin de leur avidité des
sépultures et des testamens. Saint Bonaventure n'est
pas le seul qui se soit élevé contre cjs abus, puisque
M. Camus, éveque de Bellay, observe que le seul
ordre des minoritains a souffert plus de vingt-cinq
QUÊTE. 46t
réformes en quatre cents ans. Disons un mot sur cha-
cun de ces griefs que tant de réformes n'ont pu déra-
ciner encore.
Les frères mendians, sous prétexte de charité, se
mêlaient de toutes sortes d'affaires publiques et par-
ticulières. Ils entraient dans le secret des familles, et
se chargeaient de l'exécution des testamens; ils pre-
naient des députations pour négocier la paix entre
les villes et les princes. Les papes surtout leur don-
naient volontiers des commissions , comme à des
gens sans conséquence, qui voyageaient à peu de
frais, et qui leur étaient entièrement dévoués ; ils les
employaient quelquefois à des levées de deniers.
Mais une chose plus singulière encore, c'est le tri-
bunal de l'inquisition dont ils se chargèrent. On sait
que dans ce tribunal odieux il y a capture de crimi-
nels, prison, torture, condamnations, confiscations,
peines infamantes et fort souvent corporelles par le
bras séculier. Il est sans doute bien étrange de voir
des religieux, fesant profession de l'humilité la plus
profonde et de la pauvreté la plus exacte , transfor-
més tout d'un coup en juges criminels, ayant des ap-
pariteurs et des familiers armés , c'est-à-dire , des
gardes et des trésors à leur disposition , se rendant
ainsi terribles à toute la terre.
Nous glissons sur le mépris du travail des mains,
qui attire l'oisiveté chez les mendians comme chez
les autres religieux. De là cette vie vagabonde que
saint Bonaventure reproche à ses frères, lesquels,
dit-il , sont à charge à leurs hôtes et scandalisent au
lieu d'édifier» Leur importunité à demander fait crain»
39.
46'2 QUÊTE.
dre leur rencontre comme celle des voleurs. En effet
cette importunité est une espèce de violence à la-
quelle peu de gens savent résister, surtout à l'égard
de ceux dont lhabif et la profession ont attiré du
respect; et d'ailleurs c'est une suite naturelle de la
mendicité, car enfin il faut vivre. D'abord la faim et
les autres besoins pressans font vaincre la pudeur
d'une éducation honnête; et, quand une fois on a
franchi cette barrière, on se faiC un mérite et un hon-
neur d'avoir plus d'industrie qu'un autre à attirer les
aumônes.
La grandeur et la curiosité des bâtimens , ajoute
le même saint , incommodent nos amis qui fournis-
sent à la dépense , et nous exposent aux mauvais
jugemens des hommes. Ces frères, dit aussi Pierre
Desvignes qui, dans la naissance de leur religion,
semblaient fouler aux pieds la gloire du monde, re-
prennent le faste qu'ils ont quitté; n'ayant rien, ils
possèdent tout, et sont plus riches que les riches
mêmes. On connaît ce mot de Dufrény à Louis XIV :
« Sire, je ne regarde jamais le nouveau Louvre sans
m'écrier : Superbe monument de la magnificence
d'un des plus grands rois qui de son nom ait rempli
la terre, palais digne de nos monarques, vous seriez
achevé, si Ton vous avait donné à l'un des quatre
ordres mendians pour tenir ses chapitres et loger
son général. »:
Quant à leur avidité des sépultures et des testa-
mens , Matthieu Paris Ta peinte en ces termes : « Ils
sont soigneux d'assister à la mort des grands, au pré-
judice des pasteurs ordinaires ; ils sont avides de
QUÊTE. 4^3
gain, et extorquent des testamens secrets; ils ne re-
commandent que leur ordre, et le préfèrent à tous
les autres. » Sauvai rapporte aussi qu'en 1 5osi , Gilles
Dauphin , général des cordeliers , cn considération
des bienfaits que son ordre avait reçus de messieurs
du parlement de Paris, envoya aux présidons, con~
seillers et greffiers la permission de se faire enterrer
en habit de cordelier. L'année suivante, il gratifia
d'un semblable brevet les prévôts dés marchands et
échevins, et les principaux officiers de la ville. Il ne
faut pas regarder cette permission comme une simple
politesse, s'il est vrai que saint François fait réguliè-
rement chaque année une descente en purgatoire
pour en tirer les âmes de ceux qui sont morts dans
l'habit de son ordre , comme l'assuraient ces re-
ligieux.
Voici un trait à ce sujet qui ne sera pas hors de
propos. L'Etoile , dans ses Mémoires, année 1577,
raconte qu'une fille fort belle déguisée en homme, et
qui se fesait- appeler Antoine, fut découverte et prise
dans le couvent des cordeliers de Paris. Elle servait
entre autres frère Jacques Bersou , qu'on appelait
l'enfant de Paris, et le cordelier aux belles mains.
Ces révérends pères disaient tous qu'ils croyaient
que c'était un vrai garçon. Elle en fut quitte pour le
fouet , qui fut un grand dommage à la chasteté de
cette fille qui se disait mariée, et qui, par dévotion ,
avait servi dix ou douze ans ces bons religieux , sans
jamais avoir été intéressée en son honneur. Peut-être
croyait-elle s'exempter après la mort d'un long séjour
en purgatoire; c'est ce que l'Étoile ne dit pas.
46 î QUI S QUI S. RAM US.
Le même évêque de Bellay, que nous avons déjà
cité, prétend qu'un seul ordre de mendians coûte par
an trente millions d'or pour le vêtement et la nourri-
ture de ses moines , sans compter l'extraordinaire ;
de sorte qu'il n'y a point de prince catholique qui
lève tant sur ses sujets, que les cénobites mendians
qui sont dans ses états exigent de ses peuples. Que
sera-ce si on y ajoute les trente-trois autres ordres?
On verra, dit-ii, que les trente-quatre ensemble ti-
rent plus des peuples chrétiens que les soixante-
quatre de cénobites rentes ni tous les autres ecclé-
siastiques n'ont de bien. Avouons que c'est beau-
coup dire.
QUISQUIS (DU) DE RAMUS OU LA RAMEE,
Avec quelques observations utiles sur les persé-
cuteurs, les calomniateurs, et les feseurs de
libelles.
Il vous importe fort peu, mon cher lecteur, qu'une
des plus violentes persécutions excitées au seizième
siècle contre Ramus , ait eu pour objet la manière
dont on devait prononcer quisquis et quanquam.
Cette grande dispute partagea long-temps tous les
régens de collège et tous les maîtres de pension du
seizième siècle ; meis elle est assoupie aujourd'hui ;
et probablement ne se réveillera pas.
Voulez-vous apprendre (a) si M. Gallandius Tor-
ticolis passait M. Ramus, son ennemi, en l'art ora-
(a) Voyez Brantôme , Hommes illustres , tome II.
QUISOjUIS. RAMUS. 4^5
toire, ou si M. Ramus passait M. Gallandius Torti-
colis ? vous pourrez vous satisfaire en consultant
Thomas Freigius, in vitâ Rami; car Thomas Freigius
est un auteur qui peut être utile aux curieux , quoi
qu'en dise Banosius.
Mais que ce Ramus ou la Ramée, fondateur d'une
chaire de mathématiques au collège royal de Paris,
bon philosophe dans un temps où l'on ne pouvait
guère en compter que trois, Montaigne, Charron, et
de Thou l'historien; que ce Ramus, homme vertueux
dans un siècle de crimes, homme aimable dans la so-
ciété, et même, si l'on veut, beï esprit; qu'un tel
homme, dis-je, ait été persécuté toute sa vie; qu'il
ait été assassiné par des professeurs et des écoliers
de l'université ; qu'on ait traîné les lambeaux de son
corps sanglant aux portes de tous les collèges, comme
une juste réparation faite à la gloire d'Aristote; que
cette horreur, dis-je encore, ait été commise à l'édi-
fication des âmes catholiques et pieuses, à Français !
avouez que cela est un peu welche.
On me dit que depuis ces temps les choses sont
bien changées en Europe , que les mœurs se sont
adoucies, qu'on ne persécute plus les gens jusqu'à la
mort. Quoi donc ! n'avons-nous pas déjà observé dans
ce dictionnaire que le respectable Barnevelt, le pre-
mier homme de la Hollande, mourut sur l'échafaud
pour la plus folle et la plus impertinente dispute qui
ait jamais troublé les cerveaux théologiques?
Que le procès criminel du malheureux Théophile
n'eut sa source que dans quatre vers d'une ode que
les jésuites Garasse et Voisin lui imputèrent ? qu'ils
465 QUISQUIS. RAMUS.
le poursuivirent avec la fureur la plus violente et
les artifices les plus uoirs, qu'ils le firent brûler en
effigie (*) ?
Que de nos jours cet autre procès de La Cadière
ne fut intenté que par la jalousie d'un jacobin contre
un jésuite>qui avait disputé avec lui sur la grâce?
Qu'une misérable querelle de littérature dans un
café fut la première origine de ce fameux procès de
Jean-Baptiste Rousseau le poëte ] procès dans lequel
un philosophe innocent; fut sur le point de succomber
par des manœuvres bien criminelles?
N'avons-nous pas vu l'abbé Guyot Desfontaines dé-
noncer le pauvre abbé Pellegrin comme auteur d'une
pièce de théâtre, et lui faire ôter la permission de dire
la messe 3 qui était son gagne-pain ?
Le fanatique Jttrieii ne persécuta-t-il pas sans re-
lâche le philosophe Bayle; et, lorsqu'il fut parvenu
enfin à le faire dépouiller de sa pension et de sa place,
n'eut-il pas l'infamie de le persécuter encore ?
Le théologien Lange n'accusa-t-il pas Wclf 3 uon-
seulement de ne pas croire en Dieu , mais encore d'a-
voir insinué dans son cours de géométrie qu'il ne fal-
lait pas s'enrôler au service du second roi de Prusse ?
Et sur cette belle délation , le roi ne donna-t-il pas au
vertueux Wolf le choix de sortir de ses états dans
vingt-quatre heures, ou d'être pendu ? Enfin la cal aie
jésuitique ne voulut-elle pas perdre Fontenelle ?
Je vous citerais cent exemples de fureurs de la ja-
(*) Voyez l'article Théophile, dans les Lettres à S. A. R. k
prince Je***, Philosophie générale.
QUISQUIS. RAMUS. 4^7
lousie pédantesque ; et j'ose maintenir, à la honte de
cette indigne passion, que, si tous ceux qui ont persé-
cuté les hommes célèbres ne les ont pas traités comme
les gens de collège traitèrent Ramus, c'est qu'ils ne
l'ont pas pu.
C'est surtout dans la canaille de la littérature , et
dans la fange de la théologie , que cette passion éclate
avec le plus de rage.
Nous allons, mon cher lecteur, vous en donner
quelques exemples .
Exemples des persécutions que des hommes de
lettres inconnus ont excitées, ou tâché dSescci*
ter contre des hommes de lettres connus.
Le catalogue de ces persécutions serait bien long ;
i! faut se borner.
Le premier , qui éleva l'orage contre le très-esti*
niable et très-regretté Helvétius , fut un petit convul-
sionnaire.
Si ce malheureux avait été un véritablefhomme
de lettres, il aurait pu relever avec honnêteté les dé-
fauts du livre.
Il aurait pu remarquer que ce mot esprit étant seul
ne signifie pas l'entendement humain , titre conve-
nable au livre de Locke; qu'en français le mot esprit
ne veut dire ordinairement que pensée brillante. Ainsi
la manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit
signifie , dans le titre de ce livre, la manière de mettre
de la justesse dans les ouvrages agréables, dans les
ouvrages d'imagination. Le titre Esprit, sans aucune
468 > Q UI S QUI S. RAM US.
explication , pouvait donc paraître équivoque ; et
c'était assurément une bien petite faute.
Ensuite , en examinant le livre , on aurait pu ob-
server :
Que ce n'est point parce que les singes ont les
mains différentes de nous qu'ils ont moins de pensées;
car leurs mains sont comme les nôtres.
Qu'il n'est pas vrai que l'homme soit l'animal le
plus multiplié sur la terre ; car dans chaque maison
il y a deux ou trois mille fois plus de mouches que
d'hommes.
Qu'il est faux que du temps de Néron on se plaignît
de la doctrine de l'autre monde nouvellement intro-
duite, laquelle énervait les courages; car cette doc-
trine était introduite depuis long-temps (b).
Qu'il est faux que les mots nous rappellent des
images ou des idées ; car les images sont des idées : il
fallait dire des idées simples ou composées.
Qu'il est faux que la Suisse ait à proportion plus
d'habitans que la France et l'Angleterre.
Qu'il est faux que le mot de libre soit synonyme
^éclairé ; lisez le chapitre de Locke sur la puissance.
Qu'il est faux que les Romains aient accordé à Cé-
sar, sous le nom dHmperator, ce qu'ils lui refusaient
sous le nom de rex ; car ils le créèrent dictateur per-
pétuel , et quiconque avait gagné une bataille était
imperatOTi Cicéron était imper ator.
Qu'il est faux que la science ne soit que le souve-
{b) Voyez Ciqéron, Lucrèce, Virgile, etc.
QUIS-Q UIS. B.AJVIUS, 46*9
nir des idées d'autrui ; car Archimède et Newton
inventaient.
Qu'il est faux autant que déplacé de dire que la
Lecouvreur et Ninon aient eu autant d'esprit qu'Aris-
tote et Solon ; car Solon fit des lois, Aristote quelques
livres excellens, et nous n'avons rien de ces deux
demoiselles.
Qu'il est faux de conclure que l'esprit soit le pre-
mier des dons, de ce que l'envie permet à chacun
d'être le panégyriste de sa probité, et qu'il n'est pas
permis de vanter son esprit; car, premièrement, il
n'est permis de parler de sa probité que quand elle
est attaquée ; secondement , l'esprit est un ornement
dont il est impertinent de se vanter, et la probité une
chose nécessaire dont il est abominable de manquer.
Qu'il est faux que Ton devienne stupide dès qu'on
cesse d'être passionné ; car, au contraire, une passion
violente rend l'âme stupide sur tous les autres objets*
Qu'il est faux que tous les hommes soient nés avec
les mêmes talens ; car, dans toutes les écoles des arts
et des sciences tous ayant les mêmes maîtres, il y en
a toujours très-peu qui réussissent*
Qu'enfin, sans aller plus loin, cet ouvrage, d'ail-
leurs estimable, est un peu confus, qu'il manque de
méthode , et qu'il est gâté par des contes indignes d'un
livre de philosophie.
Voilà ce qu'un véritable homme de lettres aurait
pu remarquer. Mais de crier au déisme et à l'athéisme
tout à la fois, de recourir indignement à ces deux
accusations contradictoires, de cabaler pour perdre
un homme d'un très-grand mérite , pour le dépouiller
Dict. Ph. y. 4°
4jO QUI S QUI S. RAM US.
lui et son approbateur de leurs charges, de solliciter
contre lui non-seulement la Sorbonne, qui ne peut
faire aucun mal par elle-même, mais le parlement,
qui en pouvait faire beaucoup, ce fut la manœuvre la
plus lâche et la plus cruelle; et c'est ce qu'ont fait
deux ou trois hommes pétris de fanatisme, d'orgueil
et d'envie.
Du gazetier ecclésiastique.
Lorsque l'Esprit des lois parut, le gazetier ecclé-
siastique ne manqua point de gagner de l'argent, ainsi
que nous l'avons déjà remarqué, en accusant dans
deux feuilles absurdes le président de Montesquieu
d'être déiste et athée. Sous un autre gouvernement
Montesquieu eût été pendu : mais les feuilles du ga-
zetier, qui à la vérité furent bien vendues, parce
qu'elles étaient calomnieuses , lui valurent aussi les
sifflets et l'horreur du public.
De Patouillet.
Un ex-jésuite, nommé Patouillet, s'avisa de foire,
en 1764? un mandement sous le nom d'un prélat,
dans lequel il accusait encore deux hommes de lettres
connus d'être déistes et athées, selon la louable cou-
tume de ces messieurs. Mais comme ce mandement
attaquait aussi tous les parlemens du royaume , et que
d'ailleurs il était écrit d'un style de collège, il ne fut
guère connu que du procù.'îur général qui le défera ;
et du bourreau qui le brûla.
$UI5QUIS. N0N0TTE. /tfl
Du Journal chrétien.
Quelques écrivains avaient entrepris un Journal
chrétien, comme si les autres journaux étaient ido-
lâtres. Ils vendaient leur christianisme vingt sous par
mois, ensuite ils le proposèrent à quinze, il tomba à
douze , puis disparut à jamais. Ces bonnes gens
avaient en 1760 renouvelé l'accusation ordinaire de
déisme et d'athéisme contre M. de Saint - Fois , à
l'occasion de quelques faits très-vrais rapportés dans
les Essais sur Pays. Ils trouvèrent cette fois-là, dans
l'auteur qu'ils attaquaient, un homme qui se défendait
mieux que Ramus : il leur fit un procès criminel au
Châtelet. Ces chrétiens furent obligés de se rétracter^
après quoi ils restèrent dans leur néant.
De Nonotïe.
Un autre ex-jésuite, nommé Nonotte, dont nous
avons quelquefois dit deux mots* pour le faire con-
naître, fit encore la même manœuvre en deux volu-
mes, et répéta les accusations de déisme et d'athéisme
contre un homme assez connu. Sa grande preuve
était que cet homme avait , cinquante ans aupara*
vant , traduit dans une tragédie deux vers de So-
phocle , dans lesquels il est dit que les prêtres païens
s'étaient souvent trompés. Nonotte envoya son livre
à Rome au secrétaire des brefs ; il espérait un bé-
néfice et n'en eut point ; mais il obtint l'honneur
inestimable de recevoir une lettre du secrétaire des
brefs.
C'est une chose plaisante que tous ces dogues
4"2 ^UISQUIS. NONOTTE,
attaqués de la rage aient encore de la vanité. Ce No-
notte , régent de collège et prédicateur de village , le
plus ignorant des prédicateurs, avait imprimé dans
son libellç, que Constantin fut en effet très-doux et
très - honnête dans sa famille; qu'en conséquence le
Labarum s'était fait voir à lui dans le ciel; que Dio-
clétien avait passé toute sa vie à massacrer des chré-
tiens pour son plaisir, quoiqu'il les eût protégés sans
interruption pendant dix-huit années; que Clovis ne
fut jamais cruel; que les rois de ce temps-là n'eurent
jamais' plusieurs femmes à la fois; aue les confession-
naux furent en usage dès les premiers siècles de l'é-
glise ; que ce fut une action très-méritoire de faire une
croisade contre le comte de Toulouse , de lui donner
le fouet, et de le dépouiller de ses états.
M. Damilaville daigna relever les erreurs de No-
notte, et l'avertit qu'il n'était pas poli de dire de
grosses injures, sans aucune raison, à l'auteur de
l'Essai sur les mœurs et l'esprit des nations; qu'un
critique est obligé d'avoir toujours raison, et que
Nonotte avait rarement observé cette loi.
Comment I s'écrie Nonotte, je n'aurais pas toujours
raison 7 moi qui suis jésuite , ou qui du moins l'ai été !
Je pourrais me tromper, moi qui ai régenté en pro-
vince et qui même ai prêché I Et voilà Nouotte qui
fait encore un gros livre pour prouver à l'univers
que, s'il s'est trompé, c'est sur la foi de quelques
jésuites; que par conséquent on doit le croire. Et il
entasse, il entasse bévue sur bévue, pour se plaindre
à l'univers du tort qu'on lui fait, pour éclairer l'uni-
QUISQUIS. LARCHER. /{jo
vers très-peu instruit de la vanité de Konotte et de ses
erreurs.
Tous ces gens-là trouvent toujours mauvais qu'on
ose se défendre contre eux. Ils ressemblent au Scara*
mouche de l'ancienne comédie italienne , qui volait
un rabat de point à Mézetin : celui-ci déchirait un
peu le fabat en se défendant : et Scaramouche lui
disait : Comment ! insolent, yous me déchirez mon
rabat !
De Larcher, ancien répétiteur du collège,
Mazarin.
Une autre lumière de collège, un nommé Larcher ;
pouvait, sans être un méchant homme, faire un mé-
chant livre de critique, dans lequel il semble inviter
toutes les belles dames de Paris à venir coucher pour
de l'argent, dans l'église Notre-Dame, avec tous les
rouliers et tous les bateliers, et cela par dévotion. Il
prétend que les jeunes parisiens sont fort sujets à la
sodomie ; il cite pour son garant un auteur grec son
favori. Il s'étend avec complaisance sur la bestialité;
et il se tache sérieusement de ce que dans un errata
de son livre on a mis par mégarde : BeUialitè} lisez
bêtise.
Mais ce même Larcher commence son livre comme
ceux de ses confrères, par vouloir faire brûler l'abbé
Eazin. Il l'accuse de déisme et d'athéisme, pour avoir
dit que les fléaux qui affligent la nature viennent tcus
de la Providence. Et après cel-aM. Larcher est tout
étonné qu'on se soit moqué de lui.
A présent que toutes les impostures de ces mes-
4o.
4j4 QUISQUIS. LANGLEVIEL.
sieurs sont reconnues, que les délateurs en fait de re-
ligion sont devenus l'opprobre du genre humain; que
leurs livres, s'ils trouvent deux ou trois lecteurs,
n'excitent que la risée ; c'est une chose divertissante
de voir comment tous ces gens -là s'imaginent que
l'univers aies yeux sur eux; comme ils accumulent
brochures sur brochures, dans lesquelles ils prennent
à témoin tout le public de leurs innombrables efforts
pour inspirer les bonnes mœurs, la modération et la
piété.
Des libelles de Langleviel , dit La Beaumelle.
On a remarqué que tous ces écrivains subalternes
de libelles diffamatoires, sont un composé d'igno-
rance , d'orgueil , de méchanceté et de démence. Une
de leurs folies est de parler toujours d'eux-mêmes ,
eux qui par tant de raisons sont forcés de se cacher.
Un des plus inconcevables héros de cette espèce
est un certain Langleviel de La Beaumclfe, qui atteste
tout le public qu'on a mal ortographié son nom. Je
m'appelle Langleviel et non pas Langlevieux, dit -il
dans une de ses immortelles productions; donc tout
ce qu'on me reproche est faux , et ne peut porter sur
moi.
Dans une autre lettre, voici comme il parle à l'u-
nivers attentif : « Le six du même mois parut mon
ode : on la trouva très -belle, et elle l'était pour Co-
penhague où je l'envoyai, et autant pour Berlin , où il
y a peut-être moins de goût qu'à Copenhague. J'avais
le projet de faire imprimer les classiques français ,
mais- j'en fus détourné le 27 janvier par une avenUire
Q-UISQUIS. LANGLEflEL. 4jS
de galanterie qui eut des suites funestes. Je fus volé
par le capitaine Cocchius, dont la femme m'avait fait
des agaceries à l'opéra. Je fus condamné sans avoir
été interrogé ni confronté, et je fus conduit à Span-
dau. J'écrivis au roi. Je crois que Darget supprima
mes lettres. lî écrivit à l'ingénieur Lefebvre qu'on ne
cherchait qu'à me jouer un mauvais tour. Vous voyez
que Darget ne me disait pas bien finement que son
maître avait des impressions fâcheuses contre moi. »î
Hé pauvre homme ! qui dans le monde peut
s'embarrasser si tu as donné une galanterie à madame
Cocchius, ou si madame Cocchius te Fa donnée!
qu'importe que tu aies été volé par M. Cocchius , ou
que tu Taies volé ? qu'importé que Darget se soit
moqué de toi ? qui saura jamais qu'un natif des Cé-
vennes ait fait une ode à Copenhague ?
On retrouve partout la mouche d'Ësope qui du
fond d'un char, dans un chemin sablonneux, s'écriait:
Que j'élève de poussière !
L'orgueil des petits consiste à parler toujours dé
soi. L'orgueil des grands est de n'en jamais parler. Ce
dernier orgueil est infiniment plus noble ; mais il est
quelquefois un peu insultant pour la compagnie. Il
veut dire : Messieurs, vous ne valez pas la peine quô
je cherche à être estimé de vous.
Tout homme a de l'orgueil ; tout homme est sen-*
sible. Le plus habile est celui qui sait le mieux cacher
son jeu.
Il y a un cas où l'on est malheureusement obligé
de parler de soi , et même très-long-temps ; c'est
quand on a un- procès. Alors il faut hieiv instruire- ses
4;6 QUISQUIS. LANGLEVIEL.
juges. C'est un devoir de leur donner bonne opinion
de vous. Cicéron, en plaidant prodomo suâ^ fut obligé
de rappeler ses services à la république : Démos-
thènes avait été réduit à la même nécessité dans sa
harangue contre Eschine, Hors de là taisez vous, et
ne faites parler que votre mérite, si vous en avez.
La mère du maréchal de Villars disait à son fils : Ne
parlez jamais de vous qu'au roi , et de votre femme à
personne.
On pardonne à un tailleur qui vous apporte votre
habit, de vouloir vous persuader qu'il est un très-
bon ouvrier. Sa fortune dépend de l'opinion qu'il vous
inspire.
Il était permis à Du Belloi de vanter un peu les vers
durs et mal faits de son Siège de Calais; toute son
existence était fondée sur cette pièce, aussi intrépide
qu'éblouissante. Si Racine avait parlé ainsi d'Iphi-
génie, il aurait révolté les lecteurs.
C'est presque toujours par orgueil qu'on attaque
de grands noms. La Beaumelle dans un de ses libelles
insulte messieurs d'Erlac, de Sinner, de Diesbac, de
Vatteville, etc., et il s'en justifie en disant que c'est
un ouvrage de politique. Mais dans ce même libelle ,
qu'il appelle son livre de politique, il dit en propres
mots (c) : ce Une république fondée par Cartouche
aurait eu de plus sages lois que la république de
Soion. » Quel respect cet homme a pour les voleurs !
(<7) « Le roi de Prusse ne tient son sceptre que de
i'abus que l'empereur a fait de sa puissance, et de la
(c) Num. XXXIII. — (d) Ibid, CLXXXÏIT.
QUISQUIS. LANGLEVIEL. 4?7
lâcheté des autres princes. » Quel juge des rois et
des royaumes!
(e) (( Pourquoi aurions-nous de l'horreur du régi-
cide de Charles I ? il serait mort aujourd'hui. >x
Quelle raison , ou plutôt quelle exécable démence !
Sans doute , il serait mort aujourd'hui , puisque cet
horrible parricide fut commis en 1649. Ainsi donc
il ne faut pas , selon Langleviel , détester Ravaillac
parce que le grand Henri IV fut assassiné en 16 1 o.
(f) « Cromwell et Richelieu se ressemblent. » Cette
ressemblance est difficile à trouver; mais ïa folie
atroce de l'auteur est aisée à reconnaître.
Il parle de messieurs de Mauvepas , Chauveïîn ,
Machault, Berner, en les nommant par leurs noms
sans y mettre le monsieur, et il en parle avec un ton
d'autorité qui fait rire.
Ensuite il fit le roman des Mémoires de madame
de Maintenon, dans lequel il outrage les maisons
de Noaiïles , de Richelieu , tous les ministres de
Louis XIV, tous les généraux d'armée; sacrifiant
toujours la vérité à la fiction , pour l'amusement des
lecteurs.
Ce qui paraît son chef-d'œuvre en ce genre, c'est
sa réponse à un de nos écrivains qui avait dit en par-
lant de la France :
<c Je défie qu'on me montre aucune monarchie sur
la terre dans laquelle les lois, la justice distributive ,
et les droits de l'humanité, aient été moins foulés aux
pieds. »
(e) ISTum. CCX. — (f ) Ibil
&j8 QUISQUIS. LANGLEVIEL.
Voici comme ce monsieur réfute cette assertion
qui est de la plus exacte vérité.
;<( Je ne puis relire ce passage sans indignation ,
quand je me rappelle toutes les injustices générales
et particulières que commit le feu roi. Quoi! Louis XIV
était juste quand il ramenait tout à lui-même , quand
il oubliait (et il l'oubliait sans cesse) que l'autorité
n'était confiée à un seul que pour la félicité de tous?
Était-il juste quand il armait cent mille hommes {cj)
pour venger l'auront fait par un fou (//) à un de ses
ambassadeurs, quand en 1667 il déclarait la guerre
à l'Espagne pour agrandir ses états, malgré la légiti-
mité d'une renonciation solennelle et libre (i) ; quand
il envahissait la Hollande uniquement pour l'humi-
lier ; quand il bombardait Gènes pour la punir de
n'être pas son alliée (A") ; quand il s'obstinait à ruiner
totalement la France pour placer un de ses petits- fil s
sur un trône étranger (/) ?
(g) Où cet ignorant a-t-il vu que Louis XIV ait levé' une ar-
mée de cent mille hommes en 1662, dans la querelle des am-
bassadeurs de France et d'Espagne à Londres ?
(h) Où a-t-il pris que le baron de Batteville , ambassadeur
d'Espagne , était fou ?
(i) Où a-t-il pris qu'une renonciation d'une mineure est libre ?
Il ignore d'ailleurs la loi de dévolution qui adjugeait la Flandre
au roi de France»
(k) Ce n'était pas pour la punir de n'être pas son alliée, mais
d'avoir secouru ses ennemis , étant son alliée .
(I) Oublie-t-il les droits du roi d'Espagne, le testament de
Charles, les vœux de la nation, l'ambassade qui vint demander
à Louis XIV son petit-fils pour roi? Langleviel veut- il détrôner
les souverains d'Kspagne, de tapies, de Sicile et de Panne .'
QUISQUIS. LANGLEVIEL. 4.79
f« Etait-il juste, respectait-il les lois, était-il plein
des droits de l'humanité quand il écrasait son peuple
d'impôts (m)', quand, pour soutenir des entreprises
imprudentes, il imaginait mille nouvelles espèces de
tributs , telles que le papier marqué qui excita une
révolte à Rennes et à Bordeaux ; quand , en 1 6g i (rc),
il abîmait par quatre-vingts édits bursaux quatre-
vingt mille familles; quand, en 1692 (0), il extor-
quait l'argent de ses sujets par cinquante-cinq édits ;
quand, en 1693 (/?), il épuisait leur patience et ap-
pauvrissait leur misère par soixante autres?
« Protégeait-il les lois , observait-il la justice dis-
tributive, respectait-il les droits de l'humanité, fesait-
il de grandes choses pour le bien public , mettait-il la
France au-dessus de toutes les monarchies de la terre,
quand , pour abattre par les fondemens un édit ac-
cordé au cinquième de la nation, il surséyait en 1676
pour trois ans les dettes des prosélytes ? (</) »,
Ce n'est pas le seul endroit où ce monsieur insulte
(m) Il remit pour quatre millions d'impôts en 1662 , et il
fournit du blé aux pauvres à ses "dépens.
(n) Il ne mit aucun impôt sur le peuple en 1 691, o!ans le plus
fort d'une guerre très-ruineuse. Il créa pour un million de rentes
sur l'hôtel de ville , des augmentations de gages , de nouveaux
offices, et pas une seule taxe sur les cultivateurs, ni sur les mar-
chands. Son revenu , cette année , ne monta qu'à cent douze mil-
lions deux cent cinquante et une mille livres.
(0) Même erreur.
(p) Même erreur. Xl est donc démontré que cet ignorant est le
plus infâme calomniateur ; et de qui ? de ses rois.
(q) Cette grâce accordée aux prosélytes n'était point à charge
â l'état : on voit seulement dans cette observation l'audace d'un
480 '«QUI S QUI S. LANGLEVIEL.
avec brutalité à la mémoire d'un de nos grands rois ,
et qui est si chère à son successeur. Il a osé dire
ailleurs que Louis XIV avait empoisonné le marquis
de Louvois, son ministre (r) ; que le régent avait em-
poisonné la famille royale (s), et que le père du
prince de Condé d'aujourd'hui avait fait assassiner
kVergier; que la maison d'Autriche a des empoison-
neurs à gages.
Une fois il s'est avisé de faire le plaisant dans une
brochure contre 1 Histoire de Henri IV. Quelle plai-
santerie !
:« Je lis avec un charme infini, dans l'Histoire du
ÎVIogol (t) , que le petit-fils de Sha-Abas fut bercé pen-
dant sept ans par des femmes; qu'ensuite il fut bercé
pendant huit ans par des hommes; qu'on l'accoutuma
de bonne heure à s'adorer lui-même et à se croire
formé d'un autre limon que ses sujets ; que tout ce qui
l'environnait avait ordre de lui épargner le pénible
soin d'agir, de penser, de vouloir, et de le rendre
inhabile à toutes les fonctions du corps et de l'âme ;
qu'en conséquence un prêtre le dispensait de la fa-
tigue de prier de sa bouche le grand Être ; que cer-
petit huguenot qui a été apprenti prédicant à Genève , et qui ,
in'imitant pas la sagesse de ses confrères , s'est rendu indigne de
la protection qu'il a surprise en France.
(r) Tome III, pag. 269 et 270 du Siècle de Louis XIV, qu'il
Fa'sifia et qu'il vendit, chargé de notes infâmes, à un libraire de
Francfort, nommé Eslinger, comme il a eu l'impudence de IV
youer lui-même,
(s) Tome HT, page 323,
(t) Pages 24 et 2 5.
QUISQUIS. LANGLEVIEi,. ^St
tains officiers étaient préposés pour lui mâcher no-
Blement, comme dit Rabelais, le peu de paroles qu'il
avait à prononcer; que d'autres lui tâtaient le pouls
trois ou quatre fois le jour comme à un agonisant ;
qu'à son lever, qu'à son coucher trente seigneurs ac-
couraient, l'un pour lui dénouer l'aiguillette, l'autre
pour le déconstiper, celui-ci pour l'accoutrer d'une
chemise, celui-là pour l'armer d'un cimeterre, cha-
cun pour s'emparer du membre dont il avait ia surin-
tendance. Ces particularités me plaisent parce qu'elles
me donnent une idée nette du caractère des Indiens -,
et que d'ailleurs elles me font assez entrevoir celui du
petit-fils de Sha-Abas, pour me dispenser de lire tai>t
d'épais volumes, que les Indiens ont écrits sur les
faits et gestes de cet empereur automate. »;
Cet homme est bien mal instruit de l'éducation des
princes mogols. Ils sont à trois ans entre les mains
des eunuques, et non entre les mains des femmes. Il
n'y a point de seigneurs à leur lever et à leur cou-
cher; on ne leur dénoue point l'aiguillette. On voit
assez qui l'auteur veut désigner. Mais reconnaîtra-t-
on à ce portrait le fondateur des Invalides , de l'Ob-
servatoire , de Saint -Cyr; le protecteur généreux
d'une famille royale infortunée; le conquérant de la
Franche-Comté, de la Flandre française, le fonda-
teur de la marine , le rémunérateur éclairé de tous lias
arts utiles ou agréables; le législateur de la France
qui reçut son royaume dans le plus horrible désordre,
et qui le mit au plus haut point de la gloire et de la
grandeur; enfin le roi que dom Us tari s., cet homme
d'état si estimé, appelle un homme prodigieux, mal*
Die t. Pb. J, i{ i
tfi% fcUÏSQUIS. LANGLEVIEL.
gré des défauts inséparables de la nature humaine?
Y reconnaîtra-t-on Je vainqueur de Fontenoy et
de Laufelt, qui donna la paix à ses ennemis étant
victorieux; le fondateur de TÉcole militaire qui, à
l'exemple de son aïeul, n'a jamais manqué de tenir
son conseil? Où est ce petit -fils automate de Sha-
Abas ?
Qui ne voit la délicate allusion de ce brave homme,
ainsi que la profonde science de ce grand écrivain?
il croit que Sha-Abas était un Mogol , et c'était un
Persan de la race des Sophis. 11 appelle au hasard son
petit-fils automate; et ce petit-fils était Abas, second
fils de ,Saïn-Mirza , qui remporta quatre victoires
contre les Turcs, et qui fit ensuite la guerre aux
Mogols.
C'est ainsi que ce pauvre homme a écrit tous ses
libelles; c'est ainsi qu'il fit le pitoyable roman du
madame de Maintenon, parlant d'ailleurs de tout à
tort et à travers, avec une suffisance qui ne serait pas
jtermise au plus savant homme de l'Europe.
De quelle indignation n'est -on pas saisi quand on
yoit un misérable échappé des Cévennes, élevé par
charité, et souillé des actions les plus infâmes, oser
parler ainsi des rois, s'emporter jusqu'à une licence
si effrénée ; abuser à ce point du mépris qu'on a pour
lui, et de l'indulgence qu'on a eue de ne le condam-
ner qu'à six mois de cachot!
On ne sait pas combien de telles horreurs font
tort a la littérature. C'est là pourtant ce qui lui attire
des entraves rigoureuses. Ce sont ces abominable?
QUISQUIS. LAN G LE VI KL. 4^3
tibeÏHstes, dignes de la potence ,. qui font, qu'on est si
difficiles sur les bons Kvres.
Il vient de paraître un de ces ouvrages de ténè-
bres (m), où, depuis le monarque jusqu'au dernier
citoyen, tout le monde est insulté avec fureur; où la
calomnie la plus atroce et la plus absurde distille un
poison alFrcux sur tout ce qu'on respecte et qu'on
aune. L'auteur s'est dérobé à l'exécration publique*
mais La Beaumellc s'y est offert.
Puissent les j-eunes fous qui seraient tentés de
suivre de tels exemples, et qui, sans talens et san.*
science, ont la rage d'écrire, sentir à quoi une telle
frénésie les expose. On risque la corde si on est
connu; et, si on ne l'est pas, on vit dans la fange et
dans la crainte. La vie d'un forçat est préférable à
celle d'un feseur de libelles ; car l'un peut avoir
été condamné injustement aux galères, et l'autre les
mérite.
Observation sur tous tes libelles diffamatoires.
Que tous ceux qui sont tentés d'écrire de telles
infamies se disent : Il n'y a point d'exemple qu'un
libelle ait fait le moindre bien à son auteur : jamais
on ne recueillit de profit ni de gloire dans cette car-
rière bonteuse. De tous les libelles contre Louis XIVy
il n'en est pas un seul aujourd'hui qui soit un livre de
bibliothèque, et qui ne soit tombé dans un oubli pro-
fond. De cent combats meurtriers livrés dans une
guerre, et dont chacun semblait devoir décider du
(u) Gazctier cuirassé.
484 QUISQUIS . LÀNGLEVIEC,
destin d'un état, il en est à peine trois ou quatre quî
laissent un long souvenir; les événemens tombent les
uns sur les autres, comme les feuilles dans l'automne
pour disparaître sur la terre; et un gredin voudrait
que son libelle obscur demeurât dans la mémoire des
hommes? Le gredin vous répond : On se souvient des
vers d'Horace contre Pantolabus, contre Nomenta-
nus; et de ceux de Boileau contre Cotin et l'abbé de
Pure. On réplique au gredin : Ce ne sont point là des
libelles; si tu veux mortifier tes adversaires , tâche
d imiter Boileau et Horace : mais, quand tu auras un
peu de leur bon sens et de leur génie, tu ne feras plus
de libelles*
frlN DU SEPTIÈME VOLUME*
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME,
MÉCHANT * t>ag. 5
MÉDECINS * 0
MESSE . I3i
MESSIE Ho
MÉTAMORPHOSE, MÉTEMPSYCOSE 3?
MÉTAPHYSIQUE .. 3ç)
MIRACLES, section 1 i ..... 40
SECTION II .......... 48
SECTION III. ................ 5ft
section iv. De ceux qui ont eu la témérité de
nier absolument la réalité des miracles de
Jésus-Christ.. .................. ' 5£
MISSIONS . ......... . 6&
MOÏSE, section r. ......................... . 69
section n. ....... . . . . . . . ...... r'd
section ni. ....... . . ................. . 80
MONDE. Du meilleur des mondes possibles.. . . . . . . . ... go
MONSTRES . . 93
MONTAGNES. ............................. 96
MORALE. , . 97
MOWEMRNT. .
99
NATUR.E. Dialogue entre le philosophe et la nature, ... io3
NÉCESSAIRE r ........ . 106
NEWTON ET DESCARTES, sections . 1 1 1
SECTION II . I4I7
section iii.. De la chronologie reformée par.
41.
486 TABLE DES MATIÈRES.
Newton, qui fait le monde moins vieux de
cinq cents ans. ........,,..,.., Pag. i a i
NOËL. , . 127
NOMBRE i35
NOUVEAU, NOUVEAUTÉS i37
NUDITE % i39
OCCULTES. Qualités occultes 141
QNAN, ONANISME *. , . . 142
OPINION . .,..♦, 146
ORACLES, section 1. . . . 1 48
SECTION II 1 56
ORAISON , PRIÈRE PUBLIQUE , ACTION DE GRA-
CES, etc. i63
ORDINATION. , 1G9
ORGUEIL. .,,..,,.... 150
ORIGINEL (PÉCHÉ ). section i , , . . 1 7J
SECTION II ,«..,,.. Ija
Explication du péché originel. ,.♦..•,• 178
ORTHOGRAPHE , , . .....,♦ 179
OVIDE ' f8i
OZÉE ;..... ,,..... 19a
PAPISME. Le papiste et le trésorier. i93
PARADIS. uo5
PARLEMENT DE FRANGE. Depuis Vhilippe-le-Bel jus-
qu'à Charles Vil\; 198
Parlement. L'étendue de ses droits. aoi
Parlement. Droit d'enreaistrer ,,,..,. aoa
Remontrance des pdrlemens , . . . ao4
Sous Louis XV ao8
PARLEMENT D'ANGLETERRE ai3
FASSIONS. Leur influence sur le corps, et celle du corps
êur elles m ;. . ai?
TABLE DES MATIÈRES* %8j
PATRIE. SECTION I ..♦.,*.,, Pôg. 22 f
SECTION II. ................... .. , . , 223
SECTION III- ............ . 225
PAUL, section i. Questions sur Paul. . , 23b
SECTION II. . . . « .......... » 23 I
SECTION III. . . . . « ...... . 235
PÈRES, MÈRES, ENF ANS. Leurs devoirs... .... i38
PERSÉCUTION ....... . * 241
PHILOSOPHE, section 1. . . « . ... ....,.,...* 243
SECTION II .-.......,.,.,,...«,, . 2^9
SECTION Hl ..,..*.,,,..,.. 253
• SECTION IV. ........ . 25?
SECTION >. ... . ... . 4 . ... . , . . . . , ... 253'
PHILOSOPHIE, section 1. ............ , , . 260
SEGTIOX II. ..........,,,.«.... . 26l
SECTION III . , 263
section iv. Précis de la philosophie an-
cienne. .....,...,..«......,,. 20*5
PIERRE (SAINT) , .. 269*
PIERRE LE GRAND, ET JEAN-JACQUES ROUS.
SEAU, section 1. .... ............. 276
section 11 ....... * » .«.......,.., . . 280
PLAGIAT. 283
PLATON, section 1. Du limée de Platon, et de quelques
autres choses. .*,.......,....... 285
section 11. Questions sur Platon et sur quelques
autres bagatelles.. ................. 2g3
POÈTES. . . . . ... ... . . . . . 295
POLICE DES SPECTACLES 3 00
POLITIQUE 3o4
Politique du dehors « 3o5
Politique du dedans. ,...,,*«...«.»....... 3 07
488 TABOLE DES MATIÈRES.
POLYPES , Pag. 3ôg
POLYTHÉISME . . 3 13
POPE , .......... 3i8
POPULATION, section i 32i
section il. Réfutation d'un article de
l'Encyclopédie. .............. 028
Section m. Fragment sur la population* . 333
section iv. De la population de l'Amé-
rique .«..,.« 338
possédés., r.~ * 341
POSTE. . . 343
POURQUOI (LES) . 345
PRÉJUGÉS * , . 353
Préjugés des sens. ..♦.»»♦.,.♦♦. ..,»,, 354
Préjugés physiques . 355
Préjugés historiques. . ibià,
Préjugés religieux. ..*..*«...*..♦. 356
PRESBYTÉRIENS . ♦ , 35y
PRÉTENTIONS . . . . . ♦ . 35o,
Prétentions de l'empire , tiréis de Glafey et de
Schweder ........................... 362
PRÊTRES 365
PRÊTRES DES PAÏENS .367
PRIÈRES . .*.,,.. * . 3jô
PRIOR ( DE ) -r DU POEME SINGULIER D'HUDIBRAS,
EX DU DOYEN SWIFT 37a
PRIVILÈGES , CAS PRIVILÉGIAS 382
PROPHÈTES 387
PROPHÉTIES, section 1. . 390
section 11 396
section in. 4 398
PROPRIÉTÉ 4°3
TABLE DES MATIÈRES» 4^9
PROVIDENCE . Pag. 4o8
PUISSANCE, TOUTE-PUISSANCE , , , . 4n
PUISSANCE, Les deux Puissances, section i.. ...... . 417
section 11. ...... . 423
PURGATOIRE , , 426
De l'antiquité du purgatoire , .,»,..,» . . . »„ . . 42$
De Vorigine du purgatoire, ,„..,..... -. , . . . . . $3%
QUAKERS, section 1 ,,..,*...,.,..,.,,. 434
SECTION H .....,...,...♦,.....,. . 443
SECTION III ,, ,## r» ..-.»..«*. . 453
QUESTION, TORTURE 455
QUÊTE .................... 457
QUISQUIS ( DU ) DE RAMUS OU LA RAMÉE, avec
quelques observations utiles sur les persécuteurs , les ca-
lomniateurs, et les feseurs de libelles .,...,... 4^4
Exemples des persécutions que des hommes de lettre*
inconnus ont excitées, ou tâché d'exciter contre
des hommes de lettres connus, . . 4 , . . . r , . . , . 467
Du gazetier ecclésiastique,. • •*.,.,,,.,„...., 4r<>
De Patouillet ïbià
Du Journal chrétien ..,,,.,.. L n-\
De Nonotte "i 0 m {},{£
Le Larcher, ancien répétiteur au collège M azar in. , 4^3
Des libelles de Langleviel, dit La Beaumelle. . .... 4^4
Observations sur tous ces libelles diffamatoires. .. . . 48a
FIS X>B LÀ TABLE DV SEPTIEME VOLUME.
ttupr» Je Lturom.
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Échéance
The Li
University J
Dote I
U D' / OF OTTAWA
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